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En 1905, la grève des sabotiers : une des premières grandes grèves du travail au XXe siècle (77 jours)

Les sabotiers de Bourg-en-Bresse (Ain) en 1905


jeudi 17 octobre 2013, par Patrice Beroud

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Depuis la loi du 25 mai 1864, la grève des travailleurs est tolérée et n’est plus considérée comme un délit. Au début de l’année 1905, il en est une qui sera importante par sa longueur. Celle des sabotiers de Bourg en Bresse durera deux mois (77 jours).

Au début du XXe siècle, Bourg en Bresse préfecture d’un département rural (Ain), compte environ 20 000 habitants. Les foires sont considérables et le commerce local est très étendu grâce notamment à six lignes de chemin de fer. L’industrie importante comprend entre autres, la fabrication de sabots et galoches. Une quinzaine de patrons emploie environ une centaine de personnes. Les ouvriers sont souvent classés en deux catégories :

  • Les pareurs qui fabriquent la forme du sabot avec un outil long et tranchant, le paroir.
  • Les fabricants qui sont chargés du creusage et de la finition du sabot.

La fabrication mécanique (à essence puis électrique) apparaît en 1904 dans les grandes entreprises. A Bourg en Bresse en 1905, elle n’est pas encore là. Les ouvriers gagnent des salaires de misère. Ils sont rémunérés à la semaine ou par douzaine de paires fabriquées.

- Le 30 janvier 1905. Alors que la maison Rodet-Lacombe (25 ouvriers) remet la paie, elle annonce une diminution salariale aux fabricants et aux pareurs. La maison Rodet Maurice et la maison Dalègre quant à elles, annoncent une diminution qui ne s’applique qu’aux pareurs. De 1 franc soixante-cinq par douzaine le salaire est réduit à 1 franc soixante. Il s’agit du franc germinal (ou franc or). Dans certaines maisons plus généreuses, le salaire du pareur va jusqu’à 1 franc quatre-vingt.

Le syndicat des ouvriers sabotiers se réunit le soir même. La grève est décidée. En effet, depuis la loi du 25 mai 1864, la grève des travailleurs n’est plus considérée comme un délit.

  • Le 31 janvier 1905. Environ 40 sabotiers ont cessé de travailler. Les camarades Michon et Perret, délégués nommés la veille rencontrent les trois patrons concernés, par cet arrêt de travail.
  • Le 1 février 1905. Aux revendications formulées la veille, les patrons ont opposé une fin de non-recevoir. Les ouvriers ont décidé qu’il n’y avait pas lieu de reprendre le travail. Informés, par les journaux et par le bouche-à-oreille, les ouvriers sabotiers et les compagnons sabotiers de la région en quête de travail, sont priés de ne pas se diriger vers Bourg-en-Bresse.
  • Le 2 février 1905. Un seul ouvrier travaille dans l’un des ateliers concernés par le mouvement. Puisés sur les ressources du syndicat, et sur le produit d’une souscription en ville, des secours sont distribués aux grévistes nécessiteux. Mr le Maire de Bourg en Bresse offre sa médiation. Certains ouvriers sont prêts à l’accepter.
    Interrogé par un journaliste, un de trois patrons déclare : "Mes collègues et moi-même avons été mis dans la nécessité de prendre une décision aussi préjudiciable à notre personnel, par la suite de la mévente du sabot la saison dernière. La longue sécheresse de l’été 1904 a fait à l’industrie sabotière un tort considérable et l’hiver en cours, malgré la rigueur, n’a encore pu épuiser les stocks emmagasinés". Avec semble-t-il des stocks importants, les patrons qui refusent de donner satisfaction aux ouvriers,pensent supporter la grève actuelle sans trop de perte.
  • 3 février 1905. Concernant la mévente et les stocks de sabots,la commission de grève contredit les patrons en affirmant que les magasins sont vides.

Un appel à la solidarité est lancé :

Aux ouvriers sabotiers de l’Ain

Camarades, nous venons d’être poussés à la grève par une tentative de diminution de salaire que veulent nous imposer quelques patrons. Nous avons cru un instant que ces derniers reviendraient sur leur décision première. Les deux délégués nommés par le syndicat pour présenter nos desiderata furent accueillis par un non-recevoir. Nous ne voulons réintégrer l’atelier qu’après avoir obtenu satisfaction et nous comptons sur vous camarades, pour nous aider à assurer cette lourde tâche.

Envoyez-nous votre obole, camarades pour ne pas être à votre tour, victimes de la concurrence qui serait occasionnée par notre diminution de salaire. Nous avons près de cent personnes à nourrir et vu la saison il faut que chacun fasse quelques sacrifices pour maintenir nos droits et mettre fin aux inqualifiables procédés de l’exploitation qui n’a réellement pas de limites.

Nous croyons bon d’ajouter, camarades que l’an dernier, nous avons subi une diminution de salaire de 80 centimes alors qu’il ne dépassait pas 16 à 18 francs la semaine.

Nous ne voudrons point que le patronat se fit un jeu de nous diminuer tous les ans et nous osons espérer, camarades, que vous comprendrez votre devoir, que vous vous cotiserez par atelier ,pour montrer une fois de plus que la solidarité n’est pas un vain mot.

Envoyez les fonds au camarade Michon, trésorier, 41 rue Charles Robin, Bourg en Bresse.

La commission de grève.

  • 4 février 1905. Le mouvement se durcit. En plus des revendications salariales s’ajoute l’assurance qu’aucun ouvrier ne sera congédié pour faits de grève. A Paris aussi une grève démarre, celle des électriciens.
  • 5 février 1905 La situation est stationnaire. Les membres de la fédération des syndicats ouvriers de Bourg sont convoqués à une réunion générale à la Bourse du Travail. Des dispositions sont prises pour soutenir les grévistes et pour subvenir aux besoins urgents.
  • 6 février 1905. Le syndicat des ouvriers sabotiers de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) se réunit en séance extraordinaire à la Bourse du Travail de la ville. Les membres prennent connaissances de la situation faites à leurs camarades du syndicat de Bourg. Ils votent à titre d’indication la somme de 15 francs, protestent et vouent au mépris l’attitude patronale qui voudrait diminuer des salaires de famine. Les ouvriers se séparent aux cris de : Vive la solidarité !
  • Salaire moyen d’un ouvrier sabotier de Chalon sur Saône : 18 francs la semaine
  • Salaire moyen d’un ouvrier sabotier de Bourg en Bresse : 14 à 15 francs la semaine.

3 à 4 francs de différence qui, pour l’époque représente beaucoup, pour nourrir une famille. Généralement, les trois quarts du salaire sont consacrés à la nourriture. N’oublions pas non plus qu’à cette époque, il n’y a aucune couverture sociale.

Pour donner une idée :

  • 1 kg de pain vaut : 40 cts de francs (environ 1,40 € ).
  • 1 Litre de lait vaut : 30 cts de francs (environ 1,05 €).
  • 1 Douzaine d’œufs : 1,25 franc (environ 4,30 €).
  • 7 février 1905. Cela fait déjà une semaine que la moitié des sabotiers de Bourg en Bresse (40 personnes) ont abandonné le travail. De mémoire d’homme, jamais une grève aussi importante ne s’était produite dans le département.

Quelques décennies plus tôt (40 ans), les grèves étaient interdites par la loi. Le fait de cesser le travail collectivement constituait un délit passible de peines correctionnelles.

La commission à reçu de :

  • La chambre syndicale des ouvriers peintres de Bourg en Bresse : 25 francs.
  • La chambre syndicale des maçons de Bourg en Bresse : 20 francs.
  • La chambre syndicale des docteurs de Bourg en Bresse : 20 francs.
  • 8 février 1905. Le compte rendu de la réunion du 6 février est rendu publique. La fédération des syndicats a examiné la situation et les réclamations dérisoires des sabotiers. Elle considère que les patrons impliqués sont dépourvus d’humanité. Les salaires obligent les ouvriers à se surmener douze à quatorze heures par jour pour pouvoir vivre. Leur situation est devenue intenable. Les patrons en ont jugé autrement.

Par deux diminutions de salaire en moins d’un an, ces chefs d’entreprise amènent la misère dans des familles déjà gênées. Il en est un qui n’a pas hésité à dire "De même que la faim fait sortir le loup du bois, elle fait rentrer le gréviste à l’atelier".

Pour terminer la séance, la fédération met en garde, ces patrons égoïstes qui pourraient payer cher tant d’aberration.

  • Les grévistes reçoivent des encouragements de tous les côtés, preuve que leur cause est celle de la justice. De plus les ouvriers syndiqués (tout corps de métiers confondus) de Bourg ont approuvé la conduite et les déclarations des délégués. Ils les soutiennent énergiquement et ce par tous les moyens possibles. Motivés par ces mouvements de solidarité, les sabotiers seront, inébranlables !
  • 9 février 1905. Certains ouvriers sabotiers célibataires quittent la ville afin que les pères de familles puissent recevoir des secours plus effectifs. N’oublions pas qu’à cette époque les familles de trois, quatre enfants et plus, sont courantes.

Il y a par exemple le cas du délégué Nallet Alexandre qui a quatre enfants et dont l’épouse (repasseuse) est enceinte de huit mois et demi. De plus nous sommes en hiver, ce qui n’arrange pas les choses !

D’ailleurs en parlant d’hiver, voici la mésaventure qui est arrivée, un an plus tôt à un pauvre homme, au sein de la maison Rodet Lacombe : Mr Metras ancien sabotier est sur le point de rentrer à l’Hôtel-Dieu. Malheureusement, une pièce manque à son dossier. Plus tôt que d’attendre son admission dans la rue et le froid hivernal, celui-ci décide d’entrer dans l’atelier de son ancien patron pour se chauffer un instant. Mal lui en a pris. Survenant brusquement un des patrons chassa le malheureux qui humblement avait demandé la permission de se réchauffer. Sur ce, il s’est entendu dire de rentrer chez lui, que l’atelier n’était pas fait pour se réchauffer mais pour travailler. Le pauvre vieux se voyant éconduit de la sorte se redressa, toisa l’homme sans pitié, leva son chapeau et le remercia ironiquement de son hospitalité. Ce récit a été cité dans le journal local pour montrer à l’opinion, la mentalité de certains patrons.

Concernant la grève, les maisons Rodet-Lacombe, Rodet Maurice et Dalègre reprochent au journal Le Courrier de l’Ain de ne faire entendre qu’un son de cloche.

  • 11 février 1905. Un certain nombre de grévistes ont retrouvé du travail, en exerçant un autre métier. Les camarades attendent en bon espoir. Les moins favorisés reçoivent des secours qui leur permettront peut-être de subsister jusqu’à la fin du conflit.

Le public manifeste sa sympathie aux ouvriers qui ne se sont résignés à quitter leur travail qu’avec bien des regrets. Au café de la Pyramide, le club de boule de Bel Air fait une collecte qui rapporte 5 francs. De plus le syndicat annonce qu’il a reçu de la part :

  • Des ouvriers sabotiers de Louhans (Saône et Loire) : 18,5 francs.
  • Des ouvriers sabotiers de St Laurent sur Saône(Ain) :10 francs.
  • Des anciens verriers d’Albi (Tarn) : 5 francs.
  • Du syndicat des ouvriers cordonniers de Nimes (Gard) : 5 francs.
  • 12 février 1905 à 21 heures, une conférence publique et contradictoire est organisée à la salle des fêtes de la Grenette. Cinq cents personnes viennent à cette réunion Le but de celle-ci est de démontrer le bien-fondé de cette grève,provoquée par les patrons. Ceux-ci pourtant conviés d’y assister sont absents.

Mr David, ouvrier sabotier, secrétaire de la Bourse du Travail et conseiller municipal de Chalon sur Saône, plaide avec éloquence la cause des sabotiers. Mr Loiseau maire de Bourg en Bresse laisse entendre que les patrons seraient prêts à négocier. Certains syndicalistes voudraient politiser le mouvement. N’oublions pas qu’en 1905 les syndicats sont indépendants de tout parti politique.
A l’issue de cette soirée il est décrété que les revendications des sabotiers sont justes. L’ordre du jour est adopté à l’unanimité.

  • 13 février 1905. La fin de la grève est-elle proche ? Les patrons agacés par la pression de l’opinion proposent des négociations.
  • 14 février 1905 : Mr Béal, juge de paix demande officiellement aux ouvriers grévistes et aux patrons de nommer des délégués conformément à la loi sur l’arbitrage. A Paris, les électriciens en grève ont repris leur travail.
  • 15 février 1905. Les sabotiers en réunion ont désigné leurs délégués :
  • Montmartin Paul.
  • Nallet Alexandre.
  • Michon Joseph.
  • Poncet Claude.
  • 17 février 1905. Le comité de grève continue de recevoir des dons :
  • Groupe d’études sociales et de libre-pensée de Bellegarde (Ain) : 10 francs.
  • Ouvriers sabotiers de St Trivier sur Moignans (Ain) - (Giraudier Pierre, Bidart Jean, Piron Ferdinand, Montois, Aimarc, Defradas Joseph, Large Benoit) Total : 5,5 francs
  • Ouvriers sabotiers d’Oyonnax (Ain) - 2e versement (Defradas Antoine, Noel Emile Degotex François, Desplanche Pierre) Total : 4 francs.
  • Chambre syndicale des ouvriers malletiers de Paris : 5 francs.
  • Syndicat des travailleurs réunis de Rochefort (Charentes Maritimes) : 5 francs.
  • Chambre syndicale des ouvriers ébénistes de Paris : 5 francs.
  • Ouvriers galochiers et sabotiers de Villefranche sur Saône (Rhône) : 8,55 francs.
  • Ouvriers sabotiers de Meximieux (Ain) - ( Darrat, Pignet, Bont, Perrodont,Jeoffray, Epèche) Total : 7,05 francs.
  • Commission du syndicat des aubergistes de Bourg en Bresse : 12 francs.
  • 18 février 1905. Une première entrevue a lieu entre les ouvriers et les patrons sous la présidence de Mr Béal, juge de paix. La délégation patronale est représentée par Rodet Julien, Rodet Victor, Dalègre Pierre et Rodet Maurice. Les patrons refusent d’entrer en discussion sur la question salariale et refusent également l’arbitrage de Mr le juge. Les sabotiers ne cèdent pas non plus. La grève se poursuit.

Le comité de grève a reçu :

  • De la fédération de syndicats ouvriers de Bourg en Bresse : 50 francs.
  • De la chambre syndicale des ouvriers menuisiers de Bourg en Bresse : 25 francs.
  • Syndicat des tramways de Lyon : 10 francs.
  • Chambre syndicale des ouvriers carriers de St Pierre : 3 francs.
  • Chambre syndicale des sabotiers et galochiers de Tours (Indre et Loire) : 5 francs.
  • Ouvriers sabotiers de Chalamont (Ain) : 6,25 francs.
  • Ouvrières de la maison Fonlupt : 3,50 francs.
  • Chambre syndicale des travailleurs du livre de Bourg : 20 francs.
  • Sabotiers de Villefranche-sur-Saône (Rhône) : 8,55 francs.
  • 19 février 1905. Les patrons non concernés par la grève et qui ont besoin d’ouvriers sabotiers sont priés de s’adresser au secrétaire de la Bourse du Travail.

Les dons continuent d’affluer :

  • Ouvriers non grévistes de Bourg en Bresse : 15,40 francs.
  • Groupe d’études sociales de Bourg en Bresse : 10 francs.
  • Syndicat des télégraphistes de Bourg en Bresse : 10 francs.
  • Ouvriers de la maison Chambard (carrossier) : 3 francs.
  • Comité radical de Bourg en Bresse : 3 francs.
  • Chambre syndicale des ouvriers boulangers de Paris : 3 francs.
  • Collecte faites lors d’un repas de noces par le citoyen Tondiche à St-Julien-Molin-Molette (Loire) : 11 francs.
  • Quête faites à une conférence à Hautecour (Ain) : 6,80 francs.
  • 22 février 1905. La grève continue et rien ne laisse espérer une fin prochaine. Mr Béal juge de paix déplore l’attitude des patrons entêtés qui ont dupé Mr Le Maire lors de la réunion du 12 février. Lors de la conciliation, malgré une équité parfaite, il déplore également, le refus total des propositions faites aux patrons.

  • A Paris, les mouleurs en fonte sont en grève. Ils se rendent à la Bourse du Travail en chantant l’International. Des bagarres ont lieux, suivies de quelques arrestations.
  • 23 février 1905. C’est une guerre sans merci où certains ne font que défendre leur droit à la vie. Le syndicat fait apposer des affiches dans la ville. La raison en est la suivante : Les grévistes ont été bafoués et traités d’ivrognes par un des trois patrons .Celui-ci a également déclaré au juge de paix, que ses ouvriers ne faisaient que des sabots de mauvaise qualité. Puisqu’il en est ainsi, le syndicat encourage donc les clients à ne pas acheter la production de ces maisons injustes. A la grève des sabotiers doit s’ajouter la grève des consommateurs.

Le syndicat a reçu :

  • Quêtes de groupes anonymes : 60 francs.
  • Chambre syndicale des mineurs de Montceau les Mines (Saône et Loire) : 5 francs.
  • Camarades sabotiers d’Oyonnax (Ain) : 4 francs.

A St-Etienne (Loire), les employés des tramways à vapeur ont voté la grève. Les pourparlers sont en cours.

  • 25 février 1905. Des listes de souscription en faveur des grévistes sont déposées dans les magasins et les établissements publics de Bourg en Bresse.

A Brest, les ébénistes sont en grève. A Mouy (Oise), les cordonniers le sont aussi depuis quelques jours. Ces derniers se livrent à des manifestations musclées.

  • 26 février 1905. Certaines familles s’enfoncent dans la misère bien que les dons continuent d’affluer :
  • Syndicat des ouvriers tailleurs de Lyon : 5 francs.
  • Comptoirs de Bourg : 10,25 francs.
  • Chambre syndicale des tourneurs sur cuivre de Mâcon (Saône et Loire) : 5francs.
  • Collecte des commerçants de Bourg : 13,50 francs.
  • Syndicat des métallurgistes de Bourg : 20 francs.
  • Collecte des ouvriers sabotiers des maisons concurrentes Beauvivre et Janody : 8 francs.
  • Syndicat des peignes d’Oyonnax (Ain) : 15 francs.
  • Syndicat des ouvriers textiles de Lavelanet (Ariège).
  • Dons Anonymes : 9,50 francs.
  • 2 mars 1905. Réunis en assemblée générale les ouvriers sabotiers décident à l’unanimité de poursuivre la grève d’une manière énergique, forcés qu’ils sont de défendre leurs intérêts.
  • 3 mars 1905. En France des grèves se multiplient pour des raisons diverses. Leurs durées se limitent souvent à quelques jours, voir quelques semaines. Contrairement à celle des sabotiers, celles-ci ne sont pas toujours pacifiques. Des incidents sont à déplorer.
  • A Paris, ce sont les ouvriers de la voiture (carrossiers).
  • A Marseille, ce sont les charretiers.
  • A Brest, le mouvement s’étend à neuf corporations (maçons-terrassiers-dockers-charpentiers-ébénistes-sculpteurs-zingueurs-cordonniers-peintres). Ce qui représente 2 000 grévistes.

- 5 mars 1905. A Bourg en Bresse, après une réunion à la Bourse du Travail où tous les travailleurs étaient conviés d’assister, la fédération invite tous les travailleurs à verser une obole de 25 centimes par semaine au profit des sabotiers. Toute la classe ouvrière de la ville doit être concernée. Après la clôture des débats, une manifestation pacifique se déroule dans les rues de Bourg. En fin d’après midi, malgré quelques averses de neige et une température de trois degrés,plus de deux cents travailleurs défilent dans le calme avec le drapeau de la fédération des syndicats en tête. Le gendre d’un des patrons offusqué par cette attitude déclare : "Qu’il faudrait bien une bombe pour anéantir tout cela". Ce à quoi le syndicat a répondu à ce monsieur "qu’il recommencera leur manifestation et que les pâtissiers de Bourg- en-Bresse pouvaient lui fournir d’excellentes bombes".

D’autres sommes sont arrivées :

  • Chambre syndicale des ouvriers carriers de Cassis (Bouches du Rhône) : 16,40 francs.
  • Fédération des syndicats ouvriers de Saône et Loire : 20 francs.
  • Chambre syndicale des ouvriers agricoles de Narbonne (Aude) : 2 francs.
  • Amicale des instituteurs de Bourg : 5 francs.
  • Souscription du personnel du courrier de l’Ain :12,50 francs.
  • Syndicats des ouvriers télégraphistes : 5 francs.
  • Ouvriers sabotiers non-grévistes : 9,25 francs.
  • Ouvriers ébénistes : 2,25 francs.
  • Sans parler des dons anonymes qui sont nombreux.

Ailleurs ça bouge aussi !

  • A Limoges, les ouvriers de la chaussure ont cessé le travail.
  • A Toulon, les employés de commerce manifestent violemment pour obtenir la fermeture à 7 h du soir.
  • A Brest, il y a une situation cocasse. Cinquante grévistes se sont installés en permanence dans les cimetières pour empêcher les marbriers de travailler.
  • 11 mars 1905 : La situation est stationnaire le mouvement se poursuit dans le calme. Les dons continuent d’arriver.
  • Syndicat des ouvriers sabotiers de St Amand (Cher) : 5 francs.
  • Syndicat des ouvriers en bâtiment d’Oyonnax (Ain) : 5 francs.
  • Syndicat des ouvriers maçons de Bourg : 20 francs.
  • Syndicat des ouvriers plâtriers de Bourg : 25 francs.

Pour certains, c’est déjà le deuxième versement. Tous les sabotiers de l’Ain donnent quelques centimes. On ne peut tous les nommer, la liste serait trop longue. Il y a aussi toutes sortes de professions solidaires tels que le polisseur de pieds de biche, l’ empoisonneur de rats, le charron, le taillandier.

Cette situation d’exploitation de l’ouvrier donne des idées à certaines. A Bourg des femmes sont sur le point de se syndiquer. Ce sont les blanchisseuses et les repasseuses dont les conditions de travail ne sont pas des plus faciles. Les couturières également sont sur le point de créer le leur. Jusqu’en 1884, les syndicats n’existaient qu’en vertu d’une tolérance. L’administration pouvait les supprimer du jour au lendemain. En 1905, ils sont légaux depuis à peine vingt ans. A Bourg en Bresse, le syndicat des sabotiers existait déjà en1899 (Président Mr Berthillier).

  • 14 mars 1905. La situation reste inchangée. Le conseil municipal vote une somme de 200 francs pour secourir les familles de grévistes nécessiteuses.

Un deuil inattendu survient durant ce mouvement pacifiste : Mr Rodet Lacombe Pierre Marie Victor, un des patrons mis à l’index par les grévistes décède à l’âge de 64 ans.

En France, sur le front des grèves ça ne s’arrange pas :

  • A Brest, les charbonniers ont rejoint les corporations déjà en grève.
  • A Lorient, ce sont les crieurs de journaux.
  • A Avignon, les boulangers ont cessé le travail.
  • 15 mars 1905. Par respect, la commission de grève s’abstient de toute communication jusqu’aux obsèques de Mr Rodet Lacombe.
  • 16 mars 1905. Le délégué sabotier Nallet Alexandre est papa pour la cinquième fois. Son ainé n’a que 10 ans. Comment s’occuper d’ une grève du travail et d’une vie de famille dont l’épouse est alitée ? (d’après le recensement de 1906, il recueille en plus un nourrisson originaire de Saumur en Auxois).
  • 18 mars 1905. Des sommes parfois minimes arrivent toujours de tout le département mais aussi d’ailleurs :
  • Chambre syndicale des ouvriers de la scierie de Hermes (Oise).
  • Chambre syndicale des ouvriers en bonneterie de Troyes( Aube).
  • Chambre syndicale des teinturiers de Villefranche sur Saône.
  • Chambre syndicale des tailleurs de pierre de Besançon (Doubs).
  • Chambre syndicale des fabricants de caisses de cognac (Charente).
  • 21 mars 1905. Sept semaines que ça dure. En France, de 1890 à 1914, la durée des conflits sociaux est en moyenne de 14,5 jours. L’exception est sans doute celle des couverturiers et couverturières de Cours (Rhône) qui dura neuf mois en 1889 et 1890. Sans la solidarité variée et fortement soutenue (kermesse-loterie-bals... etc...) ce mouvement n’aurait pas pu durer aussi longtemps.

Pendant combien de temps les sabotiers de Bourg, supporteront-ils cette situation ? Plus de la moitié des ouvriers ont quitté la ville ce qui cause un tort sensible au petit commerce. Le syndicat redouble d’efforts pour secourir les familles et pour retrouver du travail aux grévistes. Il est à craindre qu’à la reprise du travail car il y en aura forcément une, que les patrons manqueront de personnel.

La chambre syndicale des travailleurs du livre, premier par son ancienneté effectue son deuxième versement (30 francs) au profit des familles de sabotiers. Quant au dernier né, le syndicat des blanchisseuses, il fait son premier don de solidarité (2,25 francs). A Brest le mouvement tire à sa fin.

  • 24 mars 1905. Même si les journaux en parlent moins, la grève se poursuit malgré tout. Des pourparlers ont eu lieu. Le tarif dérisoire proposé par les patrons a été refusé par les grévistes. Voilà bientôt deux mois que le mouvement dure, Tout cela pour une revendication salariale qui ne dépasse pas cinquante centimes par semaine. Les ouvriers excédés maintiennent la lutte.
  • 29 mars 1905. Les patrons sabotiers ont l’intention de créer leur syndicat. Ils reconnaissent enfin qu’il y a nécessité à s’entendre. Après avoir affamé des familles, ils sont prêts à accorder une amélioration de salaire.
  • 3 avril 1905. La réunion du jour n’a rien donné. La continuation de la grève a été votée à l’unanimité. Bien qu’il n’y ait pas eu d’accord, les pourparlers se poursuivent.
  • 4 avril 1905. A la salle du Bastion, patrons et ouvriers cherchent un terrain d’entente. Aussi faudrait-il que les patrons soient corrects :
  • Tarif donné aux ouvriers pareurs avant la grève : 1,65 franc par douzaine de paires + 0,45 franc pour la sculpture + 0,30 franc pour le noircissage ou le vernissage soit : 2,40 francs par douzaine.
  • Tarif proposé après deux mois de grève : 1,70 franc par douzaine de paires + 0,40 franc pour la sculpture + 0,30 franc pour le noircissage ou le vernissage soit : 2,40 francs la douzaine.

Cherchez l’erreur ! Les ouvriers sont ulcérés. Le syndicat décide de continuer la lutte, incite les ouvriers à ne pas se diriger vers Bourg. Il rappelle aux patrons qui ont besoin de personnel et qui ne sont concernés par le mouvement, qu’ils doivent s’adresser au secrétaire de la Bourse du Travail.

Ne voyant aucun aboutissement venir, quelques grévistes commencent à se poser des questions pour échapper à un dénuement total. Faut-il poursuivre ou s’arrêter ? Trois adhérents sont exclus de l’organisation syndicale, car ils n’ont pas respecté les décisions prises par l’assemblée. Ils n’ont rien trouvé de mieux que de reprendre le travail chez leurs patrons tout en touchant des secours.

  • 8 avril 1905. Les patrons menacent de débaucher les ouvriers s’ils ne réintègrent pas les ateliers. Ces menaces ne les effraient pas. Comme tout homme qui réclame ses droits, les sabotiers déterminés veulent réintégrer le travail le front haut.
  • 11 avril 1905. Mr Perret, trésorier de la grève reçoit toujours des dons de toute la France :
  • Ouvriers sabotiers non grévistes de Bourg : 3,75 francs.
  • Fédération des syndicats ouvriers de Macon (Saône et Loire) : 5 francs.
  • Syndicat des ouvriers en peignes de Labastide sur l’Hers (Ariège) : 5 francs.
  • Syndicat des ouvriers sabotiers d’Aurillac(Cantal) : 5 francs.
  • Syndicat des ouvriers galochiers sabotiers de Roanne (Loire) : 5 francs.
  • Ouvriers sabotiers d’Oyonnax : 5,50 francs.
  • Syndicat des ouvriers du bâtiment de la Rochelle (Charente Maritime) : 5 francs.
  • Syndicat des ouvriers potiers de Vallauris (Alpes Maritimes) : 5 francs.
  • Syndicat des travailleurs de la voierie de Lille (Nord) : 5 francs.
  • Fédération des syndicats ouvriers de Bourg : 50 francs.
  • Syndicat des travailleurs du port de la Rochelle (Charente Maritime) : 1,50 franc.
  • Plus un nombre considérable de dons anonymes.
  • 12 avril 1905 : Enfin ! C’est la fin du conflit. Un accord est intervenu. Les salaires ne sont plus diminués. Les patrons ont donné satisfaction aux réclamations des ouvriers. C’est un immense soulagement pour tous. Quelques détails restent encore à régler. Dans les foyers durement touchés, l’espoir et les sourires reviennent.
  • 17 avril 1905 : Les ouvriers reprennent le travail dans les maisons Rodet -Lacombe, Rodet Maurice et Dalègre après 77 jours de chômage. C’est un soulagement et une satisfaction aussi bien pour le personnel que pour les patrons. Cette grève unique dans les annales du département a démontré que les uns ne peuvent pas se passer des autres. Cette grève a montré l’importance et l’utilité des syndicats qui à cette époque ne sont pas politisés. Sans eux ces pauvres sabotiers n’auraient eu qu’à s’incliner devant les prétentions de leurs patrons.

Avant le conflit, le syndicat comptait vingt membres. Après la grève le nombre a plus que doublé avec cinquante-cinq membres.

Le bilan des pertes et profits de cette grève est sans doute exorbitant aussi bien pour les ouvriers que pour les patrons. Mais le principal, c’est que le cauchemar soit fini.

Les patrons sabotiers de Bourg en Bresse en 1902 :

  • Gruel, 19 rue Pasteur.
  • Pelod, rue de l’Etoile.
  • Gruel, rue du gouvernement.
  • Balland, boulevard de Brou.
  • Chanel, rue Samaritaine.
  • Limonnet, 45 rue centrale.
  • Vaucher, 63 faubourg de Mâcon.
  • Janody, 38 faubourg de Mâcon.
  • Rodet, 17 rue Charles Robin.
  • Beauvivre, rue Charles Robin.
  • Dallègre, rue Charles Robin.
  • Rodet,16 boulevard de Brou.
  • Duclos, faubourg de Lyon.
  • Mignot, 52 boulevard de Brou.
  • Granet,11 faubourg de Lyon.
  • Pomathiod, faubourg de Mâcon.
  • Bouvard, boulevard de Brou.
  • Ballandras, rue Carnot.
  • Chabry, faubourg de Lyon.

Si les fabriques de sabots étaient nombreuses, il y avait aussi, en 1905, une fabrique de brides à sabots (Guichard, rue du 4 septembre). Une autre existait en 1911 (Chatelain, rue de la Liberté).

Sources des recherches :

  • Archives départementales de Bourg en Bresse.
  • Journal : Le courrier de l’Ain, année 1905.
  • Annuaires administratifs et commerciaux de Bourg en Bresse.

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