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« Depuis les pieds jusqu’à la tête, on est couleur de boue »

Extraits du journal de Joseph Renaud tenu de septembre 1914 à octobre 1915. Notes de Jean Pierre Treuil

Le lundi 4 août 2008, par Danièle Treuil †, Michel Guironnet

Joseph Renaud, né en septembre 1873, s’est engagé dans l’active comme sous lieutenant au 54e régiment d’infanterie coloniale.

D’abord dans la région de Vauquois puis sur le front d’Orient à partir d’octobre 1915.

Jusqu’à son départ pour l’Orient, il a tenu chaque jour son journal sur un petit carnet, au crayon, d’une écriture fine et serrée.

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Joseph Renaud en uniforme
Il était alors militaire à Rochefort
Joseph Renaud est né le 23 septembre 1873 à Palluau, en Vendée. Marié en octobre 1904 avec une vendéenne, Marie Praud, fille de maraîcher nantais : 4 filles, la première décédée en 1905, ensuite Germaine (1908) Suzanne (1911) Marthe (1913).

Le père de Joseph, Pierre-Alexandre (1829-1901) était affecté à Palluau comme gendarme depuis son retour de la guerre de Crimée en 1856.

En effet, cadet de famille, il avait du abandonner les salines près de St Gilles Croix de Vie où les siens étaient saulniers de père en fils, depuis le Moyen-Âge. Il s’était engagé en 1850 comme grenadier.

Tout naturellement, son fils Joseph s’est engagé, à 20 ans, à son tour.

Comme beaucoup d’autres vendéens, il est entré dans la Marine, dont le bureau de recrutement se trouvait tout proche, à la Roche sur Yon. C’est à ce titre qu’il s’est retrouvé au Tonkin.

Après 15 années de service (de 1891 à 1906) il a repris la vie civile. Malgré ses trois fillettes et ses 41 ans, il s’est engagé en 1914 dans l’active et s’est retrouvé sous lieutenant au 54è régiment d’infanterie coloniale.

Blessé une première fois, le 9 mai 1915 d’une balle dans la cuisse devant Boureuilles, près de Clermont en Argonne ; il l’est de nouveau en Grèce, le 17 août 1916, dans un affrontement contre les Bulgares.

Il est mort le 29 novembre 1916, sur le front d’Orient, près de Monastir à l’époque en Serbie (Bitola aujourd’hui, qui se trouve maintenant en Macédoine) en un lieu appelé Orahovo (à la cote 1050) Une « marmite » (obus) est tombée sur la tranchée qui l’abritait.

Son corps n’a pas été rapatrié. Contrairement à ce que toute la famille croyait, jusqu’en 2005, il n’est pas enterré au cimetière de Salonique, mais dans un grand cimetière militaire moins connu à Bitola aujourd’hui en Macédoine, tombe 3404.

Jusqu’à son départ, il a écrit tous les jours son journal sur un petit carnet, au crayon, d’une écriture fine et serrée. Tout est intéressant.

J’ai choisi trois passages que je trouve significatifs et le dernier témoignage : une carte postale datée du 11 novembre 1916, alors qu’il rejoint les forces regroupées autour de Monastir pour combattre les bulgares alliés des allemands.

Jean-Pierre Treuil, petit fils de Joseph Renaud, par sa mère Germaine

9 septembre 1914 - Lever 6 heures et demi . J’ai passé une bien triste nuit. A peine si j’ai fermé l’oeil pendant une heure. J’ai pensé à toi et aux enfants. Je me demande encore si j’ai bien fait de te quitter.

C’était plus fort que moi. J’avais mal au coeur de rester avec des gens indifférents comme ceux de l’Herbergement. J’ai les larmes aux yeux. Je pleure, mais puisque tu es patriote tu dois être fière. Mais je songe à nos enfants. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour toi.

Ce matin il fait froid. je ne puis manger, je prends un café et je vais faire un tour. Rochefort se fait construire une gare, mais on n’y travaille plus. Je suis affecté à la 22 ème Compagnie.

16 octobre 1914 - Je n’ai pu dormir. A minuit, je ne fermais pas l’oeil. Impossible. Je pensais à vous que je vais quitter, peut être pour toujours.

Ah non, ce n’est pas possible, je reviendrai et, comme tout le monde, j’aurai fait la campagne. Oui, il vaut mieux partir que de se laisser écraser.

Songeons aux Belges et aux gens de l’Est. J’ai été tantôt chercher un passe montagne. J’ai été dire au revoir chez Monsieur Renaud, Désiré, Jauzon. je vais dîner chez Monsieur Renaud ce soir. je suis sorti avec Briand à 5 heures. Nous ne savons encore rien… Je m’embête d’être ainsi sur le qui vive. Enfin, il faut du courage. je puis de loin t’embrasser, ainsi que nos chers enfants. A demain.

18 décembre 1914 - L’ordre qui nous a été donné hier étant formel, nous étions sacrifiés. D’abord fusillade de Boureuilles, de Vauquois, fusillade et canonnade de flanc.

Il nous était impossible en plein jour de parcourir 5 à 600 m à découvert avec les pièces ; nous savions que nous allions à une mort certaine. J’avais dit à un sergent, Blanc Faivre, de t’envoyer mon carnet, ma montre et mon porte monnaie. J’ai songé un moment à vous ; mais il fallait aussi accomplir l’ordre donné.

Aujourd’hui, nous attendons. Mais si nous sommes ainsi sacrifiés, il faudra réclamer jusqu’à la gauche, car on nous sacrifie bêtement ; car il est absolument impossible d’accomplir notre mission.

Nous serons démolis avant. Donc il doit y avoir des responsables. D’ailleurs, si je reçois l’ordre, je le ferai remarquer. C’est mon droit et devoir. Mais j’exécuterai l’ordre quel qu’il soit.

En allant et revenant, nous pataugeons dans l’eau et la boue. je suis tombé trois fois, dont une fois complètement sur le flanc, presque dans un trou de marmite. J’en ai ri voilà tout, mais il faut voir dans quel état nous sommes.

Aujourd’hui, nous n’allons pas à la soupe, on va nous l’apporter ici. Nous devons toujours nous tenir prêts. Inutile, si je viens à être tué, de chercher à me faire transporter chez nous. Ce sera des frais pour toi, et une corvée bien pénible. Economise pour les enfants, je songe toujours à eux, et ma dernière pensée sera pour vous.

Mes hommes avaient la frousse hier au soir, même les gradés. Je ne suis pas plus courageux que les autres. Mais, sans eux, j’aurais fait faire les tranchées encore plus près des boches.

Une maison de Boureuilles était en feu hier au soir et toute la nuit. Nous mangeons ici, triste repas, tout est froid. Après midi, rien de particulier, les hommes se reposent. On entend le canon.

Ce soir, tranchée à Buzemont, à moins d’ordre contraire. Aujourd’hui, temps sombre. Un aéro francais plane. On en voit de temps en temps. Ce soir, tranchée.

Remarque : l’ordre d’attaque a été annulé.

12 janvier 1915 - Nous passons une nuit affreuse. Je suis avec le capitaine dans un abri couvert. Mais il pleut comme dehors. Nous sommes 8 ou 9 là où il y a de la place pour 4.

On est ratatiné. je mets mon sac en toile de tente sur moi ; cela goutte de tous les côtés. je sens la fraîcheur de tout côté. A 4 heures on vient nous relever. Nous sortons. je ne peux tenir sur les jambes. J’ai eu hier de la fièvre.

Les hommes sont tout trempés. C’est le 113 qui nous remplace ; les cuisiniers nous apportent à manger. Personne n’en veut. On ne peut se remuer dans ses effets ; je ne mange pas ; à force des supplications du cuisinier, je bois un peu de café ; il est froid ; on force les hommes à manger ; ils n’en n’ont pas le courage ; Je crois que si nous étions attaqués, les boches auraient beau jeu, les hommes n’en peuvent plus.

Nous partons en première ligne, encore la boue, je n’en n’avais jamais vue autant, on ne peut s’en tirer. Il y a des hommes qui ont eu de l’eau jusque par dessus les genoux. Cette nuit j’ai eu froid au pied comme jamais je n’avais eu ; j’en pleurais.

Ce matin des hommes pleurent pour repartir. Enfin on s’installe, nous sommes un peu plus au sec ; notre abri n’a presque pas de boue, mais pour y rentrer c’est autre chose. ; défense de se montrer ; mais nous avons des veilleurs ; les tranchées allemandes sont à 150- 200 mètres.

Le cuisinier m’a mis dans ma musette un peu de pain, heureusement. J’ai deux sergents avec moi ; ils n’ont rien ; les hommes à côté non plus ; ils n’ont pas eu le courage ce matin de prendre quelque chose et maintenant ils en ont jusqu’à demain matin.

On me remet une lettre de Girard et de toi ; cela me fait plaisir, je la lis dans la tranchée, aussitôt qu’il fait clair. Tu ne peux pas te figurer dans quel état on se trouve. Depuis les pieds jusqu’à la tête, on est couleur de boue ; je me suis vu sale, mais pas encore dans cet état ; on ne peut toucher quelque chose, c’est toujours de la boue.

Les hommes, même les officiers, demandent à recevoir une balle, même mortelle, pour être débarrassés de tout.

Il est 10 heures. Nous faisons chauffer un peu de café avec une bougie, dans une boite de cacao ; cela fait du bien. Le canon tonne, mais peu de fusillade.

Il nous faut veiller, les allemands ayant détruit un régiment de notre division au Four de Paris. Tous dormaient dans les tranchées ; il y a eu panique et nous avons perdu un kilomètre.

Ici, nous restons sur place, on ne peut rien faire par ce temps. je vais tacher de dormir un peu. On mange beaucoup de chocolat. Toujours la pluie. Nous avons mangé des conserves que j’avais, elles étaient venues à point. Enfin, la journée passe.

Ce soir, le caporal nous fait appeler les chefs de section. Nous ne sommes pas relevés. Il nous faut passer la nuit dehors et placer devant la tranchée des fils de fer. Triste besogne. Je retourne et donne des ordres. On se met au travail. Les boches tirent. Un homme tué et un blessé, de la 2 ème section.

La pluie cesse. Ma section fournit sur la route à 50 mètres de la tranchée un petit poste, près d’un calvaire. Impossible de trouver des hommes. Personne ne veut marcher. Il faut les menacer, ils n’en peuvent plus.

A peu près tous vont à la visite où on ne les reconnaît pas (malades) et ils retournent à la tranchée. Triste nuit. je suis obligé de faire faire des rondes toutes les demi heure par les gradés, pour que tout le monde veille. Je ne dors pas.

Mes fesses et revers me font mal. Hier soir, j’ai été chez le caporal chercher du charbon pour la nuit. Impossible d’allumer. En allant chercher du charbon, je tombe dans la boue, m’enfonce jusqu’au genou. La route que l’on suit est balayée par les balles boches. La nuit passe sans incident.

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Joseph Renaud en permission à l’Herbergement, (Vendée), avec sa femme et ses trois filles. (1915)

En mai 1915, Joseph est blessé. Après sa convalescence on l’envoie sur le front d’Orient. A partir de cette date (octobre 1915) il ne tient plus son journal, mais envoie des cartes postales. Il répond souvent sur la carte postale qui lui a été adressée, quand il reste de la place. Les soldats n’avaient pas le droit de conserver le courrier.

Sa dernière lettre connue est du 11 novembre 1916, écrite en retour sur la carte envoyée par l’une de ses filles, Suzanne, 4 ans.
Elle lui écrit : je veux te revoir bientôt.
Il lui répond : J’ai reçu cartes et journaux hier au soir, le lendemain de la lettre de Nantes. Peu de détails sur ton voyage et la façon dont tu as passé tes journées et tes nuits. Toujours le même temps sombre, sans pluie.

Ce matin, très fort bombardement de notre part, hier aussi, et une partie de la huit. Les Bulgares répondent de plus en plus.

Voici un mois que nous sommes en tranchées. Tout le monde en a assez ; les hommes sont fatigués ; toujours manger froid, il leur faudrait huit jours de repos.

Aujourd’hui, je me suis changé. Le linge propre que l’on m’a apporté est aussi sale que celui que je quitte. Toujours quelques poux. Demain, j’en aurai déjà, quoique ayant changé aujourd’hui.

Toujours bonne santé, avec douleurs pourtant. On est courbaturé. La fatigue vient de plus en plus.

Bons baisers, je ne me laisse pas aller.

P.S. Demain, je t’écrirai peut être, je viens de remplir mon stylo, je griffonne sur mes genoux, assis par terre. Tout le corps me démange. On est plein de terre.

P.S. Barbu d’un mois.

Suzanne, ma tante, racontera bien plus tard comment la nouvelle de la mort de son père a été annoncée : « Le maire de la commune, Girard, était le beau-frère de maman c’est-à-dire mon oncle, il venait souvent chercher son tabac, en passant par le bureau de tabac.

Ce jour là, il est passé par le portail du jardin... et tout d’un coup elle dit « tiens Emile »… et il entre par la véranda ; il a pris alors maman par le cou et lui a dit je vous annonce une mauvaise nouvelle, et là, je m’en souviendrai toujours… Maman était assise sur une petite chaise, Germaine sur ses genoux, Marthe entre ses jambes, (elles étaient) toujours les plus près, et moi... j’étais montée sur le barreau derrière et je tenais ma mère par le cou.

Et ça, je m’en souviendrai tout le temps ».
Suzanne avait cinq ans.

Cette nécessaire recherche d’informations complémentaires pour situer ce document dans son contexte n’a été possible que grâce à la « galaxie » des sites et forums sur Internet consacrés à la Grande Guerre et à ses passionnés. Qu’ils en soient ici remerciés ! Michel Guironnet

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