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Accueil > Documents > Témoignages > L’arbre qui ne voulait pas mourir > 8 Juillet 1985 (25e épisode)

8 Juillet 1985 (25e épisode)

Le samedi 1er mai 2004, par Josiane Laurençon-Kuprys

Le temps des vacances est revenu avec cette chaleur que j’affectionne tant qui m’engourdie délicieusement.

Dix ans que nous sommes installés à Charly ; à peine le temps de voir grandir et partir ses enfants...

Sous les frondaisons du grand platane et des charmilles au travers desquelles se découpent des morceaux de puzzle d’un bleu azur, dans les trouées de feuillages découpés en dentelle, s’infiltrent des pépites scintillantes. Que c’est beau ! Mes chats se prélassent, s’étirent paresseusement sous la rangée d’ifs. Les oiseaux pépient en concert joyeux. Le croassement des reinettes dans le bassin me berce, c’est à peine si l’on aperçoit leurs yeux d’or qui affleurent du vert tapis des lentilles d’eau et observent les moindres faits et gestes, pour disparaître à la première alerte.

Coco, ma poule rousse, picore et gratte le gravier dans une perpétuelle recherche de vermisseaux, la crête de travers, comme en goguette. Les papillons se poursuivent dans un ballet nuptial et, dans ce havre de paix, encore une fois, je rassemble mes souvenirs ... remontant le temps.
Six ans déjà !...

C’était l’automne avec tous ses feux, soirées chargées de mélancolie d’un été qui ne veut pas mourir.

Je vous ai déjà dit que grand-père aurait pu être un personnage sortant d’un livre de Pagnol. Eh ! bien, il a été tel que certains artistes faisant leurs adieux au public après d’émouvants rappels, revenant sur les planches malgré l’âge avancé, ne pouvant se passer de bravos.
Pépé portait gaillardement ses 90 printemps malgré le lourd handicap de son arthrose aux hanches et aux genoux, tout le reste marchant à merveille grâce à sa bonne constitution.

Jusqu’au jour où ... « Allo ! Josiane ? » ... la voix de Monsieur Turret, ami et voisin de grand-père m’appelle angoissée. « Viens vite, ton grand-père a pris un malaise. Le médecin et ta maman sont à son chevet. Il ne va pas bien du tout. »

Depuis quelques jours je savais grand-père fatigué. Aussitôt, sautant dans ma voiture, je montais à Curis.

Maman ne voulant pas le laisser partir pour l’hôpital, je pris la décision de venir chaque soir après mes cours de danse pour relayer maman de ces journées astreignantes pendant lesquelles pépé se laissait glisser doucement sans combattre.

Les crises d’urée devenaient de plus en plus fortes, grand-père sombrait dans ses chimères, ne nous reconnaissait pas lors de brèves émergences de son sommeil.

Le docteur de Ladret avait mis pépé inconscient sous perfusion, l’aiguille plantée dans ses veines reliant son souffle de vie au flacon perché sur la potence, cordon qui retenait la vie qui fuyait, fuyait. L’infirmière venait trois fois par jour et finit par me montrer ce qu’il fallait faire en cas de fuite, comment clamper, vérifier le bon fonctionnement de la perfusion. Enfin, je me débrouillais...

Une longue attente commençait, ponctuée par le tic-tac de l’horloge.

Je reprenais mon poste de veille juste à ses côtés, bien calée dans le fauteuil, entre deux oreillers, observant son visage à peine éclairé par la lampe de chevet voilée d’une serviette. Ce visage tant aimé qui, peu à peu, prenait le masque de la mort : son nez se pinçait, ses paupières s’enfonçaient, un râle venant de si loin s’échappait de sa bouche entre-ouverte...

Je passais un gant imbibé d’eau de lavande sur son front cireux, puis, prenant sa main dans la mienne, la serrant fort, voulant à tout prix lui passer de ma force, de ma vie, je m’attardais à contempler chacun de ses traits pour les fixer dans ma mémoire. Puis relâchant mon étreinte, je rafraîchissais ses lèvres avec un fin linge imbibé d’eau fraîche.

Je me sentais si impuissante devant l’agonie de grand-père !

Quotidiennement le docteur de Ladret passait matin et soir. Ce dimanche, en fin d’après-midi, en fin de visite, il me demande de l’accompagner jusqu’au portail : « Josiane, il va falloir préparer votre maman, l’issue fatale est imminente. Votre grand-père est dans le coma , son corps ne répond plus aux stimulations, il se déshydrate de plus en plus malgré tout ce que l’on a pu faire. Je lui ai donc enlevé sa transfusion. Laissons le partir en paix. Ce n’est plus qu’une question d’heures... tant que son cœur tiendra... Prévenez votre famille. Si cela arrive dans la nuit, n’hésitez pas à me téléphoner, je viendrai vous aider à l’habiller. » Je remerciais bien le docteur et allais préparer ma petite mère avec douceur. Puis je téléphonais à mon frère qui était en Saône-et-Loire, à la nièce de grand-père, Maryse Crouzet, et bien sûr à Fredo et les enfants.

Nos chers voisins et amis de toujours étant prévenus de la fin prochaine étaient tous là. Jeannette Pérouse, avec toute sa gentillesse, nous proposa de passer la veillée avec nous en attendant la famille.

Puis Madame Turret, après de longues discutions, finit par me convaincre d’aller chercher Monsieur le curé : « Vas Josy, il ne faut pas le laisser partir comme ça, sans sacrements. Vas le chercher ... ». Je n’étais pas chaude, connaissant les idées de pépé par rapport au clergé. Bien sûr, il était chrétien par le baptême, la première communion, etc. ... Enfin, bref, on ne vous demande pas votre avis et la tradition de bon français fait le reste ... . Ainsi poussé par les supplications de nos amis, grand-père reçut l’extrême-onction sans l’avoir demandée ... Le vieux père curé bougonna quelque peu, se faisant tirer l’oreille, n’ayant jamais vu dans son église l’ombre de cette brebis perdue. Enfin connaissant bien la petite-fille de ce personnage, il avait fini par céder.

Et la longue veillée commença ... Fredo arriva avec les enfants autour de 21 heures 30. Nos voisins partirent discrètement. L’arrivée des miens ranima un peu la maison en léthargie. Fredo voyant ma lassitude m’invite à aller me reposer : « allez ! mon minou, je suis là, ne t’en fais pas. »
Rassurée, je montai me glisser dans le lit de maman. La peur me reprit, insidieuse. L’obscurité de la chambre, si douce, si familière, devenait tout à coup étrangère, hostile. Au dehors, les hurlements à la mort d’un chien déchirait la nuit épaisse. Oui ! la mort était là, tapie dans le noir, rodant autour de notre maison renfermée sur elle-même. Calfeutrée sous les couvertures, je retrouvais mes terreurs d’enfant. Je la humais, fétide, écœurante, presque palpable. Je pensais : « si je ne m’endors pas elle ne rentrera pas ». Puis, ne pouvant plus tenir, je me levais et rejoignais mon petit monde en bas. Dans la cuisine, le vieux poêle à charbon, la panse bien garnie, ronronnait. C’était rassurant. La bouilloire, posée sur la plaque rougeoyante, chantait. Tout cela était la vie. Tout paraissait tranquille. On se serrait, là, tout autour, avec une tasse de café fort et chaud. Et pourtant...

Cette attente faisait basculer l’espace et le temps. Tout s’immobilisait en quelques secondes. Je me rendais compte que de petite fille j’étais devenue cette jeune femme qui écoutait, en retenant sa respiration, le souffle de ce moribond qu’elle avait fini par croire éternel. Mon enfance s’interdisait de partir.

Onze heures trente au clocher ! Dehors, le moteur d’une voiture, claquements de portières, pas précipité sur le gravillon. Enfin ! voilà Jean-Polo et Monique sa femme. Les questions fusent : « alors, où en est-il ? » ; « il se repose, mais ... ». Nous les mettons au courant des derniers événements avant de reprendre, à tour de rôle, la garde autour du lit.

Lorsque !

« Maman ! regarde ! grand-père a bougé »
« Mais non »
« Si, je te dis ; regarde ses mains »
« Polo ! éclaire vite » nos regards s’attisent...
Ma mère « Papa, mon petit papa, tu m’entends ? »

Pépé ouvre un oeil qui tourne dans son orbite sans se fixer.

Polo « Il bouge, il entend ? »
« Pépé, pépé ! »

On se précipite, l’autre oeil s’ouvre son tour. Ses yeux parcourent la pièce, étonnés. Ses mains dessinent des formes dans l’espace, puis des sons inaudibles s’échappent de ses lèvres. On se penche, « qu’est-ce qu’il dit ? ». On voudrait comprendre. Polo aide maman à le soulever, lui retape ses oreillers. On se lance des regards. Nous pensons « c’est la fin, ce sont les derniers sursauts ». On pleure. Pépé essaye de parler, on l’embrasse, le caresse...

Plus les minutes s ’écoulent, plus les mots de grand-père deviennent distincts. Les yeux perdent leur voile trouble ; maintenant il nous voit. La respiration devient plus calme, un sourire se dessine, éclairant son visage. La vie revient. Nous sommes tous suspendus à ses lèvres.

A chacun il va faire un sermon. Il pleure, nous aussi : « Mes enfants, ne divorcez pas. Aimez-vous tous, aidez-vous, privilégiez toujours la famille. Il n’y a que ça de vrai. Je suis si heureux de vous voir tous là autour de moi. Je veux emporter avec moi cette belle image de vous tous réunis. »

Tout le monde sanglote. Quel émouvant tableau, digne d’un César et Panisse. Et les minutes s’envolent ; et grand-père n’en fini pas de parler. Ses joues se colorent ... puis tout à coup il lance : « j’ai soif ». Je me précipite sur sa pipette, la rempli d’eau et, avec précaution, l’approche de ses lèvres : « va doucement, pépé ... ». Il commence à déglutir, puis repousse ma main en faisant la grimace : « Pouah ! mais c’est de l’eau ! c’est fade, je préfère un bon vin ; oui, c’est ça, du vin ... Allez z’enfants, faut fêter ça. Oui, on va arroser ça ».

Quoi ! Avons-nous bien entendu ! On se regarde, médusés : « Maman, va chercher une bonne bouteille à la cave ». Ébahis, incrédules, les yeux étonnés mais rieurs, puis le fou-rire éclate. Après les larmes voici le rire en cascade ; on ne peut plus s’arrêter, c’est nerveux après tant de tension. Et c’est ainsi qu’à deux heures du matin, pépé, bien calé dans ses oreillers, son bonnet de nuit ’avé’ le pompon blanc qui lui donne un faux air de maître Cornille, trinque avec toute sa maisonnée, comme si jamais rien ne s’était passé. Voyez le tableau ! Quel clin d’oeil à Molière qui n’aurait certainement pas pu faire mieux !

Neuf heures du matin. Le docteur de Larchet, se demandant ce qui se passe, arrive pour voir son moribond avec une tête de circonstance. Pépé le reçoit assis dans son lit, avec un grand sourire, une tasse de café à la main : « Ah ! cher docteur, comment vous portes-vous ? »

J’ai bien cru que le docteur allait avoir une attaque. Il n’a toujours pas compris cette résurrection subite et, s’il n’avait pas été aussi cartésien, je crois qu’il aurait crié au miracle. Grand-père avait fait un sacré pied-de-nez à sa science !

Sacré pépé ! ton come-back à la vie a duré trois ans. Ton vrai départ se fit après onze jours d’hospitalisation avec le même problème d’urée... plus une complication pulmonaire. La veille, quand maman te quitta en t’embrassant, tu lui dis : « à demain ma fille ; tu vas voir comme on va être heureux ».

Effectivement, le lendemain tu devais rentrer à la maison. Mais à neuf heures le téléphone a sonné ... Tu étais parti en faisant croire aux infirmières que tu dormais. Jusqu’au bout tu nous aura eu !

Tu es parti sans faire de bruit, dans ton sommeil, le 9 juillet 1982, à l’âge vénérable de 96 ans.

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1 Message

  • 8 Juillet 1985 (25e épisode) 18 février 2020 10:00, par Mike MORICE

    Salut,

    Pour comprendre ce « silence », il faut savoir que c’est moi qui ai publié les souvenirs de jeunesse de Josiane avec son accord (Josiane est ma cousine préférée).

    Mais depuis la date de cette publication, Josiane n’a rapidement plus eu d’accès à Internet et il était hors de question d’indiquer ici son n° de téléphone ...

    Elle vient de m’autoriser à indiquer son adresse postale pour celles (ceux) qui voudraient la joindre, ce qui lui ferait très grand plaisir ; donc voici :

    Mme J. KUPRYS
    55 ? PLACE DES Pins - lot St-Martin
    83570 CARCES, Var

    (elle est d’une santé acceptable pour ses 76 ans, ma cadette de 12 ans)

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