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Une migration exemplaire : les négociants en vin de Meymac

Réflexions sur les migrations des ouvriers et artisans originaires du Massif Central


mercredi 1er août 2001, par Jean Monange †

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A partir du XIX° siècle, avec le développement de l’industrie, l’horizon de nos ancêtres ne se limite plus à l’espace du village ou du « pays ». Pour des raisons diverses, les migrations se font plus nombreuses. Jean Monange nous livre ses réflexions sur le sujet.

L’exemple des négociants en vin de la région de Meymac constitue une innovation qu’il convient de souligner. Ce sont les premiers à établir une migration transversale et à établir des dynasties qui vont faire fortune. Une migration transversale car partis vers le sud-ouest à l’origine ils vont remonter vers le nord, la Belgique et plus loin pour établir un réseau commercial dont la plaque tournante sera Meymac.

Le parcours du précurseur Jean Gaye-Bordas (1826-1900) vaut le détour.

Jean Gaye-Bordas dit « barlet » (petit tonneau) fut le créateur du négoce en vin de Meymac...

II naît dans un petit village, Davignac, près de Meymac, au début du XIXe siècle en 1826.

Comme tous les jeunes paysans de ce pays pauvre, il fait face à de nombreuses difficultés. En effet, à cette époque, certains partaient à Paris comme cochers de fiacre tandis que d’autres travaillaient dans la forêt des Landes. Lui, ne sait ni lire ni écrire mais il a l’esprit vif, son oeil pétille d’intelligence, et il a le port altier. II devient, tour a tour, colporteur, marchand de parapluies, chiffonnier et se retrouve à Bordeaux où il vend les lampes à pétrole du milliardaire Rockefeller. Il remarque qu’un greffier de la région envoie du vin à un de ses frères à Lille. Il saisit alors l’opportunité de vendre du vin de Bordeaux dans le nord sous I’étiquette « Meymac-près-Bordeaux ». II suit les vendeurs de toile qui remontaient vers le Nord et en profite en même temps qu’il place ses lampes pour placer son vin. Le succès fut immédiat et ce fut le début de la richesse. Quelle était sa technique ? Il se présentait dans le Nord du pays comme un vigneron écoulant lui-même sa production. Ses bons de commande étaient de simples bouts de papier sur lequel le client inscrivait son nom. Après quoi il revenait en Corrèze, faisait expédier la marchandise et ce n’est que lors du voyage suivant qu’il encaissait le prix de la vente. Il proposait un vin qu’il ne possédait pas et dont il n’avait même pas un échantillon. Pour mettre ses interlocuteurs en confiance, il parlait d’une appellation qui allait devenir célèbre « Meymac-près-Bordeaux » .

II amasse une fortune colossale et achète vignobles et Châteaux dans le Libournais. II tombe amoureux d’une brésilienne pour qui il fait construire, dans un quartier chic de Bordeaux, une maison à tourelles avec des pierres transportées de Corrèze. Comme il dépense plus que de raison il voit la jolie brésilienne le quitter. Il revient alors au pays et se marie avec une fille du pays, Marie Chaussade. La fortune lui sourit à nouveau. En 1878, il achète le terrain contigu à l’abbaye à Meymac. Là, il fait construire cette maison à tourelles qu’il baptisa « le Château des Moines Larose », une étiquette dont il se servit pour son commerce. Cette maison présente une particularité, deux tourelles dans chacune desquelles on aperçoit le dieu du vin Bacchus et la vénus de Milo. Mais l’histoire ne se termine pas là, en effet, il veut faire partager sa richesse ou la montrer, pour ce faire, il jette des pièces aux jeunes époux. Parrain d’enfants, il parcourait la ville dans un char à boeufs avec le bébé et la maman en lançant des bonbons à la foule, il donne ça et là des montres ou des présents. II meurt en 1900, d’une mégalomanie foudroyante, complètement ruiné à l’âge de 74 ans.

Il avait ouvert la voie, bien d’autres vont s’y engouffrer qui vont réussir de forts coups commerciaux. Avant la fin du XIXe siècle le massif central est une région viticole importante : le phylloxéra n’a pas encore frappé et la production de « piquette » est importante ; la consommation locale est réduite par l’insuffisance de moyens, il faut donc l’écouler. Il s’établit au fil du temps le circuit suivant : nos négociants affrétent des gabares puis des wagons pour descendre, vers Libourne et Bordeaux, les merrains nécessaires aux tonneliers. A Libourne et Bordeaux, après qu’on leur ai apprit que leur « piquette » en était vraiment et qu’il n’y avait aucun débouché pour elle, ils achètent du « Bordeaux » pour le ramener via Meymac et le vendre à Paris et plus haut dans le nord, en Belgique, puis via la Belgique au Royaume-Uni. A Paris le réseau de vente était tout trouvé, les « Bougnats » étaient là, bien implantés, leur clientèle populaire était assoiffée de « piquette » pompeusement baptisée « Vin d’Auvergne et de Corrèze » ou même « Vin de Meymac-près-Bordeaux ». Certains Auvergnats avaient commencé à fructifier : partant de leur petit bistrot ils étaient passés au grand café situé dans un quartier prestigieux voire un grand hôtel restaurant de luxe tels « Lipp » et « Le Fouquets ». A la clientèle de ceux là on va vendre les « Grands Crus Classés » de Bordeaux. Le négoce vers la Belgique puis la Hollande permettra d’écouler la production « Meymac-près-Bordeaux » bien connue et pour les plus exigeants les crus « Bourgeois » et seconds crus du Bordelais.

Ce négoce fructueux va profiter à de nombreuses grandes familles corrèziennes devenues Bordelaises. En effet outre Jean Gaye-Bordas déjà nommé, les Pecresse de Combressol achetèrent le Château-Bellevue à Pauillac en 1894, les Borie le Château-Caronne à Saint-Julien en 1900 puis le Château Ducru-Beaucaillou. Mon cousin par alliance (son épouse était Anne-Adèle Monange), Jean Moueix quitta son Liginiac natal pour investir à Saint-Emilion et Pomerol dans de prestigieux Châteaux, Château-Taillefer, Château Lafleur-Pétrus et le fabuleux Pétrus entre beaucoup d’autres. Ces familles prestigieuses développèrent le négoce, profitant de la porte maritime qu’était Bordeaux, vers la Grande Bretagne, friande de bons Bordeaux puis par la suite vers les Etats-Unis. L’ouverture des voies aériennes, plus tard leur permit d’aborder d’autres continents dont le Japon.

Oui, vraiment, Jean Gaye-Bordas a été le précurseur d’une aventure migratoire exemplaire.

Voir en ligne : Compléments sur le site de l’auteur

P.-S.

Merci au Syndicat des Cochers-Chauffeurs de Taxi, au service culturel de la mairie de Meymac, à Monsieur Curlier archiviste de la mairie d’Arbois, à Jean Fualdes, à Pierre Vaux fabricant de parapluies à Saint-Claude, à Marie Louise Monanges épouse de cordonnier marchand de parapluie à Quingey et aux auteurs des ouvrages suivants qui m’ont permit d’écrire cet article :

  • Marc Prival, Les migrants de travail d’Auvergne et du Limousin au XXe siècle, IEMC Clermont-Ferrand 1979.
  • Roger Girard, Quand les Auvergnats partaient conquérir Paris, Fayard 1980.
  • Jean-Claude Roc & Huguette Pagès, Migrants de Haute-Auvergne, Watel 1994.
  • François-Paul Raynal, Les Auvergnats de Paris, Revue L’Auvergne, littéraire, artistique & historique N° 86 1936.
  • Marc Prival & Madeleine Jaffeux, Artisans & Métiers d’Auvergne, Société d’Ethnographie du Limousin Bulletin 56/58 1975.
  • Abel Poitrineau, Remues d’hommes, les migrations montagnardes en France au 17è/ 18è siècles, Aubier/ Collection historique 1983.
  • Jean Anglade, La vie quotidienne dans le Massif Central au XIXe siècle, Hachette 1971.
  • Hebdomadaire « L’Auvergnat de Paris ».

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