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Une famille Lilloise dans la tourmente de la première guerre mondiale (1re partie)

Jules Tégère, prisonnier à Merseburg


jeudi 3 septembre 2015, par Christianne Vessot

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Parmi les souvenirs conservés dans ma famille, les plus insolites sont des tableaux brodés par mon arrière-grand-père Jules Tégère pendant sa captivité au camp de Merseburg (1914-1918). Ils témoignent de son attachement à sa famille, et à ses trois filles Lucienne, Emilienne et Susanne.
Je ne sais que très peu de choses des épreuves auxquelles lui et sa famille ont été confrontés car de cette période l’on n’en parlait pas. Aussi j’ai ressenti le besoin de reconstituer leur parcours.

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Broderie réalisée par Jules Tégère pour sa fille Emilienne, ma grand-mère

Jules Tégère est né à St-André-les-Lille le 28/12/1876, 11e enfant de Gontrand et d’Appoline Gheumart. Il se marie le 18/01/1901 à Lille avec Marthe Elleboode. Il exerce la profession de plieur aux établissements Albert HOUZET (Soieries, Velours lainage …), 26 rue des Ponts de Comines à Lille.

Marthe, quatrième enfant d’Achille et de Geneviève Berset. est née à St-Omer dans le Pas-de-Calais le 28/01/1877. Dès 1880 ses parents se sont installés à Lille où nait leur dernière fille Georgina. Marthe exerce la profession de couturière.

Jules et Marthe forment un couple heureux, ils donnent naissance à cinq filles dont deux meurent en bas âge. Ils habitent successivement 46 rue de Poids et 12 rue des Pénitentes à Lille, puis 12 rue Sadi Carnot à Saint-André-lès-Lille. Même si la vie est dure, l’ambiance du dimanche est festive, chacun pousse sa chansonnette et mon arrière-grand-père joue du bugle.

Jules Tégère, soldat du 26e R.I

Au moment de la déclaration de guerre, Jules est réformé de l’armée pour cause de gravelle, mais par patriotisme il s’engage volontairement le 11 septembre 1914. Il arrive au 10e Régiment d’Infanterie le 13 septembre, avant de passer le 26 septembre au 26e Régiment d’Infanterie qu’il rejoint dans la Somme.

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Jules Tégère, soldat du 26e RI

Le document ci-joint permet de suivre l’histoire du 26e Régiment d’Infanterie pendant les 3 derniers mois de l’année 1914 et, par la même occasion, le parcours de mon arrière-grand-père :

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Les deux cartes ci-dessous situent les différents lieux où il a combattu dans la région d’Ypres.

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Carte de la région d’Ypres
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Environs de Bixschoote
1- Bois triangulaire le 12 novembre 1914
2- Ferme des anglais le 14 novembre 1914
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Tranchées à Boesinghe (collection personnelle)

Il est fait prisonnier à Bixschoote

D’après les archives du Comité International de la Croix-Rouge, aujourd’hui en ligne, j’ai appris que mon arrière-grand-père a été fait prisonnier à Bixschoote [1] et il est arrivé dans le camp de Merseburg le 17 septembre 1915 venant du camp de Salzwedel [2]. Dans « La Gazette des Ardennes » du 4 juin 1915, Jules Tégère figure sur la liste n° 20 des prisonniers de Salzwedel.

Je ne connais ni la date exacte, ni les circonstances de sa capture. Au vu de la position de son régiment cela a du se produire entre novembre 1914 et janvier 1915. Mais son parcours ne doit pas être très différent de celui d’un autre poilu dont j’ai retrouvé la trace sur internet, Fernand Boyon. Il était du 37e Régiment d’Infanterie qui a combattu aux côtés du 26e RI et a été fait prisonnier le 14 novembre à Bixschoote avant d’aller au camp de Salzwedel, tout comme Jules Tégère.

Témoignage de Fernand Boyon

Par un bulletin [3] du 22/11/1915 nous savons que tous les prisonniers français de Salzwedel ont été évacués sur le camp de Merseburg.

Le camp de Merseburg est décrit par Jules Bouchard, l’un des prisonniers, et par le Comité International de la Croix-Rouge lors de sa visite du 16/05/1915 :

620 000 prisonniers français en 1917

Sur les quelques 1 800 000 prisonniers de guerre maintenus sur le sol allemand en 1917, 620 000 étaient des français. L’organisation de l’internement posait de nombreux problèmes. Jusqu’alors, le nombre de prisonniers de guerre avait été relativement peu élevé, mais avec la 1re guerre mondiale, les prisonniers se trouvèrent infiniment plus nombreux et la durée de leur internement allait être infiniment plus longue que l’on ne l’avait imaginé. Il fallut donc ouvrir de nouveaux camps et aménager ceux qui existaient déjà. Le système d’internement fut d’autant plus difficile que le nombre de captifs fut particulièrement élevé dès la 1re année du conflit : plus de la moitié des prisonniers français ont été capturés entre août 1914 et décembre 1915. Ainsi dans les années 1914-1915, les prisonniers furent souvent abrités sous des tentes en attendant que de nouveaux camps se préparent et que les camps préexistants soient agrandis ou aménagés pour accueillir un nombre de prisonniers toujours plus important. Les premiers mois de détention se passaient donc souvent dans des camps incomplètement installés. Au camp de Merseburg, par exemple, les fenêtres ne furent pourvues de vitres qu’en juillet 1915.

Kommandos de travail

Il existait en Allemagne 120 camps principaux, mais la majorité des prisonniers étaient envoyés dans les Arbeitskommandos, détachements de travail qui dépendaient de ces camps. En 1916, on dénombrait plus de 100 000 détachements. A Merseburg, par exemple, sur les quelques 30 000 à 40 000 prisonniers, il n’y en avait guère que 5 000 au camp, la grande majorité des détenus étant dispersés dans 1260 Kommandos. La Convention de Genève du 6 juillet 1906 autorisait en effet de faire travailler les prisonniers de guerre de grade inférieur à sous-officier, sauf à des activités participant à l’effort de guerre contre leur propre pays. Ceux qui étaient affectés dans un Kommando travaillaient dans des carrières, dans des mines, des usines métallurgiques. Beaucoup aussi étaient employés dans des exploitations agricoles. Ainsi, le camp de Merseburg, où séjourna Bouchard, comptait 700 Kommandos d’agriculture.

D’une manière générale le régime des prisonniers de guerre était défini par les accords de La Haye de 1899 et 1907. Ils devaient être traités avec humanité et de la même façon que les soldats du gouvernement capteur pour la nourriture, le couchage ou l’habillement. En fait, les conditions furent extrêmement variables selon les périodes et les lieux de détention. Ainsi, alors que les conditions de vie étaient particulièrement pénibles pour les prisonniers employés dans les mines (ce qui fut le cas de Bouchard), ceux qui travaillaient dans les fermes étaient généralement mieux traités, car ils partageaient souvent les conditions de vie de leurs employeurs.

Le camp de Merseburg, situé en Saxe à l’est de Leipzig, avait déjà accueilli des prisonniers de guerre français en 1870. Il fut remis en service avec la nouvelle guerre. En 1918, il finira par compter jusqu’à 30 000 prisonniers, voire 40 000 selon les sources allemandes. La très grande majorité de ces prisonniers étaient des français et des russes. Avec eux, quelques centaines d’anglais et de belges, puis des italiens après la défaite de Caporetto d’octobre 1917. Parmi les prisonniers se trouvaient aussi quelques civils qui avaient été capturés dans les zones proches du front.

Un alignement de baraques grises

Les témoignages que nous possédons sur le camp de Merseburg concordent pour le caractériser par sa grande austérité : entouré de planches, il alignait dans une grande monotonie ses baraques grises aux toits presque plats. Des fils de fer barbelés séparaient les différentes compagnies de prisonniers. Ces baraques reposaient sur des pilotis qui laissaient un vide de quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. En hiver, le vent qui s’infiltrait sous le plancher rendait encore plus difficile l’efficacité d’un chauffage péniblement assuré au moyen de deux poêles par chambre de 100 à 150 hommes. Le couchage n’offrait pas davantage de confort : un simple paillasse en toile remplie de fibre de bois. Rats et poux proliféraient et les maladies – typhus, dysenterie, tuberculose – trouvaient là un milieu favorable à leur développement. La discipline était sévère et la surveillance ne se relâchait que le soir ; les prisonniers vivaient alors le moment le plus agréable de leur journée. C’est dans ce camp que Bouchard va séjourner durant trois longues années.

L’hiver est rigoureux dans cette région orientale de l’Allemagne qu’est la saxe. Le 30 novembre 1915 Bouchard écrit : « Depuis un mois, il gèle et tombe de la neige presque tous les jours »

Le courrier est très contrôlé

Mais l’échange de correspondance ne se fait pas sans difficultés. Les envois sont limités dans le temps (quatre cartes et deux lettres par mois), si bien que parfois, lorsqu’on veut écrire à d’autres qu’à la famille, celle-ci devra passer son tour … Le courrier est également limité dans l’espace, contraint de ne pas dépasser les limites de la carte postale prévue à cet effet (seules étaient autorisées les cartes vendues par les autorités allemandes ou celles envoyées par la Croix-Rouge) et, pour les lettres, deux pages au maximum … Il en est de même pour les correspondants … Le courrier est contrôlé, d’où l’exigence d’une écriture parfaitement lisible. Chacun des courriers envoyés porte l’estampille « Prüfungstelle » attestant qu’il est passé au contrôle.

Il est vrai que les lettres, de même que les colis, transitaient par la Suisse, et que le nombre des envois était particulièrement abondant en raison du grand nombre de prisonniers. Ainsi, pendant la durée de la guerre, ce sont 500 millions de lettres ou cartes, 10 millions de mandats et 2 millions de colis qui ont été acheminés par l’intermédiaire du Comité international de la Croix-Rouge. Toutefois, il ne faut pas imputer au seul passage par la Suisse les retards dans la transmission du courrier : par mesure disciplinaire, les autorités allemandes pratiquaient fréquemment la rétention du courrier
.

Compte-rendu de la visite de la Croix-Rouge à Merseburg du 16/05/1915
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Un bureau de la Croix-Rouge s’organise

Comme la majorité des prisonniers français, Jules Tégère devait être dans un Komando, car je sais, d’après les souvenirs familiaux, qu’il a travaillé dans des fermes, D’après les cartes qu’il a reçus de sa famille il était affecté à la 4e compagnie, avec le matricule 5616. Hélas nous n’avons aucune trace écrite ou orale de ces longues années de captivité. Seuls, les Bulletins de l’Office d’Information des œuvres de Secours aux Prisonniers de guerre nous permettent d’en savoir un peu plus.

Très vite un bureau de la Croix-Rouge s’est organisé au camp de Merseburg en vue de coordonner les efforts individuels, d’éviter les abus et d’assurer une meilleures répartition des secours. M. de Albytre, vice consul, attaché au consulat général de France à Genève, engagé volontaire pour la durée de la guerre, interné à Merseburg, a été chargé de la direction de ce bureau. [4]Le sergent Verhaede, qui est aussi affecté à la 4e compagnie, fait partie de ce bureau. [5]

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Carte reçue à Merseburg par Jules Tégère (Archives familiales)
  • Novembre 1915 il y a à Merseburg 877 nécessiteux ayant tous, quoiqu’à des degrés divers, besoin de vêtements militaires et d’un jeu complet de sous-vêtements [6]. Jules Tégère fait probablement parti de ces nécessiteux car sa famille, demeurant dans Lille occupé par les allemands, n’avait pas la possibilité de lui apporter un soutien matériel.
  • Septembre 1917 : La dernière récapitulation nous a donné, pour ce mois-ci, le total effrayant, mais rigoureusement exact de 5385 nécessiteux ... cela tient à ce que, dans l’ensemble, il arrive au camp beaucoup moins de colis qu’autrefois, et ensuite à ce fait que la population française de Merseburg s’est accrue notablement (de 13 500 elle s’élève aujourd’hui à 14 873) ... [7]
  • Octobre 1918 : Nous arrivons au total formidable de 9061 nécessiteux, c’est le chiffre le plus élevé que nous ayons jamais eu, et nos réserves sont épuisées.
     [8]

Jules Tégère s’adonne à la broderie

... Le prisonnier a d’autres ennemis que la pauvreté ou la faiblesse physique engendrée par la maladie. Il est guetté par l’ennui qui démoralise, par l’inquiétude où il est du sort des siens, par la tristesse que lui cause le regret de sa famille et de la patrie. On ne passe que difficilement, si courageux que l’on soit, sans dommage pour l’esprit et la volonté, de la fièvre du champ de bataille ou de l’attente anxieuse de la tranchée à l’inaction forcée du camp d’internement.

Comment utiliser ces longues heures de loisirs ? On lit, on écrit des lettres, on joue. Ce sont là encore des diversions insuffisantes. Aussi beaucoup, se souvenant de leur ancien métier, s’adonnent-ils volontiers à mille industries diverses, à moins qu’ils n’exécutent simplement les œuvres que leur suggère leur imagination ... [9]

Ainsi la 1re compagnie du camp de Merseburg a créé un association récréative « Pour nos soldats ». Plus de 200 prisonniers s’y retrouvent pour jouer, lire, suivre des cours d’allemand, d’anglais, d’espagnol, de mathématiques, de sténographie. Pour les moins instruits, désireux de se perfectionner en orthographe, en calcul, en connaissances générales, un cours d’adulte a été institué. Ils ont organisé des concours ... Ils donnent des concerts. Quinze musiciens amateurs font la joie des exilés ... [10]

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Broderie réalisée par Jules Tégère pour Lucienne, sa fille aînée

Quant à mon arrière-grand-père il s’adonne à la broderie, une façon d’être proche de sa famille. Il a ainsi brodé 4 tableaux, un pour chacune de ses filles et un pour sa famille.

L’idée généreuse des « marraines de guerre »

La détresse des soldats originaires des régions du Nord et de l’Est envahies par l’ennemi, et sans nouvelles ni secours de leurs familles, a ému le pays tout entier. Les femmes de la bonne société lance alors l’idée généreuse des « marraines de guerre » pour apporter du réconfort à ces pauvres garçons par des lettres et des colis réguliers.
L’association « La famille du soldat » voit le jour en janvier 1915 suivie de « Mon soldat » soutenue par le ministre de la guerre Alexandre Millerand. De nombreux journaux, dont Le Figaro, encouragent ces initiatives et servent d’intermédiaire entre les associations, les femmes désireuses de devenir marraines et les soldats.
D’inspiration catholique, ces œuvres dirigées par des dames patronnesses soucieuses de moral et de patriotisme sont rapidement dépassées par l’afflux des demandes de soldats
 [11]

Très rapidement sans doute, Jules Tégère a eu une marraine de guerre. Par les archives familiales nous savons qu’il s’agissait d’une demoiselle Monique Chousy ou Sousy (le patronyme ne m’est connu que sous sa forme orale aussi l’orthographe peut varier). Elle habite dans les environs de Villefranche-sur-Saône et comme toutes les marraines, elle doit lui faire parvenir des colis, un peu d’argent et du courrier pour adoucir ses conditions de captivité.

Hélas, rien n’a été conservée des courriers qu’elle a adressés à mon arrière-grand-père. Seule une photo, prise en juillet 1931 à Vittel, avait été placée dans un album familial réalisé par ma mère ; elle avait simplement ajouté au dessous de la photo « Madame Chouzi Mouquères ». Monique Chouzi s’est probablement mariée entre 1919 et 1921 avec un Monsieur Mouquères.

J’ai essayé de retrouver sa trace dans les recensements de Villefranche-sur-Saône, (1911, 1921, 1926), mais en vain.
J’ai aussi fait des recherches sur le patronyme très peu courant de Mouquères, cela m’a conduit à orthographier sous la forme « Moukert ». J’ai contacté des personnes, toutes situés en Moselle ou Meurthe et Moselle. Elles m’ont indiqué que leur ancêtre Alphonse Moukert né en 1875 avait été enregistré sous cette orthographe suite à une erreur de l’officier d’état civil et que le patronyme originel était Houkert. Mais de cette nouvelle souche il n’y avait jamais eu de mariage Chouzy-Moukert.
S’agirait-il donc d’une Madame Chousy-Houkert ?
Pour l’instant je n’ai toujours pas retrouvé sa trace et je compte sur la sagacité des lectrices et lecteurs de la gazette pour m’aider.

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Marraine de guerre de Jules Tégère
(Vittel, 1931)

Pour lire la suite : Une famille lilloise dans la tourmente de la première guerre mondiale (2e partie)

Liens  :

Sources  :

  • Archives familiales
  • Archives Départementales du Nord
  • Comité International de la Croix-Rouge

Notes

[18 km au nord d’Ypres

[2A mi-chemin entre Hambourg et Berlin

[3Bulletin de l’Office d’Information des œuvres de Secours aux Prisonniers de Guerre

[4Bulletin du 25/10/1915

[5Bulletin du 06/09/1915

[6Bulletin du 08/11/1915

[7Bulletin du 12/09/1917

[8Bulletin du 25/10/1918

[9Bulletin du 23/09/1916

[10Le Figaro du 22/12/1915

[11Le Figaro du 19/06/1915

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