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Un épisode médical indochinois : l’« hiberné » de Go-Vap


samedi 1er juillet 2006, par Jean-Marie Foliguet

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Ce récit dont la trame est vieille de plus de 50 ans pourra paraître bien banale à d’aucuns, la médecine a fait tant de prodiges techniques depuis. Mais pour l’auteur ce fut une expérience unique sur le plan d’un succès thérapeutique inespéré et la preuve indéniable qu’en la matière, tant qu’il existe un souffle de vie, il ne faut jamais baisser les bras et oeuvrer avec bon sens, courage et patience. Aujourd’hui où l’euthanasie est présentée dangereusement comme la panacée de tous les problèmes médicaux paraissant sans issue, il serait souhaitable d’avoir l’opinion du malade dont il va être question, s’il vit encore. On serait sans doute très étonné de l’entendre. Son histoire a fait du reste l’objet d’une publication à la Société de Médecine militaire française en 1953 [1].

La voici relatée sans trop entrer dans des détails techniques qui alourdiraient trop le caractère inaccoutumé du témoignage et en ternirait le suspense qu’a créé son incertaine évolution.

Or le 12 mai 1953, je reçois dans le service de médecine dont j’ai la responsabilité à l’Hôpital Médecin-Général Roques, à Go-Vap, dans la banlieue nord de Saïgon (près de l’aéroport de Tan Son Nhut), vers 17 h.30, huit rapatriés par avion du Nord-Vietnam, en provenance d’Haïphong. Parmi ces entrants, un sous-officier, âgé de 31 ans, depuis 11 mois en Extrême-Orient, mais sortant de 5 mois de captivité « en zône rebelle », c’est tout dire !

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Hôpital Militaire Médecin Général Roques (Go-Vap) en 1953
Les pavillons de médecine Nos 3 (où se déroula l’évènement ) et 4, au 1er plan.

Avec un état physique lamentable, asthénique, cachectique, répondant à grand peine à mon interrogatoire, extrêmement fatigué, il apparaît impératif de l’aliter dans les meilleurs délais Compte tenu d’épisodes fébriles antérieurs durant sa captivité, plus ou moins bien médicalement maîtrisés, soupçonnant de ces faits un paludisme pernicieux, déclenché par le voyage aérien mais de pronostic gravissime chez lui, je donne alors à l’infirmière du service les prescriptions thérapeutiques nécessaires. Un quart d’ heure plus tard l’homme est dans un coma profond. Je peux vérifier heureusement et hématologiquement l’étiologie palustre au laboratoire et donne mes instructions en conséquence.

Cependant le lendemain, inquiet de l’état du sujet, j’alerte le Médecin Consultant d’Armée qui confirme à la fois le diagnostic et la gravité de la situation et du pronostic vital immédiat. A situation exceptionnelle une prise en charge thérapeutique exceptionnelle s’impose : nous en sommes conscients et sur la demande de mon supérieur j’accepte très volontiers de me prêter à l’ expérience toute nouvelle (à l’époque !!!) de tenter l’"hibernation" du sujet. Autrement dit de le « réfrigérer », de le « déconnecter médicalement » et de ramener sa température centrale de 37° à 35° environ. En un mot gagner du temps pour permettre à la médication spécifique antipalustre mise en oeuvre d’agir !!

Branle-bas de combat dans tout l’hôpital sous l’autorité du Médecin-Chef : il faut des vessies de glace, de la glace, toute une mise en place de tuyauteries diverses, de « cocktails » multiples (Nos 0,1,2) dont je vous fais grâce de la composition mais alors très à la mode, d’oxygène, de canules chirurgicalement posées, et pourvoyeuses d’ingrédients variés : tout un arsenal qui ferait sans doute bien sourire aujourd’hui nos services de réanimation. Quoiqu’il en soit, l’opération démarrée à 11 h. 30 fait qu’à la fin du 1er jour, le malade dont la température centrale s’est abaissée à 35°2, se trouve certes « raide comme un passe-lacet » (expression personnelle !) dans une situation que je qualifiais alors d’"idéale".

Un 2e jour se passe, situation pratiquement inchangée. Seules les infirmières entraînées dans ce tourbillon manifestent des signes de fatigue, moi y compris. Personnellement je dors à peine, on est en mai, l’atmosphère est lourde déjà, et je tiens à être mis au courant de tout évènement nouveau.

A la fin du 3e jour un timide essai de réchauffement, pourtant étalé dans le temps, oblige à une reprise radicale de la réfrigération. Le tégument cutané est refroidi à un tel niveau que tout apport médicamenteux par cette voie est devenu impossible.
A la fin du 4e jour, l’infirmière de garde vient me faire savoir que le sujet semble reprendre à la fois une physionomie nouvelle (son visage se recolore tel celui d’un nouveau-né !) et manifester un réveil discret de conscience. Sans interrompre formellement l’hibernation , les soins nécessaires sont évidemment poursuivis : j’ai heureusement à ma disposition pour celà l’appoint du personnel des autres services de l’hôpital. L’état général du malade s’améliore et les premières expressions verbales qu’il présente se résument à demander : « Où est l’avion d’Haïphong ? ». Cependant des manifestations fébriles et nerveuses inattendues obligent à maintenir une hibernation jusqu’au 7e jour.

A ce stade l’ état général, malgré la cachexie évidente est satisfaisant, les conditions physiologiques normales étant reprises très progressivement et l’ hibernation de ce fait est considérée comme terminée au grand soulagement des personnels soignants.

Mais voilà, nous n’en n’avions pas pour autant terminé avec notre sous-officier.

A l’arrivée dans le service l’intéressé présentait une petite escarre sacro-lombaire contractée à la suite des mauvais traitements subis lors de sa captivité chez le Vietminh. Malgré les précautions d’usage prises avant l’hibernation, à la sortie de celle-ci nous découvrîmes une vaste détérioration lombo-sacrée (de la largeur d’une assiette !!) qui nous entraîna là encore à innover en accord avec le consultant d’Armée et à procéder à une placento-thérapie locale sous plâtre, les placentas frais et réfrigérés sous glace nous étant généreusement fournis par la Maternité de Saïgon.

Après une quinzaine de jours l’escarre est nettoyée, la peau reconstituée très semblable à celle d’un nouveau-né, d’une finesse extraordinaire mais combien fragile ! L’ état général étant néanmoins satisfaisant le malade est alors rapatrié par avion sur la Métropole.

Le piquant de cette histoire est qu’elle comporte un épilogue quelques années plus tard, en 1969, à Thouars (79) où mon frère cadet exerçait dans les P.T.T... Au hasard d’une rencontre sur le marché de la ville il fut interpellé par un quidam qui entendant son nom lui demanda s’il n’était pas parent avec un médecin militaire qui aurait travaillé en milieu hospitalier en Indochine en 1953. Sur sa réponse positive précisant qu’il s’agissait effectivement de son frère aîné, l’autre lui rétorqua : « Et bien si je suis là aujourd’hui c’est bien grâce à lui, car à cette époque-là s’il m’a congelé, il m’a sauvé la vie ! », et de raconter brièvement sa vision des faits.

Et si cette anecdote s’arrête ici, l’hibernation artificielle dont elle témoigne n’en a pas moins poursuivi son chemin dans différents domaines de la médecine, de la neuro - chirurgie et autres spécialités (psychiâtrie, rhumatologie), certes en se perfectionnant, mais avec toujours comme objectif l’obtention d’un état de vie ralentie par une double action pharmacologique (des drogues « ad hoc ») et physique (le froid) avec diminution des métabolismes, des oxydations et de la température centrale, mais néanmoins conservation de la vie dans la recherche de la guérison du malade.

P.-S.

Ce témoignage offre peut-être l’opportunité de rappeler succinctement ce que furent jusqu’à un passé récent les hôpitaux coloniaux et le rôle prestigieux qu’ils ont tenu dans l’histoire. Dans les différentes colonies ces établissements ont correspondu à un besoin sanitaire immédiat intéressant non seulement les militaires, mais aussi les fonctionnaires civils et autres personnels administratifs, français et autochtones. De plus l’assistance médicale aux populations s’avérait à l’époque prioritaire car il n’existait rien !! Puis, progressivement ils ont servi d’ossature à l’enseignement et à la formation de différents personnels paramédicaux ou techniques locaux (infirmiers, laborantins, sages-femmes, etc. ). Créés pour la plupart d’entre aux par des médecins du Service de Santé naval, ils ont relevé par la suite strictement, sur le triple plan administratif, financier et technique, du domaine du Corps du Service de Santé des Troupes Coloniales, issu de l’Ecole d’Application du Pharo à Marseille. Lesquels médecins militaires ont contribué, quoiqu’on puisse aujourd’hui dire ou écrire, à donner un aspect positif à la colonisation d’alors, avec notamment la lutte entreprise contre les grandes endémies tropicales (peste, paludisme, fièvre jaune, maladie du sommeil, bilharzioses, amibiase, etc...). Ils ont laissé de cette activité des traces et des acquis légendaires avec les Yersin, les Laveran, les Sédillot, et combien d’autres de renommée moins évidente !). Durant le conflit indochinois, l’Hôpital Grall, hôpital - phare de la capitale de la péninsule, fut suppléé par plusieurs autres grandes formations hospitalières installées dans la périphérie de l’agglomération Saïgon - Cholon (415, Coste, Nouaille-Degorce, etc...). L’Hôpital Médecin-Général Roques, ouvert en octobre 1962, dans la banlieue nord de Saïgon, répondait à cet objectif de suppléance en raison des besoins sanitaires croissants que réclamaient les circonstances de guerre. Il faut ajouter que cette notion de suppléance intéressait de plus en plus le corps médical du Service de Santé des Troupes métropolitaines, désigné à servir en Indochine, auquel l’auteur appartenait. Les hôpitaux coloniaux se sont tout de suite révélés comme le support technique lourd absolument indispensable pour conduire à bien une politique sanitaire digne de ce nom. C’est là que la « puissance coloniale » a obtenu le plus beau fleuron de son action.

Quant à la technique d’"hibernation artificielle" telle qu’elle fut menée et rapportée ci-dessus, elle était dérivée de celle décrite par un médecin du Service de Santé Naval, Henri Laborit, chirurgien des hôpitaux maritimes, à l’époque biologiste dans le laboratoire de physiologie de l’Hôpital militaire du Val-de-Grâce (Médecin-Général Jaulmes). Il y poursuivait des recherches sur " la maladie post-agressive, ses manifestations neuro-végétatives et les moyens de les apaiser" (Pr Pierre Huguenard, 2003, Encyclopédie Universalis, France SA). Les moyens cryogéniques utilisés en la circonstance ont été ,faute de mieux,plutôt artisanaux. Quant à la métropole, dans ce domaine de l’hibernation artificielle, elle était certes en avance sur cette colonie extrême-orientale, très lointaine et en état de guerre, mais sans outrance. La question qui se pose encore aujourd’hui en la matière est la suivante : ce malade aurait-il guéri sans cette hibernation ? En son âme et conscience l’auteur persiste à affirmer formellement que "non " !! DJMF.

Notes

[1COLLOMB (H.), médecin-commandant et FOLIGUET (J.M.), médecin capitaine - Accès pernicieux palustre traité par hibernation artificielle. Bull.Soc.Méd.Mil.Fr., 1954, n°3, 81-86.

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16 Messages

  • > Un épisode médical indochinois : l’« hiberné » de Go-Vap 1er février 2007 08:21, par Michel BAQUIER

    Bonjour,

    votre sous-officier, ne s’agirait-il pas du Général (CR) de SESMAISONS, sur l’aventure duquel vous trouverez des informations sur le site de la Saint-Cyrienne. Si c’est le cas, il est bien vivant.

    Michel BAQUIER

    Voir en ligne : La Saint-Cyrienne

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  • > Un épisode médical indochinois : l’« hiberné » de Go-Vap 20 juin 2007 11:57, par yvon nicol ("kénavo")

    de Yvon NICOL , La Seyne sur Mer 06 16 88 99 18
    Bonjour Docteur,
    Merci pour votre article qui m’a passionné.
    69 ans, Je ne suis pas Médecin (mais prof d’Anglais en retraite et SNSM)
    Je pars , fin juillet , avec mon épouse , pour un voyage au Vietnam et suis en contact avec un Médecin Vietnamien (ami de mon cousin Pierre Saliou, Professeur à l’Institut Pasteur) dans le but de pouvoir visiter , si c’est possible, l’ancienne salle d’Op de l’ancien Hôpital Militaire d’Haï Phong où mon Père (hélas DCD d’un parkinson à 68 ans en 1983) le DrJEAN YVON NICOL , Chirurgien de Marine -Méd Gal Insp )fut le premier à l’époque à y appliquer , sur le terrain, les techniques d’hibernation du Pr Henri LABORIT. dans les conditions terribles que vous avez connues (opérer parfois 3jours et 3 nuits consécutives sans enlever un gant !) et qui eurent d’ailleurs raison de sa solide santé puisque, épuisé, il tomba dans le coma, fut envoyé à Dalat et par la suite rapatrié.
    Je vais donc y rechercher l’Hopital Militaire 203 ou 2030 rue Bên Binh toujours existant paraît-il, et essayer de « vivre » cette période Paternelle.
    Merci à vous. kénavo. Yvon.

    Répondre à ce message

  • bonjour
    je lis que vous citez l hopital nouaille de gorce a cholon
    savez vous quelle etait son adresse a l epoque
    merci d avance
    philippe.gervais4@gmail.com

    Répondre à ce message

  • hôpital Coste 17 juin 2012 11:45, par Michel Renard

    Bonjour,

    Je cherche une photo de l’hôpital Coste à Saïgon-Cholon. Quelqu’un peut-il me renseigner s’il vous plaît ?
    Merci.
    Michel Renard
    professeur d’histoire

    Voir en ligne : http://etudescoloniales.canalblog.com/

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  • Hôpital militaire Noailles de Gorce à Saïgon-Cho Lon 12 décembre 2018 12:18, par LUC Jean-Claude

    Bonjour,
    Ma tante Yvonne LUC (100 ans au mois de janvier 2019) était infirmière militaire à l’Hôpital Noailles de Gorce à Saïgon jusqu’en 1954.
    N’ayant trouvé aucune indication de l’Hôpital de Gorce, je reviens de Saïgon avec des photos de l’Hôpital Grall devenu hôpital pour enfants.
    Pourriez-vous m’indiquer s’il s’agit du même hôpital ou à défaut l’adresse de celui-ci ?
    Je vous en remercie beaucoup par avance.

    Bien cordialement.
    Jean-Claude LUC

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