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1758 Quand des mères abandonnent leur enfant et qu’un notable débordé ne sait qu’en faire

Le vendredi 29 mai 2026, par Ivan Joumard

En 1758, Jean Claude Médard Duchamp [1] est procureur d’office [2] à Chanteuges. Il a pris la succession de son père nommé également Jean Claude [3]. Dans une lettre adressée à l’intendant d’Auvergne, il se plaint de l’incurie du bailli [4] et du lieutenant [5] du lieu et des difficultés qu’il rencontre dans l’accomplissement de son mandat :

« Feu mon père avoit été long tems procureur d’office, mais jamais dans cette peine. Cette inquiétude étoit réservée pour son fils, et pour quoy ? Parceque mon père avait le juge et le greffier [6] dans son territoire, et par cette proximité et parfaite correspondance, le bien du particulier, du public et de mes seigneurs les abbés étoit dans la plus grande sûreté. A la moindre atteinte, remontrance ou punition, et surtout cette affection filiale et harmonieuse des officiers et de Mr le curé envers leurs seigneurs, imprimoit de la terreur et du respect aux plus vicieux et malfaisants »

Il poursuit :

« Il seroit à souhaiter pour le bien public et pour les intérés de mon seigneur notre abbé que les officiers de justice fussent comme autrefois sur le lieu. Que puis-je faire tous seul ? Le greffier est à St Arcons, le lieutenant à Paulhaguet, et le ballif à Brioude. Il se trouverait icy sur le lieu des sujets capables de remplir les postes. La justice se rendrait exactement, au lieu que c’est un pilliage, n’étant soutenu de personne, je ne puis m’opozer tout seul. »

Dans sa lettre de quatre pages, il cite deux affaires qui illustrent ses difficultés. En fait la misère des petites gens.

La première affaire commence dans la nuit du 30 mars 1757 : un nouveau né [7] est déposé à la porte du château de Bénac. On le baptise aussitôt.

On l’apporte à Duchamp, qui le refuse. Dans la nuit, on apporte l’enfant à l’hôpital de Langeac. Dès qu’on apprend qu’il venait de Bénac et qu’il avait été baptisé à Chanteuges, le procureur d’office de Langeac et le directeur de l’hôpital écrivent à Duchamp de venir le prendre, menaces à l’appui. Duchamp résiste, trois semaines durant. Finalement une sœur de l’hôpital apporte le bébé à Bénac.

C’est alors que :

« Et en plein midy madame de Bénac [8] me l’apportat elle même avec noble escorte, sur ma table, me disant que j’avois tort de ne pas me chargé de cet inconnus. Je m’opposa encore de toute façon, je fis sortir l’enfant au milieu de la ruë, luy disant de le reprendre si elle vouloit, que pour moy je ne m’en chargeois nulement. Elle s’enfuit me répondant que j’en fis ce que je voudrois. »

Duchamp place alors l’enfant chez une nourrice et part le lendemain à Brioude pour rencontrer le bailli :

« Le lendemain je party pour Brioude pour communiquer cet affaire à Mr Mothet balif de Chanteuge et à Mr Vingerant, mais je ne trouvas ny l’un ny l’autre. Le balif qui est féodiste [9] se trouvait à douze lieux de là, à arpenter quelque terre selon son art, Mr l’abbé de Serais [10] se trouva à Riom pour un procès. »

Ayant laissé un mémoire au sieur Mothet, ce dernier écrivit à Duchamp de dresser un procès verbal de cette affaire, ce qu’il fit. La nourrice ayant demandée à être payée : « Mr le balif ordonnat qu’elle fut payée par les fermiers de Mr l’abbé à raison de cinq livres par mois tant et cy longtemps qu’elle en avoit soins. »

Les fermiers refusent. Contraints par le bailli, ils finissent par payer. Et Duchamp de conclure :
« Après toutes perquisitions faites nous n’avons jamais peut scavoir d’où provenoit cet enfant. Voilà pour le premier clandestin. »

La deuxième affaire débute – pour Duchamp – en 1756. En fait, elle a commencé bien avant. Il s’agit de l’enfant de Marie Vidal. Cette dernière est née le 24 avril 1724 à Chanteuges [11]. Ses parents sont Louis Vidal et Jeanne Diodonnat, mariés à Chanteuges [12] le 9 janvier 1721. Elle a eu une sœur Jeanne née en 1722 et un frère Jean né en 1726, à Chanteuges.

Duchamp relate ainsi les faits : « son déffunt père Louis Vidal après avoir vendu et mangés sa maison et tout son bien, se vendit luy même par deux fois à la milice et fut mourir à Strasbourg en 1738 [13]. La mère était morte 15 ans avant [14] »

La mère décédée, le père dans la misère, le curé [15]

fit conduire vers 1729 Marie Vidal à l’Hôtel-Dieu du Puy, où elle reçut « une éducation convenable à son état », mais, toujours selon Duchamp, « ayant ateint l’âge de 20 à 25 ans, elle commençat à se dissiper à un point qu’elle ce fit chasser du Puy sur la fin 1755 ».

Revenue à Chanteuges, « imitant la conduite de son père elle vendit tout le peu de bien qui luy revenoit de sa mère. Il ne luy restoit plus que le tombeau de sa famille dans le cimetière de notre église, couvert d’une belle pierre de taille. Elle vendit la pierre à l’un, et le bas [?] à l’autre, et se vendit enfin elle même à l’iniquité ».

Duchamp nous apprend qu’elle avait connu au Puy un certain Antoine Seguin, vigneron au Puy [16]

et habitant rue du portail d’Avignon. Ce concubinage offense tant le procureur que le curé : « [il] la venoit voir à Chanteuge de tems en tems. [ils] mangeoient et beuvoient au tète à tète tant en public qu’en particulier. Comme elle n’avoit point d’habitation en propre dans le lieu, elle alloit et venoit tantôt d’un coté tantôt de l’autre, ce qu’il m’obligeat aussi bien que Mr le curé de l’éloigner d’icy. »

Marie Vidal chassée de Chanteuges se trouva alors une place chez la béate de Chilhiaguet, un hameau de la paroisse de Langeac : « Elle fut se placer au village de Silliaget paroisse de Langeac dans une maison où elle travaillois à la dantelle et aprenoit à lire aux enfants et après avoir resté 5 ou 6 mois elle y accouchat d’un garçon qui fut baptisé à Langeac le 15e 9bre 1756. »

Chassée par celle qui la logeait, elle revint à Chanteuges : « Aussitôt après la nommée Dussuc son hotesse la portat à Chanteuge elle et son fruits avec l’acte baptistaire signée du curé, du vicaire et témoins de sa déclaration. Enfin après avoir passé une quinzaine de mois vivant de charité et les denrées étant devenuë extrêmement chères elle pris la résolution de me faire présent de son cher poupon. » Duchamp lui fait rendre son enfant, mais elle revient : « elle me le raportat disant que j’en pris soin comme de l’autre, et elle s’enfuit. »

Duchamp demande alors au sieur Mothet, le bailli, de faire comme pour l’autre enfant abandonné, ce que ce dernier accepte. Duchamp met l’enfant chez sa plus proche voisine, la veuve Jeanne Brugiroux, qui sera payée de la même manière. Il précise : « J’ay été au Puy moy même pour m’informer de cet Antoine Seguin mais on me dit que cet homme n’avoit aucun bien et qu’il étoit actuelement chez quelque seigneur dans le Givaudant à gaigner sa vie. La fille elle même y fut quelques jours après ses couches pour luy parler et pour en avoir quelques choses, mais elle dit qu’elle n’avoit rien peut tirer, luy disant qu’il avoit assez de la peine pour gaigner sa pauvre vie ».

Ayant ainsi détaillé ses soucis, Duchamp demande à être défrayé de ses débours : « Vous comprenés Monsieur, que les voyages que j’ay faits à Brioude ou au Puy distants de six lieues et tous les actes qui ont été faites dans les occasions à mes frais et dépends, me coûtent au moins une quinzaine de livres. » Il termine alors sa supplique : « si on ne casse le garde [17] qui a commis depuis quelque années tant d’injustices contre les emphitéotes et le seigneur, et qui continue tous les jours, si on ne change de juge et si l’on ne s’approche de moy ainsi que je l’ay déjà dit, je remercie par avance monseigneur l’abbé [18] de l’office dont je suis honnoré ne pouvant l’exercer tout seul sans la proximité d’un juge et d’un greffier. J’ay Monsieur d’être sincèrement avec tout le respect et la considération votre très humble et très obéissant serviteur. »

Une autre affaire similaire avait eu lieu en 1750. L’acte de baptême est ainsi rédigé :

« Aujourd’huy huitième octobre 1750 ont été baptisées deux jumelles filles naturelles et illégitimes de la nommée catin Boyer se disant du lieu de Boissières [19] paroisse de Ste Marie des Chazes, le père incognu, laquelle Boyer c’est accouchée la nuit précédente en passant au domaine de Bénac en cette paroisse, ausquels enfants on a donné les non de Catherine et Marie. Le parrain de Catherine a été Mézard Dumas, la [marraine] Catherine Dumas, le parrain de Marie a été Vidal Dalpeuch, la marraine Marie Vaisson touts habitants dudit lieu de Bénac illetteré enquis en présence de Estienne Vézian et de Jacque Vaisson sonneur soubsigné avec moy lesdits jour et an. Thomas curé de Chanteuge. »

Sources :
Archives départementales de la Haute-Loire (1 H 258 28 pour la correspondance de Duchamp & actes d’état civil en ligne).


[1Jean Claude Médard Duchamp (1725 – 1801) , époux de Jeanne Péghaire.

[2Un procureur d’office fait les fonctions du ministère public dans une moyenne ou basse justice seigneuriale. Il défend les droits du seigneur et ceux du public. Il achète sa charge (l’office) qui est souvent héréditaire.

[3Jean Claude Duchamp (1669 – 1734), époux de Marie Dumas.

[4Le bailli est le représentant du roi chargé d’administrer et de juger dans un bailliage.

[5Le lieutenant est le remplaçant du juge en son absence.

[6Le greffier est à la fois le secrétaire des procès et l’archiviste de la justice. Il dresse le procès-verbal des interrogatoires et rédige les jugements qu’il expédie aux parties. Il procède aussi aux inventaires après décès et à la vente des biens mobiliers.

[7Duchamp le nomme « un paquet ».

[8Sans doute Marie Rose de Blou du Plessis, épouse de Raymond Besset de Bénac.

[9Féodiste : juriste spécialisé dans les droits seigneuriaux. Recrutés par les seigneurs, ils sont chargés de la réfection des livres terriers, archives seigneuriales qui gardent la trace des droits de toutes sortes dont jouissent les seigneurs.

[10Sereys. Actuellement Cereix, près de Saint-Jean de Nay.

[11AD 43 état civil de Chanteuges, année 1724, page 24/193.

[12AD 43 état civil de Chanteuges, année 1721, page 149/152.

[13Une autre source donne la date de 1747.

[14Jeanne Diodonnat est décédée à Chanteuges le 29 janvier 1728 (AD 43 état civil, page 68/193).

[15Jean Baptiste Thomas, curé de Chanteuges de 1722 à 1766.

[16AD 43 état civil de Langeac, année 1756, page 192/266.

[17Il s’agit du garde employé par les religieux du prieuré : Jean Bretagnolle, dit Mindrou (1730 – 1785).

[18L’abbé de la Chaise-Dieu, seigneur de Chanteuges.

[19Boissières, près de Combret.

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