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Les femmes de matelots du commerce

de la région lorientaise au XVIIIe siècle

Le samedi 1er mars 2003, par Jean-Yves Le Lan

Bien des historiens ont étudié et écrit sur les hommes qui composaient les équipages des navires mais peu se sont intéressés aux épouses de ces marins et en particulier aux femmes des matelots. Dans ce bref article, nous allons essayer de sortir de l’ombre la vie de ces épouses qui assuraient un soutien sans faille de leur mari et qui s’occupaient, en leur absence, de l’ensemble de la gestion du foyer.

Le contexte

Au 18e siècle, la Compagnie des Indes employait de nombreux marins et en particulier des matelots qui composaient la plus grande partie des équipages des navires pour le commerce. Elle perdit son monopole à la fin du XVIIIe siècle.

Ces matelots provenaient de toutes les régions de France mais une majorité était originaire de Lorient et de ses environs (Port-Louis, Riantec, Gâvres, Ploemeur, Auray Vannes, etc.).

Une fois le mari embarqué sur un navire pour l’île de France, les Indes, la Chine ou l’Amérique, son absence durait plusieurs années. La femme devait donc gérer les affaires de famille et s’occuper seule de l’éducation des enfants. Au retour du mari, il fallait se réhabituer à sa présence qui n’était qu’éphémère, souvent de quelques mois.

Le plus dur, pour l’épouse, était cette incertitude permanente, dans laquelle elle vivait, concernant le devenir de son époux. En effet, une fois que celui-ci était à bord du navire, il était très difficile d’obtenir des nouvelles. Quand ces dernières arrivaient, c’était parfois pour apprendre le décès de l’être cher et ainsi l’épouse se retrouvait veuve avec de nombreux enfants jeunes à élever.


Le foyer

Les matelots de la Compagnie des Indes fondaient en général un foyer assez jeune et avaient de nombreux enfants. Les naissances étaient rythmées par les périodes passées à terre par le mari entre deux voyages. L’enfant était conçu dès le retour du mari et parfois la naissance avait lieu après le départ de celui-ci. Même si le mari avait vu son enfant à la naissance, il ne le renvoyait souvent que quelques années après lors de son retour de voyage. Les enfants voyaient donc peu leur père ou tout au moins par période de durée assez courte. Cet homme était pour eux un inconnu auquel il fallait donner le nom de « Papa ».

La femme devait donc assumer seule une bonne partie de sa grossesse tout en s’occupant des autres enfants. Heureusement, la solidarité féminine était forte. Dans le village composé en grande partie de femmes car les hommes étaient la plupart du temps en mer l’entraide entre femme était quotidienne.

Marie Le Gallo [1] épouse du matelot de la Compagnie des Indes François Thoumelin a eu une vie caractéristique de femme de marin. En effet, elle se marie à 19 ans avec François âgé lui de 20 ans. Six mois après le mariage, elle se retrouve seule pour trois ans. Elle aura son premier enfant après le retour de son mari qui repart quelques mois après la naissance de leur fils Gildas. De retour abandonnée pour un an et demi, Marie élève seule le bébé. Au retour de François, Marie est de nouveau enceinte et François repart avant la naissance de leur deuxième fils qui se prénomme Jacques. Cette fois-ci, la séparation est plus longue. François revient à Lorient uniquement quatre années après la mise au monde de Jacques. Marie accouche une nouvelle fois, ce sont des jumelles, Françoise et Marie. François encore une fois repart pour une période très longue de huit années. Ce fut son dernier voyage pour le commerce, il se consacrera ensuite à la pêche.

Comme nous pouvons le constater, les enfants de Marie ont très peu vécu avec leur père, ce dernier a été présent au foyer à partir de la naissance du premier enfant uniquement environ deux années pour treize ans et demi d’absence.


Les revenus

Pour vivre pendant les embarquements de son mari, l’épouse d’un matelot touchait 6 mois d’avance de solde au départ du navire et pouvait recevoir des acomptes auprès des bureaux de la Compagnie en présentant un billet signé du prêtre de la paroisse certifiant qu’elle était bien l’épouse.

Le salaire moyen d’un matelot était d’environ 28 livres par mois ce qui pour l’époque représentait un revenu faible mais honorable. De plus ce dernier pouvait être doublé par les apports de revenus dus au commerce légal du « port permis » et à celui illégal de la pacotille.

La femme avait pendant l’absence du mari tous les pouvoirs sur la gestion du patrimoine familiale comme le montre la procuration [2] ci-dessous établi par Jean Le Duic en faveur de sa femme Anne Lescoët.

13 avril 1784
Procuration de Jean
Le Duic a Anne
Liscoët sa femme
Par devant les notaires royaux
soussignés de la sénéchaussée
d’Hennebont en Bretagne
Fut présent Jean Le Duic demeurant
a Gavre paroisse de Riantec sur le
point de s’embarquer en qualité
matelot sur le paquebot du roi le
.............. allant à l’Amérique sous
le commandement de .................
(Les noms du navire et du commandement sont laissés en blanc)
Lequel comparant a fait et constitué pour sa procuratrice généralle et spécialle Anne Liscoët sa femme qu’il authorise elle le requérante et a laquelle il donne pouvoir de, pour eux et en leurs noms pendant son absence régir, gouverner et administrer leurs biens et affaires en France, demander comptes a tous comptables et redevables allouer ou débattre les articles des comptes en fixer le reliquat, le recevoir, même toutes sommes qui pourraient leur être dües pour billets, obligations, récépissés, rescription, lettres de change ou autrement de tous reçus donner et consentir aux paieurs bonnes et valables quittances et décharger à défaut ou refus de paiement faire contre qu’il y appartiendra toutes poursuittes, contraintes et diligences nécessaires intenter actions défendre a celle qui seront intentées poursuivre jusqu’à sentences et arrêts définitifs les faire mettre a exécution par les voir de droit recueillir toutes successions échus et a échoir soit purement et simplement soit par bénéfice d’inventaire en l’un et l’autre cas remplir et observer toutes formalités de droit délibérer en tutelle curatelle décret de mariage et autres actes de pareille nature emprunter les sommes qui lui seront nécessaires soit à titre de constitution soit par obligation pure et simple consentir à cet effet tous actes qui seront requis, entreprendre tel commerce qu’elle avisera bon etre, traiter, composer, transiger, partager, liciter et générallement faire et agir par la ditte procuratrice constituée dans tous les cas et occurrences. L’avis que non exprimés ni prévus aux présentes tout ce que serait le dit constituant s’il était sur les lieux substituer un ou plusieurs procureurs au tout ou partie des présents pouvoirs qui vaudront non obstant surrannative et autres laps de temps, promettant louer et approuver tout ce qui sera fait et même rectifier si requis estant Fait et passé au Port-Louis étude et au rapport de Lestrohan sous le seing d’Hyppolite Joseph Riber arequête du dit Jean Le Duic affirmant ne savoir signer de ce interpellé et les nôtres après lecture ce jour treize avril mil sept cent quatre vingt quatre.
Riber
Ollovier Lestrohan
Notaire Royal Notaire Royal
Contrôlé au Port-Louis le vingt cinq
avril 1784 - reçu quinze sols Bedel



L’éducation des enfants

Les enfants qui étaient assez nombreux dans chaque famille avaient une éducation familiale et chrétienne, l’école pour eux n’existait pas. Souvent les aînés, et principalement les filles, devaient s’occuper des plus jeunes quand la mère était occupée aux tâches ménagères. Pour les garçons, très jeunes, ils suivaient les traces de leur père et étaient embarqués comme mousse à la pêche ou sur les navires de la Compagnie des Indes. C’est ainsi que l’on trouve dans l’équipage du Massiac pour son voyage pour l’île de France en 1762, un dénommé Torquin Julien de Lorient qui est embarqué comme mousse et n’a que 10 ans. Ces garçons par leur travail apportaient un complément de revenu au foyer et surtout cessaient d’être une charge pour la famille.


Les nouvelles du mari

Les nouvelles du mari étaient rares. Le couple ne savait en général ni lire ni écrire, il ne pouvait donc pas communiquer par courrier sauf à faire appel à un intermédiaire. Les informations provenaient des navires revenant à Lorient et dont un membre de l’équipage habitait non loin de lieu d’habitation de la femme et qui avait aperçu le mari quelques mois auparavant.

A Lorient, les bureaux d’armements et en particulier ceux de la Compagnie des Indes détenaient aussi des informations sur les décès survenus sur les différents navires en campagne. La femme pouvait donc s’adresser directement au bureau pour avoir des nouvelles ou le plus souvent par écrit. Le courrier était rédigé par un tiers et expédié au directeur de la Compagnie à Lorient. La lettre [3] ci-après, rédigée pour demander des nouvelles de Jean Blanche, est un exemple de ce type de courrier :

Monsieur, la femme du nommé Jean Blanche canonnier dans la Compagnie, m’a dit que vous aviez eu la bonté de lui promettre il y a plus d’un an de nouvelles de son mary. Elle est pauvre et chargée d’enfans. Je vous prie _ en grace, et de sa part, je voudrois bien luy faire scavoir des nouvelles de son mary, vous ferez une charité. Si vous avez pour agréable en m’honorant d’une réponse, de m’en inscrire, je lui en ferai part aussitôt. Je suis avec respect.
Monsieur
Vôtre très humble et très obéissant serviteur Blanchard
ancien procureur du roi, du Présidial de Quimper.
A Josselin le 16 Août 1763.



Le veuvage

Quand la nouvelle de la mort du mari arrivait à l’épouse, soit par des navires rentrant, soit par les bureaux des armements à Lorient, le décès avait en général eu lieu plusieurs mois auparavant et le corps avait été inhumé dans le port de relâche (au cimetière de Port-Louis de l’île d France pour un décès à l’hôpital de cette ville) ou en mer quand celui-ci était survenu en cours de navigation.

Pour faire son deuil, la femme devait donc faire preuve de beaucoup de force de caractère car au cimetière du village, la tombe était absente.
En général, elle touchait le solde dû des salaires et la somme recueillie après la vente des biens de son époux. Alors, commençait pour elle une vie très dure où elle devait subvenir seule aux besoins de la famille.

Dans le cas où la femme décédait avant ou peu après le mari, les enfants étaient recueillis par les membres proches de la famille : une sœur, un frère ou un oncle.

C’est le cas du matelot Nicolas François Poussin dont les enfants sont élevés par sa fille mariée à Digard de Kergüette. Ce dernier en apprenant le décès du père réclame par le courrier [4] ci-après, auprès du directeur de la Compagnie des Indes de Lorient, la succession des enfants.

Monsieur, j’apprens par des marins arrivés depuis peu sur le Berryer, que le S Nicolas François Poussin mon beau père qui est parti dans le Comte d’Artois avec M.Osmont le 26 mars 1760 en qualité de matelot à 20 L par mois, est mort à Maurice dans l’isle Bourbon au mois de septembre dernier. Mon épouse est l’ainée de ses quatre enfans, je suis depuis six ans chargé des trois autres, et ces enfans ont à répéter sur la succession de leur père le montant des propres aliénés du bien de feüe leur mère. Par ces raisons, souffrer, Monsieur, que je réclame en leur nom l’inventaire et les gages de leur défunt père dont ils sont les créanciers privilégiés. Daigner aussi me faire donner les éclaircissements que vous pouver avoir à ce sujet, et veiller être persuadé du respect avec lequel je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur Digard de Kgüette, professeur roïal d’hydrographie. Au Croisic ce 1 mai 1763.


Conclusion

La vie des femmes de matelot du commerce de la région lorientaise était faite d’un mélange d’une activité débordante pour subvenir aux besoins du foyer avec celle d’une attente passive, longue et parfois anxieuse du retour du mari.

Financièrement la situation des femmes n’était pas toujours très aisée surtout au début de la carrière du mari car il fallait vivre uniquement avec les acomptes, le solde des salaires n’arrivant qu’après la fin de campagne.

La femme devait être forte pour prendre en charge l’ensemble de la gestion du foyer tant pour les tâches ménagères et l’éducation des enfants que pour celles de nature administrative ou financière.
Le mari devait avoir une grande confiance en sa femme car quand le navire avait quitté Lorient, il était difficile pour lui comme pour elle d’avoir des nouvelles et surtout de se soutenir mutuellement.


[1Josiane Le Lan - Chaloupe N° 52 - La vie de François Thoumelin - Matelot de la Compagnie des Indes.

[2Archives Départementales du Morbihan - Minute Lestrohan N° 6 E 4223 - Procuration de Jean Le Duic.

[3SHM de Lorient - N° 1P282 B - liasse 80 - pièce 64 - lettre de monsieur Blanchard au directeur de la Compagnie des Indes à Lorient.

[4SHM de Lorient - N° 1P283 A - liasse 88 - pièce 50 - Lettre de monsieur Digard de Kergüette au directeur de la Compagnie des Indes à Lorient.

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