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Les « Berloués »

l’autre guerre des boutons


vendredi 1er juin 2007, par Jacques Auguste Colin †

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Cette histoire paraîtra peut-être bien anodine en un temps où les yeux et les oreilles de mes arrière-petits-enfants sont emplis d’images de violence, de meurtres et autres abominations...

Elle est cependant authentique et je crois qu’elle a sa place sur un site dédié à la vie et aux coutumes de nos ancêtres.

Et je serais heureux qu’un lecteur, autre survivant de cette époque, veuille bien corroborer, voire complèter ce récit...

C’était en 1933, ma première année de cours moyen et si je la raconte ici, c’est qu’à 82 ans je me demande toujours quelle fut l’origine de ce jeu d’enfants qui perturba toute notre année scolaire : Venait-il d’autres écoles ? était il pratiqué dans d’autres établissements ? était-ce une variante d’un jeu plus ancien ? je ne sais .

Il disparut un jour, faute de munitions et de combattants, et je garde le souvenir d’une reprise en main vigoureuse par le directeur de l’école Berthelot à Hellemmes, probablement assailli par nos mères agacées d’avoir à recoudre les minuscules boutons de nos braguettes ou ceux, plus lourds et percutants, de nos pardessus d’hiver...

A : les Berloués

En ce temps là, j’habitais avec mes parents au second étage d’un immeuble situé en face de l’église ND de Lourdes dans la rue des Ecoles .

Dans cette rue, il existait à proximité de notre maison, un minuscule et sombre magasin où un retraité du chemin de fer se faisait quelques sous en vendant aux enfants toutes sortes de gourmandises, caramels durs ou mous, bâtons de réglisse et autres bonbons à la guimauve, des cornets surprises toujours décevants et les nouveaux « caramels gagnants », ancêtres, à mes yeux, des flippers à partie gratuite contemporains...

Nous nous y précipitions chaque dimanche à la sortie de la grand messe, avec le reliquat en monnaie de bronze à l’effigie de Napoléon III, resquillé sur le paiement de la chaisière...et vite englouti par notre convoitise...

Il s’y vendait aussi de nombreux accessoires et outils scolaires, crayons, plumes, craies et papiers divers et notamment des ardoises véritables encadrées de bois...mon rêve resté à jamais inassouvi...!

Et puis, dans un recoin, sur une table, entassées dans des cartons à dessins, il y avait des centaines de gravures, estampes et images qu’on disait d’Epinal relatant l’Epopée napoléonienne, les guerres coloniales...décrivant en détail les Armées de la Grande Guerre...pas si lointaine...

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Planches à Berloués
C’est dans ce genre de planches dessinées d’origines diverses qu’étaient découpés les personnages. Les cavaliers étaient particulièrement recherchés...

Déjà passionné par le dessin, je passais de longs moments à les parcourir...

Je ne sais dans quel esprit fécond, assurément plus fortuné que moi qui ne pouvait que lorgner ces belles images, naquit un jour l’idée de découper à l’unité ces personnages colorés et de les coller sur un carton fort pour en faire des cibles individuelles...?

Je ne pourrais dire, non plus, comment s’établirent les règles et conventions subtiles qui devaient régir pendant plusieurs mois le déroulement de nos combats insensés...

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Berloué Tambour
N’est-il pas un peu BERLOU ?Reconstitution (Image dite d’Epinal)

Il me souvient seulement l’origine du nom qui s’imposa pour désigner ces petites cibles colorées :

Dans mon Nord natal, on désigne « berlou.. » un individu qui louche, qui a la berlue et voit les choses de travers...(Dictionnaire) ; or les personnages représentés au tampon sur les images d’Epinal ont parfois les yeux placés à côté de l’emplacement prévu, ce qui leur donne à tout le moins un petit air « berlou » voire éberlué...

C’est ainsi que, sans intervention de l’Académie, les petits personnages qui devaient tant susciter notre convoitise, prirent sans opposition le nom de : Berloués...

B : La chasse aux boutons

La grande cour de récréation de l’école Berthelot avait, et a toujours d’ailleurs, de multiples recoins où il était possible de se soustraire à la surveillance de nos maîtres, qui, généralement, faisaient pour se détendre des allers et retours sous le grand préau pavé central.

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Ecole Berthelot en 1930

Cela débuta par un modeste rassemblement autour d’un « grand », je ne sais comment possesseur de nombreux « berloués » de différentes tailles.
Ce devait être un fils de contremaître, ou de cadre du chemin de fer, car il était impensable que dans les foyers ouvriers modestes de la plupart de mes condisciples on ait pu se permettre d’acquérir pour les détruire, ces belles planches d’images qui me passionnaient tant...

Avec des airs et la faconde d’un de ces camelots qui vendaient des pierres à briquet (au ferro-cérium s.v.p.) à la sortie des cheminots des Ateliers d’Hellemmes, il proposait à ses camarades un contrat ludique d’un genre nouveau :

  • Un berloué, proposé ou choisi, deviendra la propriété de celui qui saura l’abattre par le jet d’un nombre maximum de boutons (nbr. et grosseur à convenir) depuis une distance de 2 mètres environ...Etant entendu que les boutons utilisés pour le tir revenaient au propriétaire du berloué, même sans succès...
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Le tir aux « berloués » (souvenir)

Etant donnée la grande variété de tailles, de sujets, d’intérêt, des cibles proposées, et celle, infinie, des grosseurs et poids des boutons existants, le lecteur se fera rapidement une idée de la complexité des tractations qui accompagnaient chaque contrat..!

Ce fut le début d’une folie compétitive qui gagna en quelques semaines toutes les classes de l’école... : Petits et grands, après avoir décousus leur propres boutons à la limite du possible, braguettes et blouses d’écolier, se mirent à dévaliser les boîtes de coutures maternelles...

Dans chaque coin un peu abrité de la grande cour, de petits groupe de tireurs se formaient où se décidait la valeur relative de chaque berloué nouvellement apparu :

A tel cavalier sur sa monture, collé sur un carton de surface double était proposé deux tirs de bouton gros et lourd, cinq ou six tirs de bouton moyen, etc. Avant de toper-là, le marchandage se faisait devant témoins intéressés ou envieux...Ainsi s’établissait le cours fluctuant des berloués, qui passaient de mains en mains...

Le ou les initiateurs de ce jeu fou, s’étaient vite retrouvés en possession de centaines de boutons de toutes sortes..! Ils jouaient tacitement les arbitres, modifiant ou rectifiant la valeur des berloués endommagés par les nombreux tirs subits. Ils reconstituaient aussi leur capital
de figurines précieuses grâce à la provision de gros et lourds boutons accumulée par les contrats antérieurs...

Aujourd’hui je me souviens encore d’un tout petit berloué de 8x3cm, un petit soldat de la Grande Guerre, bleu horizon, que je n’ai pas réussi à m’approprier malgré le tir d’une vingtaine de boutonnets que j’avais réussi à me procurer je ne sais où...Ô nostalgie de ce qui fut..!

Curieusement, nos maîtres surveillants de récréation mirent très longtemps à se rendre compte du manège tournant qui s’était établi à leur insu. Certains s’y intéressèrent même, pour un temps...

Je crois que c’est à l’intervention auprès du directeur de l’école de mères excédées d’avoir à recoudre perpétuellement des boutons mystérieusement arrachés, que nous devons l’extinction de notre petite guerre insensée.

Au mois de juin, les berloués disparurent aussi subitement qu’ils étaient apparus et l’année suivante je fus inscrit à l’Ecole Jean Jaurès, depuis peu construite à l’autre bout de la ville, où l’on n’avait jamais entendu parler des « berloués » ...

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Berloué Hussard
Reconstitution (Image dite : d’Epinal)

La vie scolaire reprit alors son cours normal...Cette année là, en Allemagne, un autre Berloué moustachu prenait le pouvoir...

10 ans après,en 1943, je pris le maquis en espérant l’abattre... avec mes boutons..!

Mais c’est une autre histoire... [1]

Notes

[1on pourra lire sur ce même site : « J’avais un camarade... » et « La nuit des Rameaux » du même auteur.

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1 Message

  • > Les « Berloués » 9 juin 2007 10:30, par Chantal Bugarel-Triay

    Bonjour,

    Votre article m’a ravi ! Vous avez fait ressurgir les images du film ’d’Yves Robert ( je crois).

    Je me doutais bien que c’était l’origine de la fortune des fermetures « Eclair », toutes les mamans de France n’y ont pas résisté !

    Merci.

    Cordialement,

    Chantal Bugarel-Triay

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