— Qui voudrait ajouter d’autres choses ? Joseph Morinays ?
— Oui père. Nous approchons de mai, et comme chaque année, nous allons devoir répondre aux commodités du seigneur. Chacun de nous est dans la contrainte d’œuvrer au grand chemin qu’il a décidé d’ouvrir pour joindre la route de Lorient partant de son château de Montigné. Pourquoi ne serait-il pas tenu de le faire à ses dépens ? Et en devoir de payer, à juste valeur, les terres qu’il prend à leurs propriétaires pour la confection de ladite route ?
— Oui Mathurin, tu peux parler... Cette fois c’est bien ton tour…
— Merci maît’Gilles. C’est point toujours aisé de t’nir sa langue quand on a tant à s’dire. Joseph a bien raison, et, s’rait-y pas mieux d’sortir les troupes de l’État à la confection d’la route, plutôt que d’les laisser s’énerver et s’éteindre dans la garnison, des jours durant, à perdre l’habitude au travail.
Dans un roulement de sabots, de grands éclats de rires répondent à Mathurin, peigneur de chanvre et cordier de son état.
De la toussaint à mardi gras, Mathurin quitte Vezin. Il va à pied, de village en village, avec un compagnon et un apprenti. Les peigneurs travaillent toujours en équipe. Ils portent à l’épaule, au bout d’un bâton, un baluchon contenant un outillage très simple : un couteau à lame cintrée dont le tranchant est émoussé, le ferret, et un jeu de peignes.
La culture du chanvre et sa préparation sont d’abord une pratique familiale. Après la récolte, d’août à septembre, le chanvre est mis à rouir [1] sur le pré, dans une mare ou la rivière. Puis, pendant les veillées d’automne, les hommes pratiquent le teillage, qui consiste à séparer l’écorce, la fibre du chanvre, de la tige, la chènevotte [2]. La fibre est nouée en paquets, elle sera utilisée pour la fabrication des cordes et de la toile.
Entre le teillage et le filage, la fibre de chanvre est nettoyée et assouplie, c’est le travail des peigneurs.
Les aides de Mathurin se saisissent d’abord de l’écorce et, d’un mouvement souple et continu, la frotte contre le tranchant du ferret. Après avoir dégrossi la fibre, ils la donnent au maître peigneur. Mathurin la passe au grand peigne et la divise en menus brins ainsi débarrassés des plus grossiers déchets restant accrochés aux dents de son peigne. Ces déchets, bons à filer, forment l’étoupe.
La plus belle fibre est repassée au peigne fin. Elle devient souple et luisante à force d’être peignée. On reconnaît l’habileté de Mathurin, autant à la finesse et au brillant de la fibre qu’il obtient, qu’à son art de la nouer en d’élégants paquets.
À cause de la poussière et des mauvaises conditions des ateliers improvisés chez les propriétaires, ce travail est très pénible, et, qui plus est, très peu payé. C’est pourquoi Mathurin est aussi cordier.
Il confectionne, à la demande et sur mesure, les cordes dont on a tant besoin à la ferme et pour tous les travaux : le comble, liant les gerbes de blé sur les chariots ; le cordeau, indispensable aux alignements du jardinier et du maçon ; la longe des vaches et des chevaux ; les chablots, servant à lier les échafaudages des artisans du bâtiment ; les cordes chapelières, si utiles aux emballeurs ; les seizeines, ces attaches de balles d’avoine ; la levière, enroulée sur un treuil à relever les filets ; la ficelle à piquer du tapissier ; la ficelle grecque des relieurs ; la ficelle d’arcade des tisserands, et bien d’autres ; et, bien sûr… la corde du bourreau, dont le cordier ne sait jamais si ce n’est pas celle qui servira à le pendre le lendemain.
Gilles fait un signe à Pierre Delaunay, l’autorisant à intervenir.
— Joseph et Mathurin disent juste. Chacun de nous serait mieux employé à sa tâche continue, plutôt qu’à l’interrompre pour des ouvrages de si peu d’intérêt commun. Mais, il serait aussi d’égale justice, que d’aucuns ne puissent échapper aux contributions justement réparties, quand, de la commodité des grandes routes à créer et à entretenir dépendent la sûreté et la facilité des transports pour l’activité du commerce de tous. Si, par un moyen quelconque, le peuple est déchargé des grandes routes en nature, alors, nuls biens, nulles possessions, doivent être exempts de l’impôt.
— Merci Pierre, merci Joseph, merci Mathurin. En réponse à vos désirs, le second des articles de notre cahier pourrait alors être rédigé ainsi : "Que les corvées des grands chemins en nature soient supprimées et remplacées par une taxe, qui sera, ainsi que la capitation [3], casernement [4], fermages [5] et vingtième [6], supportée par les trois ordres de l’État".
— Quoique nous soyons lassés de payer, il est de bon sens que tous les sujets ne peuvent se refuser aux contributions dès lors qu’elles sont justices. Mais, il faut qu’elles le soient vraiment ; que l’on fasse une juste estimation des biens prétendus exempts, et qu’on les soumette à l’imposition à proportion de leur réelle valeur.
Bertrand exprime là une réticence partagée par une majorité qui ne croit plus vraiment à la répartition égalitaire. Déjà avec la capitation et le vingtième, l’équilibre entre les trois ordres devait être rétabli selon la fortune. Mais, le clergé et la noblesse ont réussi à s’y soustraire, grâce au principe du rachat forfaitaire, qu’ils ont imposé au Roi très peu de temps après leur application.
— Je comprends tes doutes Bertrand ! Même si, jusqu’alors, les promesses ne sont point tenues, il faudra bien parvenir à rétablir l’égalité devant toutes les formes d’impôts. Comment pourrait-on faire autrement ? C’est la raison qui doit nous guider. Tu le dis très bien, Bertrand, "les sujets ne peuvent se refuser aux contributions dès lors qu’elles sont justices", les riches allégeant le poids des plus pauvres. À nous de l’obtenir des États généraux et de faire en sorte que les privilèges soient abolis… Je vous propose d’ajouter à la fin : "le fort aidant au faible", l’article sera ainsi écrit : "Que les corvées des grands chemins en nature soient supprimées et remplacées par une taxe, qui sera, ainsi que la capitation, casernement, fermages et vingtième, supportée par les trois ordres de l’État, le fort aidant au faible [7]".
— Oui, c’est ça !
— Très bien…
— Il faut abolir les privilèges !
— Nous avons assez de supporter tout le poids !
— Délivrez nous des restes féodaux si désastreux !
— Les riches doivent payer !
Nombreux sont ceux qui trépignent, marquant ainsi leur accord, ne pouvant retenir des apostrophes révélatrices de cette volonté farouche que les choses doivent changer vraiment cette fois.
— Pierre, Louazel-le-jeune, tu veux nous dire quelques choses ?
— Il est un abus révoltant dans notre paroisse. Nous payons à l’Église la dîme. Nous pensons que ce tribut devrait suffire à nourrir ceux qui desservent l’autel, et même à entretenir la nef. Mais nous-nous trompons dans ce calcul. Notre curé, à qui la dîme que nous payons devrait appartenir, n’en voit guère [8] . La graine de nos champs et le fruit de notre travail passent en des mains étrangères, qui ne se sont jamais fait connaître à nous par le moindre bienfait. Quoique nous soyons lassés de payer, comme le disait Bertrand tout à l’heure, nous savons que le prêtre, qui nous rend service de jour et de nuit, à droit à sa subsistance, et notre église aux réparations des ans ! N’est-il pas étonnant, que le clergé travaillant ne puisse trouver des moyens dans les immenses richesses de l’Église, tandis qu’un grand nombre d’ecclésiastiques, dont nous ne connaissons pas l’utilité, vivent dans l’abondance ?
— Cela peut être le troisième des articles de notre cahier : "Que les biens ecclésiastiques soient mieux distribués, que le clergé du second ordre qui travaille et qui voit la misère, participe dans les mêmes biens, en plus grandes quantités que les décimateurs [9] qui ne font aucune charité aux pauvres. Que les mêmes biens soient encore assujettis d’aider aux réparations et réfections des nefs des églises et presbytères, en cas de besoin, comme les biens laïcs [10]".
Le curé Ruault interrompt un début d’approbation bruyante en prenant la parole.
— Je suis content du réconfort que vous apportez aux desservants de votre église, en témoignant de votre compréhension des difficultés à vivre notre sacerdoce, et de votre écho à nos plaintes, nous les prêtres d’en bas. Merci de consacrer une part de vos doléances à la défense des biens ecclésiastiques, dont la vocation essentielle est de revenir en bienfaits aux plus démunis, et non de profiter à l’enrichissement personnel des prélats. Merci Gilles, de votre affection !
— Notre recteur sait qu’il peut toujours compter sur notre soutien, nous qui lui devons la sauvegarde de nos âmes, et l’éveil de nos esprits à la connaissance des lettres, sans lesquelles sous sommes dans les ténèbres de l’ignorance [11] où d’aucuns voudraient nous maintenir [12] … Louis, c’est ton tour de dire…
— Mathurin a parlé des soldats qui perdent l’habitude du travail aux casernements. Mais il n’est point plus scandaleux que la jeunesse perdue, enrôlée de force par le tirement du sort dans les gardes provinciales [13] , privant nos terres des bras d’hommes dont elles manquent tant à cet âge.
— Oui, mais il est dit, qu’les milices sont l’moyen d’tempérer l’armée des volontaires, en obligeant un service de roturiers pour la sécurité et la garde des villes, et les b’soins militaires en temps d’guerre.
— Si cela doit être, Jan-François, il serait juste qu’aucun homme n’y échappe quand, à ce jour, seuls ceux qu’ont pas de quoi racheter sont forcés. L’an passé, le plus jeune des Carriadec, dont le père était mort huit jours avant, est tombé au sort de la milice. Les gars de sept paroisses étaient contraints, quand il en fallait cinq de moins de quarante ans. Les cinq tirés, qui ne pouvaient payer, avaient entre seize et vingt-trois ans.
— Louis à raison, d’autant qu’les exempts sont bin trop nombreux [14] . Et pourquoi don qu’les domestiques des nobles et des grands d’l’Église ni s’raient-y pas obligés, au tirement du sort ?
— Oui Mathurin, il est beaucoup d’exempts, c’est heureux pour eux, mais ça n’est pas toujours bien juste. Je vous propose d’écrire ainsi notre quatrième article : "Qu’il est au départ plus juste que les domestiques des ecclésiastiques et des nobles soient assujettis au tirement du sort, comme les autres, si toutefois les milices ne sont pas supprimées [15]", car, je crois pouvoir dire que nous préférons qu’elles le soient, même si le philosophe nous dit, que "tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l’être par métier". Qui veut dire plus ? Toi, Jan-François ?…
Jan-François est tailleur de pierre. Il transforme les roches de la vallée du Meu en matériaux d’empierrement, en pierres taillées de construction ou de couverture.
À quatre lieues d’ici, à l’orée de la forêt de Brocéliande, dans la carrière de la Harelle, il extrait les blocs de poudingue de Montfort [16], et les dalles de schistes rouges de Pont-Réan, cette pierre pourprée au grain plus fin, si souvent utilisée par les maçons de la région. Il pousse parfois jusqu’au bois du Boisson ou de Saint-Lazare, où il trouve les schistes les plus gréseux.
Dans un bloc rocheux, bon à tailler, il perce en ligne des "emboîtures", ces trous dans lesquels il place des coins forgés ; forgés par Grégoire évidemment, comme tous ses outils de taille : la massette, la broche, les ciseaux et la chasse. C’est en frappant ces coins à la masse, qu’il va, à force de coups, souvent répétés pour les grés les plus durs, fendre la pierre suivant l’alignement des emboîtures.
Il acheminera les pierres d’œuvre jusqu’à son atelier, juste à l’entrée de Vezin en venant par la route de Montfort.
C’est là qu’il façonne les pierres selon des gabarits de bois dessinant les formes exactes des contours voulus.
Pour amortir les chocs, qui pourraient fendre le bloc ou le fêler, et protéger les arêtes de la pierre taillée, Jan-François la pose sur des torches [17], tressées par Mathurin, notre cordier.
Chaque pierre est signée de la marque du tailleur, payé à l’unité, selon la difficulté.
Jan-François s’adresse à Gilles :
— Vous avez d’mandé d’abolir les privilèges, parlant plus avant des corvées des grands ch’mins, on aurait pu dire aussi des gardes de foyer [18]. Mais, j’voudrais causer d’autes choses. Je dois, dans mon ouvrage, si j’veux qu’on me r’demande, faire mieux et coûter moins que d’autes tailleurs qui œuvrent tout comme moi. Mais, pourquoi don faut-il, pour l’moulin, l’pressoir et l’four, que j’sois contraint d’passer par où l’seigneur veut et au prix qu’il veut ? Que j’sois content ou pas, c’est du pareil au même… C’est aussi pas plus juste, qu’d’ête obligé de contourner des bois, de n’pouvoir emprunter des ch’mins bin commodes, mais qui n’peuvent être traversés, même pour l’labeur, car au seigneur du fief [19] appartenants ; alors même qu’il n’en fait rien ! J’gagnerais plus d’une lieue pour’joinde la Harelle, si j’pouvais.
— Tu fais bien de t’en plaindre, Jan-François, et j’ajouterai que cette interdiction qui nous est faite a son contraire. N’est-il pas désolant, pour le laboureur, de voir en toutes saisons, de nobles équipages parcourir des ensemencées, écraser des bleds [20] tendres avec leurs chiens, les casser, les briser avec leurs chevaux quand ils sont plus forts ? Est-il supportable de déclore continuellement les champs, en ouvrant des passages de chasse sur toutes les haies, quand le fermier en a à peine fermé deux que leurs gardes en ouvrent quatre ? De là des rixes et des querelles continues entre cultivateurs, quand les bestiaux de l’un passent dans le champ de l’autre. Alors, si vous êtes en accord, je vous propose un cinquième article : "Que les gardes de foyer soient supprimées, qu’il soit permis de franchir les routes et autres droits seigneuriaux, que la suite du moulin [21] soit libre ainsi que les fours banaux [22]. Que la chasse soit défendue à tout autre que le seigneur du fief, qui ne pourrait louer et le faire que dans la saison prescrite par la loi [23]".
Ce sont toujours les sabots, symbole de pauvreté de ces "pieds gris", qui, aujourd’hui, sont par le bruit qu’ils font, le symbole de l’unité joyeuse des habitants de Vezin, autour de leur syndic et premier Député.












