Notre Député en second, Pierre Delaunay, prend la parole.
— Il est assez des fautes de justice. Rappelez-vous, le laboureur de la Pénardières… Au printemps dernier, il a bien été enlevé alors qu’il était à souper avec sa famille, sans autre formalité qu’un rapport faussé. C’est après, que des personnalités de Pacé sont venues prouver qu’il y avait tromperie sur la personne. Cependant, il a été huit jours en prison, et sans aucune réparation… Et la Julienne de la Motte du Rheu, qu’a été surprise par le garde du château, ramassant un œuf de perdrix dans une avenue [1]. Ils l’ont traînée en prison. Ils l’ont sortie, dix jours après, quand ils ont vu qu’elle y passait. Rentrée chez elle pour prendre le lit, elle mourut trois jours plus tard… Et les frères Kermarec !… Fouettés par les mains du bourreau de Rennes où ils étaient en prison pour avoir été pris par le garde à fureter des lapins. Ils ont payé, outre cela, dix livres d’amendes. Je propose à Gilles, d’écrire un article sixième, qui pourrait dire ceci : "Qu’il serait bien qu’il fut nommé six notables, dans chaque paroisse, pour connaître : dommages des bestiaux et injures verbales, les juger en dernier ressort, qu’à la concurrence de trente livres ””…revendication d’une juridiction civile, échappant à la justice seigneuriale et royale, permettant de juger au plus près des réalités quotidiennes, donc plus rapidement, plus efficacement, et moins coûteuse.]]".
— Bien sûr Pierre ! Merci de ta contribution. J’en profiterai pour ajouter un article qui me tient personnellement à cœur, en tant que syndic de cette paroisse et souvent en butte aux tracasseries continuelles. L’article sept sera ainsi rédigé : "Qu’il est bien étrange qu’une église paroissiale, qui n’a pour son entretien que les aumônes des fidèles, soit assujettie à payer des droits de contrôles des délibérations des nominations de ses trésoriers et d’un commissaire, que le général nomme pour vaquer aux affaires de la fabrique, et qu’on soit encore obligé de porter les registres aux contrôleurs, malgré que les arrêts et règlement défendent de les déplacer, crainte qu’ils ne soient perdus, et qu’enfin les mêmes églises soient assujetties à payer des décimes [2]. Que ces mêmes droits, comme ceux de centièmes deniers [3], soient signalés au public, pour la raison que celui qui paye ce droit de centième deniern’ait même pas diminution des réparations et autres charges réelles à ce jour seings [4]. Partout, plusieurs dispositions et obligations ne puissent être contrôlées, pour la partie que l’on veut mettre à exécution, sans payer le contrôle de tout¬¬ le contenu y celui [5]. La même plainte doit encore s’étendre pour les francs-fiefs [6]".
L’absence de réaction du général, à la proposition de Gilles, n’est pas signe de désapprobation, mais tout simplement d’incompréhension, face à des pratiques pour lesquelles il est admis de faire totalement confiance au syndic de la paroisse. Il ne vient à l’esprit de personne de contester quoi que ce soit des propos de Gilles, lorsqu’il s’agit des affaires de la fabrique, même si chacun sait qu’il peut en tirer quelques avantages personnels.
Mais, n’est-ce pas juste récompense des charges qu’il assume pour le compte de tous ?
La Morinays de Pontchâteau est présente, assise au premier rang entre ses frères, Joseph, dont les propos furent remarqués tout à l’heure, et Simon, qui est venu entourer son père, en signe de soutien après les événements de la veille, même si Gilles n’a pas vraiment besoin d’un soutien quelconque, tant il maîtrise la situation.
Le recteur Ruault se dirige vers Anne, qui porte ce soir sur sa longue jupe noire, une camisole amarante, taillée dans une pièce de lin qu’elle a pris soin de teindre, pour l’occasion, dans une décoction de fleurs en grappes.
— Je sais que l’Honorable homme, Gilles Morinays, ne saurait s’autoriser, sans mon intervention, à donner la parole à celle qui le mérite autant que tous les hommes réunis de Vezin. C’est pourquoi, je me permets de proposer à Anne, de nous dire ses observations, en cet instant si important pour tous les habitants de notre petit village.
Anne se lève, pour faire face à la multitude des lueurs tremblotantes des chandelles allumées, posées sur les pupitres.
Cette ambiance de la nef, faite d’ombres portées et de faibles lumières, révèle une image monochrome où les ocres nuancées sur fond noir, forment un écrin à l’unique tache de couleur pourpre du corsage de ma nièce.
Un silence de cathédrale accueille la première femme autorisée à parler comme un homme.
— La justice royale a fait du vagabondage et de la mendicité des délits, gravement punis par des années de galère ou d’enfermement dans les dépôts de mendicité, dont le nombre ne cesse de croître, et où le régime de pénitence y est de plus en plus sévère. Qui sont les mendiants et les vagabonds ? Vous me répondrez sans doute, qu’ils sont organisés en bandes, errants par les chemins, ils viennent vous rançonner, exigeant le couvert et le coucher quand votre maisonnée se trouve à leur portée. Mais, avant d’en être réduits à de telles extrémités, qui sont les mendiants, sinon des pauvres, pauvres parmi les pauvres, qui n’ont plus rien, sans famille et sans travail, ils ne savent que faire pour subsister. Vous-vous offusquez à penser que quelqu’un puisse vivre à ne point travailler, et vous avez raison. Le Roi n’a-t-il pas créé quelques ateliers pour y accueillir ceux qui, malgré leurs bras, ne trouvent à les occuper. Mais voilà, le peu de commerce d’aujourd’hui, la disette qui sévit, les charges qui nous écrasent, ne cessent d’augmenter le nombre des pauvres, de plus en plus pauvres, au point de pouvoir à tout instant les voir sombrer dans la mendicité. Devons nous laisser condamner ceux qui n’ont à se reprocher que de n’avoir pu trouver à se faire employer, quand ceux qui auraient pu le faire n’ont même plus de quoi assurer le courant à leur propre famille, et risquent chaque jour, à leur tour, d’être réduits aux mêmes périls. Il est affligeant pour l’humanité, et déshonorant pour la piété des chrétiens, de voir les vieillards épuisés par de longs travaux, mourir dans les horreurs de la plus cruelle nécessité ; les orphelins, les pauvres, sains ou malades, abandonnés et dénués de tout, offrant un spectacle déchirant. Ne pourrait-on pas voler au secours des malheureux, en établissant de sages bureaux de charité dans chaque paroisse ? Qu’il soit ainsi établi une caisse, pour le soulagement des pauvres, à qui il serait fait défense de mendier, voilà, ce que je souhaiterais voir inscrit dans notre cahier…
Anne s’arrête de parler, alors que le silence s’est fait de plus en plus lourd, pesant, gênant, encombrant, à ne savoir comment le rompre, le briser, le combler, maintenant qu’elle s’est tue.
Chaque seconde est une minute, et les minutes s’écoulent sans fin.
Son cœur cogne, s’accélère, s’emballe, s’envole, les coups se font plus violents, comme carillonnent les cloches des jours de grands Pardons.
Dans la pénombre, elle pense ne pas être seule à s’entendre.
Est-ce son cœur ou un sabot qui claque ? Un deuxième lui succède avec hésitation… Un troisième plus net, quand deux autres ensembles lui répondent, un sixième plus fort, et sept encore, et huit et dix, et vingt, et cent, et tous martèlent le sol, tapent, cognent et frappent en rythme, comme à vouloir briser le granit sous leurs pieds de bois dur ; leurs pieds de "pieds gris", acceptant, enfin, qu’une "pieds gris" puisse penser… Et pourquoi pas, aussi bien qu’eux, si ce n’est mieux.
Il faudra de longues et vraies minutes, cette fois, pour que le calme revienne, permettant à Gilles de reprendre le cours de ce général tellement exceptionnel.
— Sur la proposition d’Anne Morinays, l’article huit est ainsi fait : "Qu’il soit établi dans chaque paroisse une caisse pour le soulagement des pauvres, à qui il serait fait défense de mendier". Cette caisse pourrait être pourvue par le concours équitable de tous, sans impôts nouveaux, sauf à ce "Que les notaires, les greffiers soient taxés pour cent pour leurs travaux", formant ainsi l’article neuvième… Oui père Colleu, vous voulez ajouter quoi ?
Le père Colleu, notre charron, est le spécialiste des roues à rayons. Ces grosses roues de charrette, avec un moyeu de chêne, douze rais d’acacias et six jantes en frêne, reliées entre elles par des gougeons.
Le moyeu, tracé au compas, est façonné sur le tour à bois actionné par un compagnon. Les emplacements des rais sont percés à la tarière [7] et finis en mortaises à la gouge carrée.
L’extrémité du rayon, rentrant dans le moyeu, est taillée en tenon à la tire [8] ; il prend sa place à grands coups de masse, avant de fixer la broche dans la jante à l’autre bout du rai.
Puis, le moyeu est percé à l’aide d’une très grosse gouge, pour y loger un cône de fonte dans lequel pénétrera l’essieu du chariot.
Après ce travail d’assemblage, vient celui de la pose des cercles de fer, qui met à contribution Grégoire le forgeron.
La longueur du cercle est comptée à l’aide de la roulette, dont le nombre de tours sur la circonférence de la roue donne la longueur du bandage, qui sera légèrement raccourci et soudé pour former le cercle à poser.
Un brasier circulaire est allumé dans la cour de Grégoire. Les apprentis alimentent le feu de bûches incandescentes sur un diamètre légèrement supérieur à celui de la roue à cercler.
Lorsque le cercle, placé dans le brasier, atteint sa juste température évaluée par le maréchal, les compagnons le saisissent à l’aide de pinces, puis le posent, dilaté, autour de la roue couchée sur le sol pavé, en le plaçant à coup de masse et de marteau, alors que les aides arrosent copieusement le métal rouge avant qu’il ne carbonise la roue de bois du père Colleu.
Après serrage à froid, le cercle est rendu solidaire de la roue par des boulons à têtes coniques, noyés dans des trous profilés.
Il ne reste plus au charron qu’à peindre au bleu, ou goudronner ses roues, pour les protéger longtemps des caprices du temps.
Colleu répond à Gilles.
— En sa qualité d’leveur [9], par c’que chacun s’plaignait de vexations qu’il commettait envers tous ceux qu’avaient à faire à lui, il fit payer à beaucoup d’personnes une s’conde fois, ce qu’ils avaient déjà payé ; rapport à c’qu’ils n’avaient pas eu la précaution d’garder leur quittance, ou qu’ils n’avaient pas eu l’soin de lui faire mette "payé" sur le registre. Il en ret’nait la moitié pour lui et quantité d’autres friponneries qui ont été reconnues et prouvées, ce qui ne l’empêche de poursuivre ses tromperies. Y s’rait bien de mette fin à s’genre de malhonnêteté.
— Oui c’est sûr, j’en ai souffert aussi.
— J’pensais être seul !
— Nous sommes tant qu’ça !
— Quel foutriquet !
— L’homme ne mérite que mépris, sans aucun doute, mais il remplit une fonction d’importance…
— Vous avez ô combien raison de poser le problème de la sûreté du contrôle des administrateurs. Je vous propose d’écrire ça, comme ça : "Qu’à l’avenir, les biens de l’État soient mieux administrés, que les administrateurs soient tenus de rendre leurs comptes, les charges et décharges publiées", cela fera notre dixième article. Et pour onzième : "Qu’enfin la paroisse de Vezin est trop surchargée de taxes, vu son peu d’étendue, elle est chargée de plus de deux mille huit cents livres" ; sur à peine sept mille du fruit de notre travail, il nous reste à vivre, deux mille trois cents livres, après réparations et cas fortuits [10], quand il en faudrait le double, au prix du pain d’aujourd’hui !… Qui veut parler encore ?
Les conversations se multiplient, par petits groupes dans les travées, sans que personne n’éprouve plus le besoin de dire autre chose à la grande assemblée.
Les commentaires, les interpellations entre proches, montrent une forte envie de partager des impressions, des sentiments entre soi, inspirés par ce qui vient de se passer.
Des sentiments étranges, faits du soulagement d’avoir pu dire enfin ce que d’aucuns ruminaient depuis tant et tant, étonnés d’avoir été capables de le dire, comme ça, devant tout le monde, satisfaits d’avoir été écouté et compris ; mais aussi, des sentiments confus, mêlés d’une sorte d’interrogation inquiète, d’angoisse sourde, voire de culpabilité profonde, quant aux conséquences possibles de tant d’impertinence à l’endroit des grands de la terre et de l’Église aussi.
— Si vous n’avez plus rien à ajouter, je conclurai notre cahier par la formule : "Adopte, ledit général des habitants, tous et chacun des articles de doléances ci-dessus. Et ont, les assistants, signé le général, ceux qui le savent faire". Et ceux qui le savent faire peuvent venir après moi signer…
Répondent à l’appel de Gilles : M. Derniaux, C. Kalbreut, Pierre Delaunay, Louis Guinyait, R. Rouger, Pierre Louazel, Gilles Fourché, Joseph Thouanel, Pierre Louazel, Jacques Faucheu et Colleu.
Pendant que ceux qui savent relisent le cahier manuscrit sur trois feuillets, des conciliabules se poursuivent, prolongeant l’assemblée en de nombreux petits débats, où chacun peut plus facilement s’exprimer et se rassurer, à s’écouter parler et se convaincre de son bon droit, sans aucune envie de se séparer, malgré l’heure avancée.
Chacun vient de mesurer, combien à être ensemble, il se peut réveiller de courage.
Mais, n’a-t-on pas tout simplement répondu à l’attente du Roi ?












