Il y a déjà près de cinquante ans je suis parti à Soller voir ma grand-mère Margarita Ballester pour les vacances de Pâques.
C’est la dernière fois que je l’ai vue à Soller car elle est ensuite tombée aveugle et il a fallu la ramener en France chez mon père.
Ne connaissant pas bien Soller et étant seul je marchais au hasard et je suis tombé sur une petite chapelle à la sortie de la ville. Je serais incapable de la retrouver aujourd’hui mais tous les gens de Soller la connaissent. Le mur de gauche si je me souviens bien est couvert d’ex-voto et je me suis mis à en lire quelques-uns par curiosité.
A ma grande surprise et avec émotion je suis alors tombé sur celui de ma grand-mère.
Bien plus tard un ami de Sóller a découvert que cet ex voto comportait également une inscription complémentaire rédigée et affichée plus tard.
Ces quelques lignes me donnaient une explication et la réponse à une question que se posait souvent mon père, disons que c’est une réponse spirituelle.
Après sa défaite de 1940 la France fut occupée ; avec la mobilisation massive des hommes dans l’armée, l’Allemagne manquaient de main d’oeuvre. Les autorités d’occupation imposèrent au gouvernement française Vichy, sous la direction de Pétain et Laval l’instauration du STO, le Service du Travail Obligatoire. Cette mesure coercitive consistait à transférer des jeunes travailleurs français nés entre 1920 et 1922 dans les usines principalement mais aussi dans les exploitations agricoles de l’Allemagne. Présenté par la propagande comme une collaboration de la France pour la lutte contre le bolchevisme cette mesure n’eut évidemment pas le succès escompté. Les allemands promirent le retour de un prisonnier pour trois travailleurs, clause qui ne fut jamais respectée. Ce recrutement forcé incitait les jeunes à gagner la clandestinité voire à rejoindre la résistance et les maquis. Mais beaucoup de jeunes ne réussissaient pas à y échapper.
Mon père André Arbona, faisait partie de cette tranche d’âge et devait donc partir en Allemagne comme travailleur forcé pour remplacer dans les usines les allemands au combat. Il fut convoqué par son patron qui lui fit part de l’obligation qui lui incombait en lui suggérant de dire à l’administration allemande qu’il était fils d’espagnol pour échapper à la réquisition.
Mon père qui était un homme d’honneur s’y refusa en disant qu’il ne voulait pas renier le pays qui l’avait accueilli, lui et sa mère, et en plus qu’il ne pourrait plus dormir tranquille en pensant que par sa combine il avait envoyé en Allemagne un autre gars.
Il partit donc en Allemagne, début novembre 1942, à Mannheim et y passa 26 mois à fabriquer des batteries dans une usine.
Ma grand-mère l’apprit à son grand désespoir mais comme elle était très pieuse et décidée elle mit toute sa ferveur religieuse pour protéger son fils avec des messes et en déposant cet ex-voto dans la chapelle du Santo Cristo du couvent de Sóller. Soller.
Quand j’ai revu mon père je lui ai fait part de ma découverte de l’ex voto. Profondément ému il m’a dit avec une larme à l’oeil et un peu d’humour : « Alors maintenant je sais pourquoi je suis revenu. Figure-toi que la vie en Allemagne était un enfer ; il fallait travailler 10 à 12 heures par jour avec un peu de sale nourriture, le plat unique comme ils disaient, surveillé par un Kapo. Et les bombes tombaient régulièrement et de partout. Comme je n’en pouvais plus je me disais vivement qu’une bombe me tombe sur la gueule et qu’on en finisse mais rien à faire, les bombes tombaient à droite et à gauche, détruisant tout, tuant mes copains mais la mort ne voulait pas de moi ».
« Evidemment je savais bien que ma mère priait jour et nuit pour moi, enfilant chapelet sur chapelet pour que je revienne et en plus avec ces petits moyens de veuve elle a fait poser une ex-voto.
Alors j’ai compris pourquoi je sois revenu » Si on est croyant on comprend que le Tout Puissant finisse par exaucer la prière insistante d’une pauvre veuve dont on a volé le fils unique. Je crois qu’il y a une histoire comme celle-là dans les Evangiles.
C’est touchant et important pour ma famille puisque peut-être sans l’ex-voto je ne serais pas là pour raconter cette histoire mais il faut aller plus loin que le destin de mon père. La barbarie nazie a envoyé ainsi en Allemagne des centaines de milliers de jeunes français et parmi eux il y avait des fils d’Espagne, de la Catalogne et des Baléares à qui on a imposé des mois et des mois d’esclavage pour soutenir l’effort de guerre allemand. Ces jeunes hommes nés en France étaient français certes mais ils étaient encore des enfants de l’Espagne, de Majorque et de Soller comme mon père ; ils parlaient le majorquin et gardaient le lien avec leurs ancêtres et la culture du pays de leurs parents…..ils ont dû souffrir terriblement et certains ne sont pas revenus.
Cet ex-voto de Margarita Ballester, ma grand-mère, rappelle au bon souvenir de tous les habitants de Soller qui viennent dans cette chapelle, croyants ou non , la souffrance des enfants de Soller, captifs dans l’Allemagne nazie, forcés de travailler comme des bêtes de somme, si loin de la terre de leurs ancêtres, baignée de grand soleil, embaumée par les senteurs des orangers et baignéepar la Méditerranée.
- Ma grand-mère Margarita Ballester et son mari Miquel Arbona.
C’est pour eux tous que j’ai écrit ces quelques lignes afin qu’ils ne soient pas oubliés.