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Journal d’un prisonnier de guerre

D’après les notes personnelles de Georges THORET (2 septembre 1939- 8 avril 1941)


vendredi 5 février 2021, par Claude Thoret

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En classant des vieux papiers, nous avons trouvé un demi-cahier d’écolier à la couverture bleue, aux pages jaunies, noircies par une écriture faite au crayon de papier. C’était un cahier personnel écrit par Georges THORET, brigadier-chef au 266e R.A.N.A.L, relatant ses faits et gestes entre le 2 septembre 1939 et le 8 avril 1941. Après lecture, il nous a paru intéressant d’en extraire quelques passages et de les commenter. Mais avant de parcourir ce vieux carnet, voyons qui était Georges THORET.

Le père de Georges, Eugène THORET, natif d’Orléans, dans le Loiret, était gardien de la colonie publique (nous dirions de nos jours, agent pénitentiaire) à Birkadem, petite bourgade située à une dizaine de kilomètres d’Alger en Algérie, lorsqu’il fit la connaissance de Marie Joséphine MASCARO. La jeune femme, native de ce même village, est issue d’une famille de petits agriculteurs originaires d’Espagne. Le couple se mariera le 9 juillet 1908, toujours à Birkadem et aura deux enfants : Pierre né en 1910 et Georges en 1915.

Georges est né à Birkadem, mais durant son enfance et son adolescence, il dut ‘bourlinguer’, avec sa famille, dans l’intérieur algérien, au hasard des mutations de son père. La famille THORET demeurera successivement à Mostaganem dans l’oranais, à Tiaret et Teniet-El-Had dans l’intérieur oranais, à Frenda dans le massif de l’Ouarsenis, à Duvivier à la frontière tunisienne, à Boufarik dans la plaine de la Mitidja et enfin, à Alger.

Quand la famille THORET s’installe à Alger, plus exactement à Hussein-Dey qui est une commune limitrophe de cette dernière, Georges est âgé de 19 ans. Il est embauché comme employé à la Compagnie Algérienne, banque importante en Afrique du nord. En 1935, il a 20 ans, il effectue son service militaire à Orléans, en France. Ayant accompli la ‘préparation militaire’, il eut la possibilité de choisir son affectation. Rien d’étonnant que son choix se fasse sur la ville natale de son père où ce dernier a encore toute sa famille. Libéré des obligations militaires en 1937, il rentre à Alger où il reprend son emploi à la banque. A la déclaration de guerre, le 2 septembre 1939, il est en vacances à Orléans auprès de sa famille paternelle.

La mobilisation et la ‘drôle de guerre’ (2 septembre 1939 – 1er avril 1940)

« Mobilisé le 2 septembre 1939, à Orléans dans le Loiret, je me suis rendu le jour même, à 8 heures, à la caserne Dunois située dans cette ville. Là, je suis affecté à la 13e batterie du 266e Régiment d’Artillerie Nord Africaine Lourde. Je fus ensuite dirigé, le 3.09.1939, à Fleury-les-Aubrais où j’ai été habillé et où nous avons touché tout notre matériel. Nous y sommes restés une dizaine de jours durant lesquels j’allais coucher tous les soirs dans ma famille. Nous sommes allés ensuite à la Croix-Mailly, à 15 km d’Orléans, où nous sommes restés jusqu’au 20.10.1939. Là j’ai fait plus amplement connaissance avec les camarades avec lesquels je ferai toute la guerre et, avec certains, la captivité en Allemagne. Le 21.10.1939, nous allons au Château de Charolles, 6 km plus loin, où nous restons jusqu’au 25.10.39. Depuis ce moment je mange à la popote des sous-officiers. Le 26.10.39, nous embarquons à la gare de Murlins en direction du Nord. Le trajet a été un peu long mais on a bien passé le temps. Le 27.10.39 nous débarquons à Salèches. ( Dans la région de Valenciennes) Le même jour nous faisons une étape de 8 Km et nous cantonnons à Louvignies le Quesnoy pendant 2 jours. Le 30.10.39, nous faisons une étape de 15 Km pour aller à Obies, où nous restons jusqu’au 01.04.1940. Nous avons passé du bon temps que nous regrettons, maintenant que nous sommes prisonniers depuis 7 mois. »

Georges a été mobilisé alors qu’il était en vacances dans sa famille métropolitaine, à Orléans. Plus exactement, chez son oncle et sa tante, Paul et Madeleine GODEFROY, cette dernière étant la soeur de son père. Il se rend donc à la caserne Dunois en compagnie de son oncle. Ce dernier, âgé de 50 ans, sera affecté à la défense passive et rentrera le jour même dans son foyer.

Le 266e R.A.N.A.L forme, avec le 66e R.A, la 82e D.I.A (Division d’artillerie). C’ est un régiment d’artillerie lourde, hippomobile, équipé de canons de 155 C (155 court). Ce genre de canon est considéré, à l’époque, comme très performant. C’est la seule pièce d’artillerie de l’armée française ayant évolué depuis la guerre de 14 et pouvant rivaliser avec le matériel allemand. Ce régiment est mis sur pied à Marigny, prés d’Orléans, plus exactement au camp de la Croix Mailly, dans la forêt de Chanteau. Il est composé de deux groupes hippomobiles (le 5e et le 6e), comprenant, chacun, à peu prés, 700 hommes (1 officier supérieur, 17 officiers subalternes, 60 sous-officiers et 600 hommes de troupes). Chaque groupe possède 12 canons, 70 à 80 véhicules hippomobiles, une dizaine de véhicules automobiles et, à peu prés, 500 chevaux.

La photographie ci-dessus, nous montre Georges (dans le rond) et quelques camarades, dans ce camp de Marigny, lors de la formation du régiment. Derrière eux, les chevaux, probablement réquisitionnés dans la région, qui tracteront canons et équipages.

Ayant le grade de brigadier-chef, Georges est affecté comme chef de pièce dans la 13e Batterie. Batterie, qui, avec la 14e, la 15e, plus une colonne de ravitaillement, forme le 5e groupe du régiment, commandé par le capitaine CHARVET. Le commandant de la 13e batterie est le capitaine MAXANT, un réserviste promu à ce grade en 1932. En tant que chef de pièce, Georges sera considéré comme sous-officier. Ce qui lui permet de manger au mess et d’avoir une arme de poing.

Sur la photographie ci-contre, nous pouvons voir le Capitaine MAXANT (rond noir) entouré de ses deux officiers et d’une bonne partie de ses sous-officiers, dont Georges (rond blanc).

Le régiment, une fois formé, est envoyé dans le Nord, par chemin de fer, à Obies où il stationnera 5 mois. C’est la période que l’on appellera la ‘drôle de guerre’. Georges en gardera un bon souvenir. Le temps est partagé entre l’entretien du matériel, les rencontres de football entre copains, les parties de cartes et les agapes.

La photographie ci-dessus témoigne de cette période. Le moral des troupes semble au mieux. Rien ne laisse présager de la débâcle qui aura lieu quelque temps plus tard. Pour certains, cette longue période d’inactivité de l’armée française est une des causes de la défaite de la campagne de 1940.

La guerre (2 avril 1940 - 11 juin 1940)

A la frontière de l’Est

« Le 02.04.40 nous faisons une étape de 25 Km pour cantonner à Ferrière la Petite où nous restons deux jours avant d’embarquer pour le front. Nous avons fait un bon repas (je m’en souviendrais longtemps), avant de partir au front. Le 04.04.40, nous embarquons à Becquigny en direction de l’Est. Le voyage s’est très bien passé et avons, aussi, bien passé le temps. Le 05.04.40 nous débarquons à Jarville, prés de Nancy. Il tombe beaucoup d’eau et nous faisons une étape de 12 Km pour aller à Buissoncourt, où nous restons 8 jours pour nous préparer à aller en ligne. Nous logeons chez l’habitant, nous sommes bien reçus et très bien logés. Le 14.04.40, nous partons en ligne en passant par Vahley, où nous couchons chez l’habitant, par Rochbach, où nous passons la nuit et une journée. A partir de ce moment là, nous voyagerons toujours de nuit et nous ne verrons plus de civils, car les villages sont dévastés. Nous partons donc de cet endroit la nuit pour arriver à Diffenbach, où nous nous reposons la journée. Nous évoluons toujours la nuit pour nous rendre à St-Jean de Rochbach, où nous restons jusqu’au 30.04.40, en attendant de relever, en ligne, une autre batterie de notre régiment. Le 30.04.40, nous partons pour Neufgrange, où sont les emplacements de nos pièces. Pendant ce trajet il a fait un orage comme je n’en ai jamais vu ; le tonnerre, les éclairs et une grosse pluie, le tout, dans une nuit opaque. Nous sommes arrivés à destination, mouillés comme des canards, vers 3 heures du matin. Le lendemain, nous faisons le baptême du feu et essuyons aussi quelques fusants et percutants de l’artillerie ennemie. Nous étions à 3 Km de Sarreguemines où était postée l’infanterie française. Pendant une dizaine de jours, il y eut une forte activité des deux artilleries. A ce moment là, le régiment a décidé de faire reculer les éléments de chaque batterie de 5 à 6 Km Je suis donc revenu à Grundvillers avec tout l’échelon. J’allais tous les deux jours emmener le ravitaillement aux pièces de tir qui étaient à Neufgrange. On faisait tous les voyages sous le feu des deux artilleries. Principalement le jour de la Pentecôte, où cela n’a pas arrêté de tirer toute la nuit et la mâtinée, sans cesse, sans cesse…. Je me le rappellerai longtemps ! …. Le 17.05.40, toutes les troupes ont fait un repli stratégique. Nous nous sommes réfugiés dans un bois, prés de Francalltroff, où nous sommes restés 4 jours. Nous sommes allés ensuite à Genestroff, en raison d’un grand déplacement. En effet, nous sommes restés dans ce village, pour nous préparer à la bagarre, jusqu’au 26.05.40 »

Début avril 1940, la 13e batterie, avec le 5e groupe du 266e R.A.N.A.L, est envoyée dans l’Est prés de Sarreguemines, en arrière du Rhin, à proximité de la ligne Maginot pour renforcer ce que l’on a appelé, les ‘troupes d’intervalles’, qui étaient déjà assez considérables. Il semble que trop de troupes furent concentrées dans cette région, car on peut se demander à quoi servait la ligne Maginot si elle absorbait tant de moyens. L’état-Major semble s’en être rendu compte, car dés le 10 mai, des troupes sont prélevées pour aller sur les fronts du Nord qui doivent faire face à une grande offensive. Mais ces troupes ont du mal à se déplacer à cause de l’activité intensive de la LuftWaffe( l’aviation allemande) et n’arriverons pas, pour la plupart, au moment où on les attendait. Sur le front du Rhin, à partir de début mai, les combats semblent avoir été rudes, notamment entre le 1er et le 10 mai. Georges témoigne d’une activité intense des deux artilleries durant cette période. Mais ce front tint bien le choc, car il résistera jusqu’au 15 juin. C’est le dernier qui succombera aux assauts de l’ennemi.

Après un repli stratégique, la 13e batterie, avec le 5e groupe, a été rappelée, pour aller se battre sur le front de Champagne, le 26 mai 1940.

En Champagne

« Le 26.05.40, nous embarquons à Dieuze en direction de la Marne. Nous débarquons à Cuperly le 27.05.40 sous un beau soleil, mais triste paysage, car cela avait été bombardé quelques jours avant. Nous faisons une étape de 25 Km pour aller à Somme-Vesles où nous sommes restés huit jours. De là, nous sommes partis en ligne où l’ennemi avait beaucoup progressé. Nous passons par Les-Grandes-Loges où nous restons dans un bois durant une journée, à Trépail où nous restons également une journée et à Mailly-Champagne où nous restons 4 jours dans un bois. Là, on a fait une cure de Champagne. Les gens, qui évacuaient, nous disaient de se servir dans leurs caves. C’est là que l’on a été bombardé par les avions pour la première fois. Nous partons de Mailly-Champagne le 09.06.40 à 21 heures. Nous arrivons à Nogent le Sermiers à 5 heures du matin. Là, le 10.06.40, la batterie a commencé à tirer à 7 heures du Matin pour s’arrêter à 17 heures. Nous avons été bombardés, mais les pièces n’ont pas été touchées, car elles étaient très bien cachées derrière un mur et de grands arbres, les rendant invisibles aux avions ennemis. Nous partons de Nogent le Sermiers vers 20 heures. Nous reculons car l’ennemi n’est pas très loin (4 ou 5 Km ). Nous arrivons à Hautvillers vers 6 heures du matin. En cours de route nous avons rencontré des chevaux crevés et des canons de 75 abandonnés le long de la route. Nous avons aussi parlé à un chef des corps francs qui nous dit qu’il est, avec sa section, en train d’attendre l’ennemi qui est dans un bois à une distance de 1 Km L’infanterie s’était déjà repliée, et nous, avec nos chevaux et nos gros canons, nous étions avec les corps francs… ! Arrivés dans le village nous nous camouflons dans les caves des maisons, car l’artillerie ennemie nous bombardait sans arrêt. On a mangé la soupe sous le préau de l’école. A proximité il y avait une espèce de grotte où je me suis camouflé avec plusieurs canons. Pendant ce temps là, la canonnade continuait presque sans intervalle. On se voyait déjà fait prisonniers. Une heure après, le capitaine prend la décision de nous faire tirer de la place du village. On a tiré douze coups de canon et on a eu, de suite, la riposte, très accentuée, de l’ennemi. C’est alors que le commandant a ordonné de se sauver où on le pouvait. C’est à ce moment que la retraite a commencé pour notre régiment… »

Après son transport par le chemin de fer, la 13e batterie, toujours avec le 5e groupe, arrive en Champagne. Elle rejoint la 82e D.I.A, au sein de la 4e Armée, le 27 mai 1940. Ladite 4e Armée est commandée par le général REQUIN. La mission de la 82e D.I.A, composée du 26e R.A et du 266e R.A.N.A.L, consiste à organiser défensivement la montagne de Reims et d’interdire le passage du canal de la Marne, sur une distance de 25 kilomètres. Ce qui semble difficile pour une seule division d’artillerie.

Le 5e groupe est donc installé à Mailly-Champagne, avec le PC du régiment. Il part en ligne le 4 juin et entre en action le 10 juin à Nogent le Sermiers, à une douzaine de kilomètres au sud de Reims. En effet, après la rupture du front de l’Aisne, le 7 juin, les blindés allemands du général GUDERIAN se dirigent vers la Champagne pour être, le 10 juin, aux portes de Reims. La 4e Armée contre attaque, mais elle est lente à se mouvoir, et les chars allemands entreront dans la capitale champenoise, le 11 juin. Le soir du 10 juin, le 5e groupe, qui soutient le 1er Régiment de Zouaves et le 6e Régiment de tirailleurs algériens, doit décrocher de Nogent le Sermiers. Il a ordre de se diriger vers le Bois de Talma, plus au sud, dans la direction de la Marne. Cette dernière position semble stratégique pour freiner l’avance ennemie. Ce repli s’effectue sous un violent bombardement d’artillerie. Le cahier de route du régiment signale, à ce moment-là, des pertes importantes parmi les hommes et les chevaux. Il mentionne aussi, l’épuisement des survivants après six jours de marche et de combat.

Après son départ de Nogent le Sermiers, on comprend l’étonnement de Georges de rencontrer des corps francs. Ces derniers, normalement, sont au-delà des lignes, au contact avec l’ennemi, alors que l’artillerie lourde, elle, est en arrière de ces mêmes lignes. Cela montre la rapidité de l’avancée de l’armée allemande. La 13e batterie ne pourra se rendre au bois de Talma, elle est arrêtée à Hautvillers, à 25 kilomètres au sud de Reims, à proximité de la Marne, le 11 juin à l’aube. Là, toujours d’après le cahier de route du régiment, les tirailleurs algériens du 6e R.T.A sont déjà au contact avec l’ennemi. Les PC du 266e R.A.N.A.L et du 6e R.T.A s’installent dans cette localité. La 13e batterie, seule, installe ses pièces sur la place du village, la 14e et la 15e Batterie ayant été décimées avant d’arriver à Hautvillers. Cette localité est presque encerclée par l’ennemi. La 13e batterie, sous les bombardements intensifs de l’artillerie ennemie, ne pourra effectuer qu’ un dernier ‘baroud d’honneur’ pour soutenir le 6e R.T.A. qui se défend avec acharnement.

Vers 13 heures, le capitaine MAXANT reçoit, de son PC, l’ordre de retraite, en essayant de sauver ce qui peut l’être. Seule une pièce parvient à se replier, les trois autres, qui ne le peuvent, sont sabordées. La batterie, ré-attelée, emmène une pièce intacte et les véhicules pouvant encore rouler. Elle est soutenue, toujours d’après le cahier de route du régiment, par deux sections de tirailleurs qui protègent ses flancs. Elle quitte Hautvillers en toute hâte, en direction du sud. Cette déroute s’effectue sous les rafales des mitrailleuses et les tirs de l’artillerie allemande, alors que la lutte à corps se poursuit dans le village. A cet instant, la 13e batterie du 266e R.A.N.A.L est considérée comme décimée, après avoir cessé le combat, sur ordre, et rempli sa mission retardatrice.

Nous sommes le 11 juin, l’ordre de retraite générale ne sera donné que le lendemain, le 12 Juin, par le haut commandement. La retraite étant déjà effective sur la quasi-totalité du front. Dans son rapport, le Capitaine LARROUDE, adjoint au colonel commandant le 266e R.A.N.A.L, souligne le bon comportement de ses hommes durant toute cette période de la campagne de Champagne. Il écrira :« Hommes et gradés, à tous les échelons, méprisant la fatigue et le danger, ont fait preuve du plus bel esprit de dévouement et de sacrifice. »

En juillet 1940, les éléments dispersés du 266e R.A.N.A.L, ayant échappé à la capture, sont rassemblés à Oradour, dans le Sud-Ouest. Cent cinquante hommes et gradés ont été réunis, sur un effectif total d’environ 1500...

La retraite et la capture ( 12 juin 1940-17 juin 1940)

« Donc nous sommes partis du côté de la Marne avec tout le matériel que nous avons pu amener. Nous traversons un petit village tout en feu et Ay, sous un bombardement. Nous arrivons à passer le pont sur la Marne et le pont sur un canal. Ces deux ponts ont sauté juste après notre passage. Nous arrivons à Avize sous une pluie battante. Nous nous arrêtons prés de la gare pour manger un peu et nous changer avec le linge qui nous restait. Nous repartons vers 21 heures, après avoir dormi une heure. Nous arrivons à Vertus le 12 Mai 1940 à 6 heures. On s’installe dans le parc d’un superbe château où j’ai goûté du vin de 1876. C’est le Champagne qui nous menait, car le pain et le ravitaillement nous faisaient défaut. Nous partons de Vertus vers 16 heures en direction de Pierre-Morains nous dépassons ce village et arrivons dans un bois, prés de Gourgançon , vers 6 heures, le 13.06.40. Nous en repartons vers 8 heures, avec, toujours la menace de l’ennemi derrière nous. Aussitôt après avoir quitté ce bois, nous avons été attaqués par des bombardiers légers qui piquaient sur nous et nous bombardaient à outrance. Après ce bombardement, j’ai réussi, avec des conducteurs qui ne s’étaient pas sauvés, à ramener un chariot et à rejoindre la colonne qui s’était reformée parmi les véhicules civils et militaires. Dans un village situé à 6 ou 7 kilomètres de Gourgançon, je fis arrêter mon chariot pour faire boire les chevaux et prendre un peu d’avoine. Au moment où les chevaux buvaient dans la cour d’une ferme, les avions revenaient vers nous et recommençaient le même manège que précédemment. Le chariot a dû être repéré, car un des avions a lâché une bombe sur nous. Un des deux chevaux, encore attelés, a été tué, l’autre, blessé. Les autres montures, dételées, se sont sauvées. J’étais camouflé, avec les conducteurs, dans l’escalier de la cave du corps de ferme. On a été recouvert de briques et de débris de vitres ( mon casque était tout cabossé). N’ayant plus de chevaux, nous avons abandonné le chariot et sommes partis à travers champs à la rencontre de la batterie. Après une marche de 8 heures, nous l’avons rejoint à Arcis sur Aube. Nous traversons cette petite ville où plusieurs maisons ont été démolies par les bombardements. Nous passons un pont sur lequel se trouve une torpille non éclatée ( le pont sautera le lendemain matin, au dire des copains). Sur la place, il y avait encore un de ces horribles engins. Nous continuons notre route vers Troyes. Un vieux coucou nous survole. Nous arrivons à Troyes, le 14.06.40, à 3 heures du matin. Dans la rue principale, beaucoup de maisons sont en feu. Pour sortir de cette ville, il a fallu passer un pont à moitié démoli. Pour cela, nous avons été obligés de laisser le canon qui nous restait et trois chariots. Nous poursuivons notre route avec un fourgon, le caisson téléphonique et la roulante. A la sortie de Troyes, nous sommes encore bombardés. Nous nous camouflons prés d’un lac. Après le bombardement, nous rejoignons un petit bois, où nous ne nous reposons que deux heures, car nous sommes alertés par l’artillerie motorisée ennemie qui canonne pas très loin de nous. Nous démarrons en vitesse et nous nous dirigeons vers Bar-sur-Seine. Pendant tout le trajet, nous sommes bombardés toutes les heures par des escadrilles de trente avions et plus. Fait à signaler : pendant toute la retraite nous n’avons pas vu un seul avion français. Nous arrivons à Bar-sur-Seine parmi de nombreuses colonnes de réfugiés civils et de militaires en débandade( comme nous). Nous nous réfugions encore dans un bois. Nous mangeons quelques biscuits et buvons un peu de champagne ( toute notre nourriture ). Nous nous reposons deux ou trois heures, puis nous prenons la direction de Châtillon-sur-Seine, où nous arrivons, le 15.06.40 vers 18 heures, sous le dernier bombardement de la journée. Nous en repartons vers 21 heures pour une direction inconnue. Nous arrivons, le 16.06.40 à 7 heures, dans une grande ferme où nous faisons un peu de toilette et mangeons un peu. Avant de partir de cette ferme, nous voyons le patron qui rentrait chez lui. Il nous dit qu’il avait vu des allemands et que l’armistice était signé. Nous continuons notre route, sans les bombardements, cette fois-ci. Mais vers 17 heures, nous sommes coincés ( 5e colonne ) dans un carrefour. Guidés par l’intuition du capitaine d’état-major de notre régiment, nous rebroussons chemin et nous nous réfugions dans un bois situé à 1 kilomètre de là. Juste au moment où nous sommes entrés dans ce bois, une dizaine d’avions italiens bombardaient avec acharnement le carrefour où étaient groupés de très nombreux militaires isolés. Nous restons là 4 heures, nous buvons un peu de bouillon KUB, trouvé en cours de route. Nous reprenons notre route, roulons pendant 5 heures et arrivons à Courtivron, le 17.06.40 vers 4 heures du matin. Nous nous installons dans le parc du château du village. La comtesse DE COURTIVRON vint nous voir vers 7 heures et dit à notre capitaine que les allemands sont passés dans le village avec leurs tanks. Nous faisons notre toilette dans la rivière qui traversait le parc et nous nous reposons. A midi, nous mangeons des provisions données par des civils et partageons un pain de 1 kilo en 20 parts (première bouchée de pain depuis huit jours ). Vers 14 heures, un officier allemand et quelques hommes de troupe sont venus nous cueillir…
« Prisonniers de guerre à partir de ce moment là : le 17.06.1940 »

Le 12 juin 1940, commence donc, pour Georges et ses camarades de la 13e batterie, une retraite qui durera 5 jours. Retraite qui ne paraît pas s’effectuer dans la panique totale, car ils semblent partir dans un ordre relatif et avec une partie du matériel et de l’armement. Ils devront, tout de même, abandonner leur unique pièce restante et quelques véhicules, à Troyes. Durant toute cette retraite, ils souffriront énormément des bombardements de l’aviation ennemie, qui les harcèlera sans relâche, et du manque de nourriture. En ce qui concerne ce dernier, Georges racontera souvent ce séjour dans ce château, en Champagne, où ils n’avaient sous la main que du vin de Champagne comme toute nourriture. Il racontait même s’être rasé au Champagne, faute de pouvoir se procurer de l’eau. Pour ce qui est des bombardements, il gardera toujours en mémoire ce moment où il fut bombardé par un ‘Stuka’ ( bombardier léger de la Luftwaffe), alors qu’il abreuvait ses chevaux dans la cour d’une ferme champenoise, à proximité de Gourgançon. L’image de l’un de ses chevaux, mort, décapité par la bombe allemande, lui restera longtemps dans l’esprit. En outre, pour l’anecdote, il accusera longtemps la brique qui, lors de cet épisode, lui tomba sur le crâne et endommagea son casque, d’être la cause de sa calvitie précoce… La traversée de Châtillon/Seine, le 15 juin, sous de violents bombardements, restera aussi, pour Georges un souvenir marquant.

Bombardements qui furent attribués à l’aviation italienne. La photographie ci-dessous témoigne de leur intensité.

Le 16 juin, un fermier bourguignon annonce à Georges et à ses camarades la signature de l’armistice. En fait, le 16 Juin est la date de la demande d’armistice faite par la France à l’Allemagne. Ledit armistice ne sera signé que le 21 Juin.

Ce même 16 Juin, Georges et ses camarades sont arrêtés par un énorme embouteillage provoqué, selon lui, par la 5e Colonne. On appelait ainsi des éléments de l’armée allemande, agents de renseignements où soldats en uniforme français, infiltrés au-delà des lignes afin ‘d’intoxiquer’ la population. Ils colportaient des nouvelles alarmantes pour pousser les gens à s’enfuir. Les foules qui évacuaient vers le sud étaient alors dirigées par eux, afin de provoquer d’énormes embouteillages qui ralentissaient au maximum la retraite des soldats français et empêchaient tout mouvement de troupes. Le capitaine d’état–major de Georges eut un heureux réflexe de méfiance. Il permit à la batterie, où du moins à ce qu’il en restait, d’éviter le bombardement des avions italiens.

L’intervention de l’aviation italienne, en France, sur les colonnes de réfugiés et de militaires en retraite reste encore mystérieuse. A partir du 10 juin, date de l’entrée en guerre de l’Italie contre la France, les avions italiens sont identifiés en val de Loire, en Champagne, dans les Vosges et en Bourgogne ( dans cette dernière région nous avons, nous, le témoignage de Georges qui emploie, lui, le mot acharnement quand il décrit le bombardement) Or il semble que le survol, par l’aviation italienne, des régions situées au nord de la Loire soit techniquement impossible car aucun bombardier transalpin de l’époque ne pouvait survoler les Alpes, et leur autonomie ne dépassait pas 2500 km De plus, des documents d’archives montrent l’existence d’un accord secret entre l’Allemagne et l’Italie donnant pour limite d’action aux deux aviations, le 45e parallèle Nord. Ce dernier passe à une vingtaine de kilomètre au nord de Bordeaux. Pour finir, au lendemain de la guerre, face aux rumeurs de civils massacrés par les pilotes italiens, les nouvelles autorités italiennes demandèrent à la France de faire une enquête. Cette dernière n’aboutit à aucun résultat. Le mystère reste donc entier...

Au moment où Georges et ses camarades étaient témoins du bombardement des avions italiens, les blindés allemands entraient dans Dijon. Ville vers laquelle se dirigeait le reliquat de la 13e batterie. Ce dernier fut donc capturé à Courtivron, à une quarantaine de kilomètres de Dijon, dans le château du village où la châtelaine les avait hébergés. Lorsqu’il apprit l’arrivée des chars allemands dans le village, le capitaine MAXANT demanda à ses officiers, sous-officiers et hommes de troupe qui portaient une arme (Georges était de ceux-là ) de jeter cette dernière dans l’Ignon, la rivière qui traverse le parc du château. Le 17 juin à 14 heures, la 13e batterie du 266e R.A.NA.L, ou, du moins, ce qu’il en reste, se rend à l’ennemi.

Les camps de transit et l’arrivée en Allemagne (18 juin 1940 – 16 août 1940)

« Nous sommes conduits par quelques hommes à bicyclette vers un petit village prés d’Is-sur-Tille. Nous passons la nuit dans un château gardé par un blindé, à l’entrée. Le 18.06.40 vers 10 heures, nous sommes dirigés vers Dijon où nous arrivons vers 16 heures à la caserne Heudelé. Nous couchons, pendant une huitaine de jours, dans la cour. Après, nous réussissons à trouver une chambre pour 12. Notre menu journalier se limite à du café, une dizaine de biscuits de guerre et une gamelle de nouilles. Pendant tout notre séjour en France ce sera comme cela, ou alors du blé ou des biscuits dans de l’eau. Pour avoir sa soupe, il faut faire, tous les jours, la queue pendant 2, 3 heures et plus. Le 01.07.1940, nous sommes transférés au camp de Longvic, à 7 km. Pendant ce séjour, c’est l’inertie complète : ennui et ‘bobards’ à foison. Un jour, en allant à la soupe, j’ai rencontré Louis CABRERA, un copain d’enfance. Nous restons dans cet état de choses jusqu’au 08.08.1940. Les derniers temps, on pouvait se procurer un peu de provisions et du pain, de la ville. Il commence à avoir des bruits de départ pour l’Allemagne. En effet, le 01.08.40, il y a un départ de 15ooo hommes, 3 ou 4 jours après, un autre de 7500 hommes puis le dernier départ de 5000 hommes dont je fais partie.

8 août : Réveil à 5 heures et demie, jus à 6 heures. Rassemblement de tout le monde à 7 heures. Nous sortons du camp en direction de la gare de Longvic. Nous sommes embarqués par 50 dans chaque wagon. Le train passe à Dôle et nous débarquons vers 11 heures à Besançon. Nous sommes groupés dans une vieille caserne du 305e R.A. Nous avons une gamelle de blé. Nous touchons des vivres pour 4 jours : une demie boule de pain, une demie boite de singe, du saindoux et deux cuillères de confiture. Nous couchons dans une vieille et très sale écurie.
9 août : Réveil à 5 heures, rassemblement à 5 heures et demie. Nous restons rassemblés jusqu’à 14 heures où nous montons dans des cars en direction de l’Allemagne. Nous passons par Belfort et arrivons à Mulhouse vers 19 heures où nous cassons la croûte. Pendant tout le trajet, la population a été très gentille pour nous, en nous distribuant toutes sortes de victuailles. Nous repartons en direction de Fribourg , traversons le Rhin sur un pont de bateaux entre Neuf-Brisach et Vieux-Brisach. Nous arrivons à Fribourg vers 22 heures, où nous couchons dans une cour de caserne, au pied de notre car.

10 août : Réveil 6 heures, départ à 6 heures et demie. Nous réparons deux roues dans un garage et repartons vers 11 heures en direction de Stuttgart. Nous traversons la Bavière, les maisons, dans les villages, sont bien fleuries. Nous rencontrons beaucoup de forêts de sapins. Arrivons à Stuttgart vers 17 heures, traversons toute la ville qui est grande et jolie. Nous nous arrêtons prés de la station de T.S.F où nous passerons la nuit, dans un garage, à même la terre battue.

11 août : Réveil 6 heures, départ 7 heures en direction de Nuremberg. Pendant le voyage, nous n’avons presque pas rencontré de voitures civiles. Nous arrivons à Nuremberg vers 11 heures, nous traversons la ville , arrivons à côté du grand stade où nous sommes installés dans un camp transformé pour les prisonniers. Sitôt arrivés, nous allons dans une tente où nous mangeons une gamelle de blé et de pomme de terre. L’après midi ; douche et désinfection des effets. En revenant des douches, nous changeons de tente où nous passons la nuit. Il ne fait pas trop chaud.

12 août : Réveil 6 heures, même menu. Nous changeons encore de tente et faisons diverses corvées.

13 août : Réveil 6 heures et rassemblement à 7 heures pour aller à la fouille, faire inscrire sa profession et formation des équipes de travail. Ensuite, photographie et immatriculation. Mon numéro de matricule est le 99 888. En revenant de la fouille, où ils m’ont pris une toile de tente et un briquet, nous sommes transférés dans des baraques en bois où nous passerons la nuit. Je fais partie, avec PETIT, MONROZIES, GOUSSON et FAGE ( mes camarades depuis le début de la guerre), d’une équipe de 250 hommes pour aller travailler sur les routes.

14 août : Rassemblement à 7 heures où on nous distribue, à chacun, un tiers de boule allemande et un bout de saucisson. Nous nous dirigeons vers la gare, non loin du camp. Sommes embarqués à 50 par wagon, en direction de Bayreuth . Nous nous arrêtons dans cette ville où se trouve, en face la gare, une usine de kaolin ( nous avons eu 10 minutes de crainte et la peur de descendre). Enfin le train s’ébranle et nous dirige sur Harsdoff, où nous descendons. Nous sommes divisés en deux équipes ; une de 100 qui reste à Harsdoff et une autre de 150, dont je fais partie, qui se rend à Waldau. On nous dirige vers un petit bois à 2 km de là, où il y a une baraque (notre demeure). C’est une salle de danse. Nous la débarrassons et y installons nos paillasses pour y passer la nuit.

15 août : Réveil 6 heures, bouillon à 6 h 30, direction le boulot à 7 heures. Nous transportons des planches et des rails toute la matinée pour faire deux autres baraques. A midi, une boule de pain, un morceau de porc et des pommes de terre en sauce. A 1 heure, reprise de notre travail qui consiste à niveler un champ en face de notre baraque. Arrêt du travail à 18 heures, au lit à 21 heures.

16 août : Réveil à 6heures, départ au travail à 7 heures, où nous allons niveler un grand talus sur l’autostrade. A 9 heures et demie, casse croûte jusqu’à 10 heures. A midi, on revient à la baraque pour manger la soupe. Reprise du travail à 14 heures jusqu’à 17 heures 30. C’est dur pour le premier jour... »

Le 17 juin 1940, Georges et ses camarades de la 13e batterie vont grossir les rangs des prisonniers de guerre. Le 25 juin, à la fin de la campagne de France, on compte, dans les rangs français, 92 000 morts et 1 million 850 000 prisonniers. Soit, 20 captifs pour un mort. De tous les temps, aucune armée n’a connu un tel bilan.

Ce nombre impressionnant de prisonniers de guerre interpelle. Quelle peut en être la cause ? Pour certains, l’inactivité durant les cinq mois de la ‘drôle de guerre’ a émoussé l’ardeur des combattants. Ceci ne semble pas exact, car si l’on compare des périodes de temps identiques durant la guerre de 1914, les pertes françaises sont d’un tiers plus élevées durant la campagne de France de 1940. (mise à part la bataille de Verdun). Le nombre important des tués prouve, s’il fallait le faire, l’âpreté des combats. Le témoignage de Georges nous le montre aussi. En fait, la principale cause de ce nombre impressionnant de captifs est la stratégie de l’armée allemande : Le ’Blitzkrieg’ (guerre éclair). Cette stratégie s’appuie sur l’avancée rapide des blindés, en fer de lance. Les divisions d’infanterie suivant à assez longue distance. Pour l’état-major français, les blindés ne peuvent être qu’un auxiliaire de l’infanterie et restent derrière cette dernière. Cette façon de voir les choses est ancrée chez tous les militaires de tous grades. Aussi quand une unité française rencontre une colonne de blindés ennemis, elle est persuadée d’être en arrière des lignes allemandes, donc encerclée, et pour elle toute résistance semble inutile.

La grande majorité des prisonniers a été capturée aux lendemains de la demande d’armistice de la France. Beaucoup d’entre eux, comme Georges et ses camarades, croyaient l’armistice effectif. N’oublions pas, non plus, le discours du général PETAIN du 17 juin, repris par la propagande allemande, appelant à l’arrêt des combats. Beaucoup se sont rendu, ne pensant même pas être prisonniers.

A partir du moment de sa capture, Georges va connaître, jusqu’à son départ en Allemagne, les camps de transit. Les Allemands, premiers surpris de l’ampleur de leur coup de filet, durent improviser plus de 300 camps, situés dans la moitié nord de la France, pour dénombrer tous les prisonniers avant de les diriger vers l’Allemagne.

Ces camps étaient variés. Il pouvait s’agir d’une église, d’un stade, d’une caserne, d’un ancien camp militaire, d’une usine désaffectée ou de simples prés. De manière générale, les conditions de détention étaient exécrables. Le manque d’hygiène et de nourriture égalaient le manque de confort. Il fallait faire, souvent, 2 à 3 heures de queue pour une maigre pitance. Le premier camp de transit de Georges fut la caserne Heudelet, à Dijon. Le second, où ils se retrouvèrent plus de 15 000 hommes, est un camp d’aviation situé prés de Dijon. Dans ce camp, Georges dira, plus tard, avoir vu de nombreux avions militaires français, flambant neuf, n’ayant jamais été utilisés. De ce camp, Georges racontera souvent une anecdote qui montre le désarroi et le manque de clairvoyance de ces hommes qui pensaient être rassemblés là pour être libérés. Un de ses camarades, originaire de Dijon, a eu, un jour, la visite de sa soeur qui lui apportait un panier rempli de victuailles et de linge civil, propre. La première chose que fait cet homme, qui, comme ses camarades, était dans un état de saleté avancé, est de se vêtir des habits propres donnés par sa soeur. Un peu plus tard, une sentinelle, le prenant pour un civil, lui ordonne de décamper. Lui, insista fermement pour rester avec ses camarades. D’après Georges, cet homme regretta amèrement sa bévue, quand, 15 jours plus tard, il partait pour l’Allemagne, pour y rester 5 longues années...

Le départ pour l’Allemagne fut, tout de même, une surprise pour beaucoup. Surtout pour ceux qui ont été capturés après l’appel à cesser le combat du Maréchal PETAIN. Il a été, de tout temps, une tradition de libérer les prisonniers pris après le cessez-le-feu.

HITLER, surpris, au début, par le nombre important de prisonniers, a tout de suite vu le parti qu’il pouvait en tirer. En effet, il avait là, en abondance, une main d’oeuvre bon marché pour parfaire son réseau d’autoroutes qui n’était pas encore terminé. Autoroutes qui lui permirent de rassembler un grand nombre de troupes en peu de temps, lors de l’invasion de la Russie. Paradoxalement, ce même réseau autoroutier favorisa la progression des troupes américaines, en Allemagne, à la fin de la guerre. Toujours en prévision de l’invasion de la Russie, les prisonniers pourront remplacer, dans les champs et les usines, les réservistes partis au front.

Le 16 août 1940, arrivés en Allemagne après un voyage éreintant, Georges et ses camarades découvrent les stalags( camps de prisonniers). Camps où les conditions d’hygiène et de nourriture sont à peine meilleures que celles des camps de transit, avec le travail, un travail harassant, en plus. Leur premier camp (le stalag XIII A) se trouve à proximité de Waldau, un petit village de Franconie dans la région de Bayreuth.

Pendant plus de 5 mois, Georges et ses camarades vont contribuer à l’amélioration du réseau autoroutier allemand. Ce sera une période très dure, marquée par le manque de nourriture, la fatigue et le froid. Période très ambiguë sur le plan mental, car Georges espérait toujours une libération prochaine. Le 1er janvier 1941, il marquera sur son carnet :’ Premier jour de l’année, qui, je pense, sera libératrice’. La photographie ci-dessus a été faite durant cette période, Georges (dans le rond blanc) montre un visage triste. A la fin de cette période le moral s’améliore avec la réception de colis provenant de ses parents, de son frère et de la Compagnie Algérienne.

Conclusion

Le 30 janvier 1941, Georges et ses camarades changent de camp. Ils partent pour l’Autriche. Le voyage s’effectue en train, dans des conditions épouvantables. Ils sont 50 dans des wagons à bestiaux. Les arrêts sont rares et les conditions d’hygiène exécrables. Une boite de conserve circule pour les besoins naturels. Tout le voyage s’accomplit sous une température de –20°C. Le 31 janvier, ils arrivent à Kleinmunschen, un village situé à 5 Km de Linz, en Autriche. Leur nouveau camp, commando du stalag XVIIB, se trouve à 5 Km de ce village. Là, le confort est meilleur qu’à Waldau. Ils sont 18 par chambrée, il y a des douches, des installations pour laver le linge et un réfectoire. Mais la nourriture n’est toujours pas très abondante.

En Autriche, Georges et ses camarades travailleront sur différents chantiers et usines, à Linz. Les notes de Georges, sur son carnet, s’arrêteront à la date du 8 avril 1941. Probablement au moment où il perd tout espoir de libération prochaine.

Libération qui interviendra le 4 mai 1945, réalisée par les Américains. D’avril 1941 à mai 1945, Georges restera au stalag XVII B à Kleinmunschen, prés de Linz. La photographie ci-dessus a été prise durant cette période. Son moral semble être bon. Peut-être pense-t-il proche, la fin de la captivité.

Cette période sera marquée, pour lui, par plusieurs événements importants. Le premier, est le retour en France, en 1941, de son meilleur camarade, MONROZIES. Ce dernier fit partie des 700 000 hommes libérés entre le 1er janvier 1941 et le 8 novembre 1942. En effet, aux discussions de Montoire, le 22 octobre 1940, HITLER accepte de faire libérer, par fractions, un certain nombre de prisonniers. En contrepartie, la France devra accorder à l’Allemagne, les ‘facilités’ nécessaires pour l’aider à hâter la fin de la guerre. Pour faire partie de ces contingents de libérés, il fallait être, père d’au moins quatre enfants, ou ancien combattant de 14-18, ou encore membre d’un grand service public. MONROZIES, avant la guerre, était garde forestier à Louesmes dans le Chatillonnais, en Bourgogne. Après sa libération ‘anticipée’, il poursuit ses relations avec Georges. C’est lui qui demanda à l’une des filles de son collègue garde forestier, la jeune Yvonne STOLL, d’être la ‘marraine de guerre’ de Georges. Cette jeune fille accepta. En fait, elle se mariera avec Georges, le 12 août 1946. L’autre événement marquant pour Georges, fut une tentative d’évasion, en 1943, qui avorta. Le dernier événement fut le mitraillage du stalag XVII B par des avions anglais, en 1944. Malgré les signaux faits par les prisonniers, les avions britanniques effectuèrent plusieurs passages sur le camp. Une balle de mitrailleuse transperça le mollet gauche de Georges.

Après sa libération, Georges se rend à Louesmes pour voir sa marraine de guerre, qu’il ne connaissait qu’en photo, et son ami MONROZIES. Quelque temps après, il retourne à Alger où il sera démobilisé définitivement le 22 juin 1945.

Plus tard, Georges racontera parfois à son entourage quelques souvenirs de cette époque de sa vie. Surtout des anecdotes relatives à la retraite et sa captivité. Mais, jamais il n’a parlé du front de l’Est ni de celui de Champagne. C’est seulement en parcourant le cahier de route du 266e

R.A.N.A.L, conservé aux archives militaires de Vincennes, que nous avons pu constater la dureté des combats, surtout en Champagne, et imaginer les moments très difficiles vécus par Georges et ses camarades durant cette période tragique.

  • Documentation :

*Documents d’archives. ( Service Historique De l’Armée De Terre )
Côte : 34 N 665- 5 à 10 :

  • Cahier de route du 266e R.A.N.A.L.
  • Etat du 266e R.AN.A.L. au 02.09.1939.
  • Rapport du Colonel LARROUDE du 12-07-1940.

*Documents bibliographiques.

  • La Guerre de 1940. (** La défaite.) P Rocolle.
  • Souvenirs d’une bataille perdue. ( 1939-1940). J Riboud.
  • La France contemporaine. Les Années 40. Sous la direction de J Amouroux.

*Documents personnels.

  • Carnet de notes personnelles de G THORET.
  • Livret militaire de G THORET.
  • Fiche de Démobilisation datée du 22.06.1945.
  • Carte de prisonnier de guerre datée du 08.08.1945.
  • Photographies personnelles.

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7 Messages

  • Journal d’un prisonnier de guerre 5 février 10:46, par ALAIN ANGELOT

    Bravo pour ce témoignage qui devrait éclairer les défenseurs de la liberté alors qu’ils n’ont pas vécu cette période de séparation, de privation sans s’être engagés pour la défendre les armes à la main.
    Seuls nos parents et grands-parents peuvent parler de la Liberté payée au prix fort du sang versé.

    Répondre à ce message

  • Journal d’un prisonnier de guerre 5 février 11:49, par Pauc

    Petite rectification : au début il est écrit :Georges était « considéré » comme sous-officier. Il était réellement sous officier et non pas « considéré ».
    Article très intéressant.

    Répondre à ce message

    • Journal d’un prisonnier de guerre 5 février 16:46, par Claude Thoret

      Je croyais que dans l’artillerie c’était comme dans l’infanterie. Lors de mon service militaire j’étais caporal chef mais pas sous-officier.
      Merci pour votre commentaire.

      Claude THORET

      Répondre à ce message

  • Journal d’un prisonnier de guerre 5 février 15:38, par Jacques / Dupé

    Avec le recul du temps, c’est toujours aussi désolant !
    Repli stratégique = débandade des autorités.
    Mon beau-père me racontait comment son régiment de Chars s’apprêtait à monter en ligne, prêt à en découdre. Ils ont attendu les ordres plusieurs jours, ce sont les Allemands qui sont venus les cueillir. Il est revenu au bout de 5 ans !
    Le même scénario s’était déjà déroulé, peu ou prou, de semblable façon en 1870
    Et 1914-1918 ? Si nous n’avions pas eu les Anglais, les régiments d’outre-mer, et les Américains en dernier ressort… Devinez ce qui se serait produit !
    « La meilleure armée du monde » qui se disait alors !
    Et tout ceci malgré la bonne volonté de nos soldats.
    Et merci pour cet article !

    Répondre à ce message

  • Journal d’un prisonnier de guerre 24 février 12:11, par PARISY

    Bonjour,
    La 82émé Division d’Infanterie d’Afrique fesait partie des quelques DNA de l’Armée d’Afrique venues combatre en métropole la majorité est restée sur place où elles ont été dissoutes après l’armistice.
    Formée au Maroc elle était constituée de 3 régiments d’Infanterie :
    Le 1er Zouave
    Le 6émé RTA
    Le 4e RTMarocain
    Le 82e Groupe de Reconnaissance de DI
    De 2 RA d’appui :
    Le 66e RA d’Afrique équipé probablement du 75 1897 avec peut-être un peloton anti-chars
    266e RALD
    Je reviendrai pour les histoires de popote

    Cordialement
    Guitoune

    Répondre à ce message

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