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Jeanne Lévy — Eprouver l’exil (1856-1913)

Le vendredi 15 mai 2026, par Michèle Champagne

Ce texte s’inscrit dans une série intitulée « Ce que la guerre fait aux femmes : attendre, craindre, tenir ». Il ne s’agit pas d’écrire l’histoire des conflits, mais de suivre, à travers trois générations d’une même famille, ce que la guerre fait aux femmes, loin du front.

• Adèle Lévy, pendant la guerre de Crimée, entre 1854 et 1855.
• Jeanne Lévy, en exil lors de la guerre franco-prussienne de 1870.
• Madeleine Léon, réfugiée à Aix-en-Provence puis à Bordeaux au cours de la Première Guerre mondiale.

Trois guerres. Trois femmes.

Trois manières d’attendre, de craindre, de tenir.

L’introduction de cette série, publiée sur le site Histoire et généalogie, expose la démarche adoptée pour la sélection des lettres, les choix de style rédactionnel et les sources mobilisées.

Le premier portrait est consacré à Adèle Lévy. Il s’attache à son quotidien alors que son époux, Michel Lévy, médecin militaire, est envoyé en Crimée. Sa vie, rythmée par l’attente, laisse déjà apparaître, en creux, ce que la guerre inflige aux femmes. Ce portrait est disponible sur le site histoire-genealogie.

Le second portrait porte sur Jeanne Lévy. Adolescente, elle est envoyée avec sa sœur à Folkestone, en Angleterre, durant la guerre de 1870, à l’initiative de ses parents, Adèle et Michel Lévy, restés à Paris.

Le quotidien de Jeanne se reflète à travers ses vingt-deux lettres que Fanchette Léon, ma belle-mère, a transcrites dans un cahier Sentinelles, ne tirez pas... Sans jamais parler à sa place, ces lettres laissent deviner sa fragilité, comme si elle glissait ses mots à mon oreille. Tandis que le monde s’effondre de l’autre côté de la Manche, son corps d’adolescente se transforme.

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Figure 1 Jeanne Lévy. Source : Archives famille Léon

Le départ

Les nouvelles des batailles s’égrainaient dans les journaux. On parlait de routes bientôt coupées. Des volontaires partaient. Des proches quittaient Paris, laissant derrière eux des absences plus lourdes que les présences. Les rues se vidaient, les marchés perdaient leur animation, les carrefours devenaient silencieux.

Fin août, la décision fut prise. Marie quitta Paris avec ses deux enfants, Xavier et Marthe, et sa jeune sœur Jeanne, pour rejoindre Folkestone, où les beaux-parents de Marie s’étaient déjà installés. Au début de septembre, elles embarquèrent sur un ferry à Boulogne-sur-Mer.

Jeanne portait en elle des sentiments mêlés : la peine de la séparation, l’inquiétude pour Paris, et, en même temps, l’envie de découvrir un autre monde. À quinze ans, elle est une jeune fille en devenir, ne comprenant pas ce qui la dépasse.

L’exil à Folkestone

À Folkestone, elles logèrent au 6, Royal Terrace, avec les beaux-parents de Marie. Sept mois passèrent ainsi, de septembre 1870 à mars 1871, entre les visites épisodiques d’Alexandre Léon, l’époux de Marie, et un bref séjour de leur frère, Auguste Lévy.

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Figure 2 Enveloppe de la lettre adressée à Madame Alexandre Léon (Marie Lévy). Source : Archives famille Léon.

Chaque matin, Jeanne descendait jusqu’au port. Les pêcheurs déchargeaient leurs caisses, les mouettes tournoyaient en criant, l’odeur du poisson se mêlait à celle de la mer. Ici, la guerre paraissait lointaine, presque irréelle.

Dans une lettre adressée à leurs parents, Marie décrivait leurs premiers jours dans cette ville nouvelle : la promenade faite dans la haute ville, posée en partie sur la falaise, la beauté du paysage, et le regret de ne pas les avoir auprès d’elles. Elle ajoutait aussi que Jeanne venait de prendre sa deuxième leçon de piano [1].

Le soir, Jeanne écrivait à ses parents, évoquant le confort de la villa, la douceur des promenades, avec un sentiment de culpabilité entre le calme de Folkestone et l’agitation de Paris.

Nous présentons ci-contre la lettre de Jeanne Lévy à ses parents, datée du 17 septembre 1870, pour apprécier son écriture. L’extrait qui suit a été retranscrit à partir de cette lettre.

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Figure 3 Enveloppe de la lettre de Jeanne Lévy à ses parents, 17 septembre 1870. Source Archives famille Léon
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Figure 4 Lettre de Jeanne Lévy à ses parents, 17 septembre 1870. Source : Archives famille Léon

Extrait :

« Je suis bien contente de vous savoir aussi bien portants que possible et j’espère que mon bon Père conserve son calme. Comme je suis en Angleterre, j’irai sans doute voir Londres un de ces jours. Je suis fort peu curieuse des visites protocolaires et j’aimerais bien mieux pouvoir revenir bientôt à Boulogne. »

Ainsi, la curiosité pour l’inconnu côtoyait le désir de retrouver ce qui lui était familier. Les lettres arrivaient de façon irrégulière, et ces longs silences pesaient sur Jeanne. Dans sa lettre du 25 septembre, elle soulignait son inquiétude :

« Voilà bientôt huit jours que nous ne recevons plus de vos bonnes lettres. Il est probable qu’il en est de même pour vous, mais nous tenons à vous écrire quand même, en espérant que par la voie de Newhaven et de Dieppe nos lettres arriveront encore… »

Marie ajoutait :

« Quand donc la paix règnera-t-elle de nouveau entre les hommes ? C’est ce soir que commencent nos fêtes religieuses. Combien nous serons près de vous par le cœur et par nos prières ! »

Leurs lettres furent confiées à des ballons montés, en espérant leur acheminement.

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Figure 5 Le Neptune, Source Marcophilie navale.

Entre le brouillard et l’espérance

Une lettre de leurs parents arriva enfin le 15 octobre. Une lueur d’espoir : les journaux annonçaient des tentatives de médiation entre Français et Allemands. Jeanne pensait à Auguste, lorsque son père évoquait quelques succès militaires. Son frère était enrôlé dans le bataillon des mineurs auxiliaires du génie et participait à des travaux souterrains destinés à renforcer la défense de Paris.

Le 31 octobre, elle glissa un mot dans la lettre de Marie destinée à leurs parents :

« Cela nous paraît déjà bien long et j’espère que nous allons être plus heureux et que les ballons seront assez gentils pour nous en apporter encore. »

Jeanne lisait les journaux anglais avec curiosité. Ils parlaient d’une victoire française à Coulmiers le 9 novembre. Quelques jours plus tard, des journaux français arrivèrent par bateau, nourrissant l’espoir d’un retour à Paris.
À Folkestone, la communauté française réfugiée faisait même appel à des astrologues qui prédisaient que Paris serait libéré autour du 9 janvier 1871. Deux mois à attendre encore ! Jeanne s’y accrocha, sans vraiment y croire.

Le premier janvier approchait. Une nouvelle année se préparait, et la famille restait dispersée par la guerre. Malgré l’hiver, Jeanne sortait presque chaque jour. Elle accompagnait la cuisinière pour les courses, conversait en anglais avec plus d’aisance.

À Paris, le Val-de-Grâce accueillait les soldats blessés du siège. Michel Lévy, médecin général des armées et directeur de l’École de médecine militaire, disposait d’un appartement de fonction. Son rang expliquait qu’il ne puisse quitter la capitale : il organisait les soins et veillait à la formation des médecins militaires.

Entre deux visites, il écrivait à Jeanne, s’inquiétant de son bien-être :

« As-tu une toilette d’hiver complète : manchon, pelisse, collier en fourrure, manteau, châle chaud, chaussures imperméables, bas de laine, gilets, caleçons de laine en nombre suffisant, gants fourrés, cache-nez, etc. ? Es-tu chaudement couchée ? » [2].

Il lui demandait aussi de veiller sur Marie, comme il souhaitait qu’elle veille sur elle :

« Prenez ces habitudes d’aimante réciprocité, de sollicitude vigilante qui profitent à la santé et au bon moral. »

Il évoquait enfin la période décisive du siège, repoussant toute pensée sombre tout en rassurant ses filles sur leur santé :

« Nous voilà dans la période décisive du siège ; dans un mois, la délivrance ou… je repousse toute autre idée. Rassurez-vous sur nous : nos santés sont très bonnes. »

Adèle ajoutait quelques mots évoquant la faim et le froid qui pesaient sur Paris :

« N’oublie jamais que même loin, nos pensées et nos prières vous accompagnent à chaque instant. Ici, la vie suit son cours dans la crainte et le silence des rues. Nous faisons ce que nous pouvons pour rester en bonne santé, mais la faim et le froid se font sentir. »

A l’ombre de la paix

Les nouvelles qui parvenaient jusqu’à Folkestone parlaient encore d’agitation, de tensions, d’une ville prise dans ce que l’on appela la Commune de Paris [3].

Jeanne ne comprenait pas que ses parents restent à Paris. La peur déborda dans sa lettre du 21 mars 1871 :

« Je ne vous comprends pas de n’avoir pas quitté Paris, vous ne pensez pas à nous, aux angoisses dans lesquelles nous nous trouvons. Si vous faites votre devoir envers vos enfants, vous partirez encore à l’heure qu’il est pour Boulogne-sur-Mer. Nous quitterons probablement Folkestone jeudi et en attendant nous vivons dans nos agitations fiévreuses. »

Ce n’est qu’au début d’avril que la famille put enfin se retrouver. De retour au Val-de-Grâce, Jeanne courut de pièce en pièce, touchant les meubles pour s’assurer qu’elle était bien rentrée. Lorsqu’elle s’endormit, elle eut le sentiment d’être enfin revenue, tout en sachant qu’elle ne serait plus jamais la même.

Mariage et ombres de la guerre

Dix ans s’étaient écoulés depuis les frayeurs du siège et les longues nuits à Folkestone. La guerre n’était plus qu’un souvenir, mais ses ombres persistaient dans la mémoire de ceux qui l’avaient traversée. Le destin souriait à Jeanne. Grâce à sa mère, qui confiait la gestion de ses biens à l’agent de change Samuel Alexandre, elle fit la connaissance de son fils, Paul Alexandre. Leur mariage fut célébré le 10 février 1881. Ils vécurent plusieurs années à Dieppe, Paul étant en poste en tant qu’ingénieur des Ponts et Chaussée au service maritime à Dieppe et à Rouen [4]. Le couple habitait à Dieppe, 6, rue Aguado, puis au Quai Berigny, à Dieppe.

De leur union naquirent deux enfants  : Madeleine, en 1882, puis Michel [5], en 1888.

Madeleine épousa Paul Léon [6] en 1906. De cette union naquirent Antoinette en 1907, puis Jean-Paul en 1911. Michel, lui, épousa Jeanne Halbwacks [7] en 1916, mais cette union ne donna pas d’enfants. Madeleine et Michel connaitront la Première Guerre mondiale.

Jeanne ne connut pas la Première Guerre mondiale. Elle s’éteignit le 21 juin 1913, à l’aube d’un siècle qui allait basculer.

La vie de Jeanne s’achève ainsi : commencée sous le signe de l’exil et de l’attente, elle se prolonge dans des années de bonheur auprès de son époux et de ses enfants, et s’éteint avant qu’une autre guerre ne vienne à nouveau défaire le monde.


[1Lettre non datée. Les allusions aux premiers jours à Folkestone permettent de les situer probablement au début de septembre 1870.

[2Lettre de Michel Lévy à Jeanne et Marie Lévy, Paris, 2 janvier 1871.

[3La Commune de Paris éclate le 18 mars 1871 après la défaite contre la Prusse et le siège de la ville. Le mouvement dure jusqu’au 28 mai, lorsqu’il est violemment réprimé, causant plusieurs milliers de morts entre le 21 et le 28 mai.

[4Paul Alexandre, ingénieur français né en 1847 et mort en 1921. Article disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Alexandre_%28ing%C3%A9nieur%29

[5Michel Alexandre, philosophe français, connu pour son engagement pacifiste et son enseignement
de la philosophie, né en 1888 et mort en 1952. Article disponible sur : Michel Alexandre (philosophe) — Wikipédia

[6Paul Léon, né en 1874 et mort en 1962 était au moment de son mariage chef de cabinet du sous‑secrétaire d’État aux Beaux‑Arts. Article disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_L%C3%A9on

[7Jeanne Halbwacks, née en 1890 et décédée en 1980, professeur de philosophie, militante pour les droits des femmes et pacifiste. Article disponible sur : Jeanne Halbwachs — Wikipédia

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