La Creuse est connue pour ses maçons, qui n’ont pas seulement travaillé dans des grandes villes comme Paris ou Lyon mais aussi dans les villages dépourvus de maçons. La presque totalité de ceux travaillant à Arleuf dans le Haut-Morvan [1]entre 1625 et 1725 étaient originaires du Pays de la Marche. Celui-ci est formé du département de la Creuse en entier, un petit bout de la Corrèze et une partie importante de la Haute-Vienne.
- Le marcheur, dessin d’Andries Both, 1613-1642
« La Creuse a peu de ressources naturelles. Comparées à d’autres régions, les terres agricoles y sont pauvres et produisent peu. C’est donc la misère et la petite taille des exploitations agricoles qui ont amené les paysans à partir de leurs villages à la recherche de revenus supplémentaires. L’argent rapporté des chantiers, permet d’acheter de nouvelles terres et surtout de rembourser les dettes. Le départ s’effectue généralement du 1er mars au 15 avril et le retour dans la Creuse a lieu du 1er décembre au 15 janvier. Le trajet s’effectue en groupe, pour éviter les attaques et les vols, essentiellement à pied. Pour se rendre à Paris par exemple, il faut environ une semaine [2] ».
Arleuf est composé d’un bourg et d’une bonne trentaine de hameaux dispersés sur une vaste étendue en partie boisée. Le village se situe le long de la route de Nevers à Autun, à 8 km à l’Est de Château-Chinon. 230 chefs de famille habitaient la paroisse en 1667 selon le mémoire des feux nominatif [3].
Un de ces émigrants de la Creuse était le maçon et tailleur de pierre Jean Poutenet qu’on trouve aussi sous le nom Poutinet, Poutenay et Poutenot. Il était originaire de Saint-Georges proche de Guéret, l’actuel chef-lieu de la Creuse. À Arleuf on le rencontre pour la première fois le 22 novembre 1678, jour où il passe un contrat de mariage avec Marguerite Guenard, fille d’Esmillan et de Jeanne Trinquet [4]. La jeune fille n’avait pas encore 17 ans [5] tandis que son fiancé avait déjà 33 ans, soit presque le double de son âge [6]. Les futurs époux promettaient de se prendre à mari et épouse « le tout selon dieu & son esglize et le plustost que fere se pourra et que lung par laultre sera requis ».
Cependant, Léonard et Marguerite ne se sont pas mariés ! C’est même le contraire. En mars 1680, seize mois après l’établissement de leur traité de mariage, les deux fiancés se retrouvent à nouveau devant le notaire, mais cette fois-ci pour rompre le contrat. En effet, ils ont « entre eux cassé & mis au neant led(it) contrat de mariage futeur » leur permettant de convoler avec une autre personne « sans q(ue) pour raison dicelluy elles puissent jnquietter luns lau(tre) sans aultres despans dommages » [7].
La jeune femme ayant repris sa liberté, elle passe en septembre 1681 un deuxième contrat de mariage, cette fois-ci avec le manouvrier Léonard Voilier de Barat, un des hameaux d’Arleuf, pour se marier avec lui deux mois plus tard [8]. Léonard avait juste quatre années de plus que son épouse, et de ce fait ils étaient peut-être mieux assortis. Le couple aura par la suite six enfants [9].
Jean Poutenet laissera s’écouler quelques années avant de faire de nouveaux projets de mariage à Arleuf où il semble avoir pris racine. Auparavant, le 7 juin 1681, il était passé avec son cousin Léonard Gory devant le notaire. Ils se promettaient mutuellement de construire ensemble un bâtiment pour le laboureur Pierre Rollot habitant à Dechaintre, hameau d’Arleuf, moyennant 27 livres et « une aulne de thoille blanche [10] ».
Ce n’était pas la première fois que les deux cousins travaillaient ensemble à Arleuf. Ils s’étaient déjà associés le 6 mars 1679, pour une durée de huit mois [11]. Le contrat avait été rédigé de la façon suivante : « lesquelles partyes se sont associeez & sassocient... en toutes les besongnes quilz entreprendront & feront pendant led(it) temps de leurs mestiers de masson & les deniers qui en proviendront seront partagez par moitye à la charge que Led(it) poutenot prendra le precipu [12] sur lesd(its) deniers & avant q(ue) destre partagez la somme de douse livres t(ournoi)z... & encore de vingt sols pour les vins que led(it) Gory payera... ». À la vue de ce contrat, on peut se demander pourquoi Léonard Gory devait payer à son cousin 12 livres ainsi que 20 sols pour les vins. Avait-il moins de travail que son cousin ou était-il moins expérimenté que celui-ci ?
Léonard Gory vivait déjà depuis 1672/1673 à Arleuf. Son contrat de mariage du 26 mai 1681 l’atteste [13]. Celui-ci, maçon du pays de la Marche proche de Guéret, fils de feu Jean et de feue Philippe Montaignière travaillait déjà au moins depuis plus de six ans à Arleuf. Il promettait le mariage devant le notaire à Jeanne Germain, fille de Lazare et de feue Lazare Truchot.
Jean Poutenet, tailleur de pierre et cousin germain de Léonard Gory, était tout naturellement son témoin à cette occasion. Il est cependant dommage qu’on ne trouve pas de mariage Gory - Germain dans les registres paroissiaux d’Arleuf. Serait-ce un signe que la jeune femme était domestique dans un autre village et qu’elle ne vivait plus depuis longtemps à Arleuf, ou le projet de mariage fut-il abandonné comme dans le cas de Jean Poutenet et Marguerite Guenard ?
- Armes des maçons
- site www.fabrice-muller.be, reproduit avec son aimable autorisation
Pour revenir à Jean Poutenet, celui-ci a finalement passé en 1684 [14] un deuxième contrat de mariage à Arleuf avec Magdelaine Rollot, veuve d’Anthoine Germenot, avec lequel elle avait eu six enfants entre 1671 et 1681.
Le couple entrera dans la communauté de leur père et beau-père Pierre Rollot Fleury. Ce dernier avait embauché en 1681 Jean Poutenet et son cousin Léonard Gory pour la construction d’un bâtiment. Il est stipulé dans leur convention que s’il arrivait dissolution de leur communauté, le futur pourrait reprendre tout « ceq(ui)l aura porté… [et] Jl lemportera franche et quitte de tous debtz avec la somme de cent livres pour les bons et agreables services que lad(itte) magdelaine rollot & led(it) pierre rollot esperent recevoir cj aprest dud(it) poutenent de la preuve desquelz Jls lont releve ». N’est-ce pas un signe que les Rollot, le père et la fille avec ses six enfants étaient bien contents de voir le maçon Jean Poutenet entrer dans leur communauté ? Ce dernier s’était d’ailleurs complètement fait accepter par les habitants d’Arleuf. Ceci est illustré par le fait que les marchands Hugues Barthault et Charles Veau étaient ses témoins lors de l’établissement de son contrat de mariage avec Magdelaine Rollot.
Le mariage de Jean et Magdelaine fut célébré un an plus tard, le 19 janvier 1685, mais… l’acte inscrit ce jour-là par le curé dans les registres paroissiaux est rayé après coup ! Voilà le texte en question : « Mar(iage) : Jean Poutenet du pays de la Marche et Magdelaine Rollot ont reçu la benediction nuptialle apres la permission reçue de Mr le grand vicaire et les trois proclamations de bans accoutumées le 18 jan(vier) 1685 en p(rese)nce de Barthe(le)my Grillot beaufrere de la p(aroi)sse d’Alluy [15], de François Leger et Lazare Barthaut lesquels ne signent. F(rançois) Martin Curé »
La question se pose alors pourquoi et quand l’acte de ce mariage, qui a bien été célébré à l’église, fut-il rayé par le curé ? En tout état de cause, deux enfants sont nés de cette union, Huguette le 4 septembre 1685, puis le 14 mai 1692 Barthelemi, qui, lui, est inscrit comme étant fils d’illégitime mariage de Jean Poutinet et Magdelaine Rollot.
L’acte de mariage a donc été rayé entre les naissances d’Huguette et Barthelemi, la première n’ayant pas été considérée à sa naissance par le curé comme née de mariage illégitime. Pourquoi une situation aussi inhabituelle ?
La raison de l’annulation de son mariage avec Magdelaine Rollot se trouve dans « le mémoire des choses principales à regler dans chaque parroisse [16] » établi en 1697 après la visite pastorale effectuée cette année-là. En effet, il y est noté : « Tenir la main à la separation du nommé Jean Poutenay quon est certain estre marié dans le diocese de Limoges ». À côté de cette phrase est marqué avec une autre écriture un laconique : « Cela est fait ».
Comme c’était habituel à l’époque, le poids de l’Église a été le plus fort et Jean Poutenet fut obligé de se séparer de Magdelaine Rollot et de leurs deux enfants, car il a été convaincu d’avoir déjà une épouse dans son pays natal qui devait encore vivre à ce moment-là. Quand Magdelaine meurt le 9 octobre 1699 à environ 45 ans, le curé ne parle, bien sûr, pas de Jean Poutenet, mais il indique seulement qu’elle est veuve de François Germenot.
Cependant, Jean Poutenet est resté à Arleuf, et on peut espérer qu’il n’a pas quitté Magdelaine Rollot en dépit de l’injonction faite par le curé. Le maçon y est décédé le 25 novembre 1705 [17], âgé d’environ 60 ans, juste deux mois et demi avant le mariage de sa fille Huguette le 9 février 1706 avec Dominique Doridot, un garçon du village. Il semble donc que la communauté villageoise n’ait pas mis la fille au ban de la société parce que ses parents ont vécu dans le péché selon le droit canon. Les paroissiens obéissaient ainsi à l’esprit de justice et non pas à la lettre en ne faisant pas subir à la fille de Jean et de Magdelaine la faute qui incombait seule à son père, ayant caché son union antérieure, et aux ecclésiastiques, qui avaient été peut-être trop pressés ou négligents dans la vérification des dires du maçon.
Et ici, j’ai besoin de votre aide, chers lecteurs. Je ne suis jamais arrivée à trouver tous les actes pouvant élucider ce "mystère", à savoir, entre autres :
- l’acte de naissance dans la Creuse vers 1645 de Jean Poutenet, maçon du pays de la Marche de la paroisse St Georges, fils de Jean Poutenet et Françoise Longy,
- l’acte de mariage de ces derniers, comme aussi leurs décès et tout autre acte concernant cette famille
- les actes concernant le cousin Léonard Gory et le beau-frère Barthelemy Grillot originaire d’Alluy dans la Creuse
et, bien sûr, surtout : - l’acte du premier mariage, toujours dans la Creuse, de Jean Poutenet, probablement entre 1665 et 1678
J’ai essayé de trouver une réponse auprès de l’évêché de Limoges. Peut-être n’ai-je pas su frapper à la bonne porte. Par téléphone on m’a répondu que, soit disant, il n’y ait pas/plus d’archives.
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