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Enquête sur Le Martin, navire soupçonné de se livrer à la traite des Noirs

Le mercredi 1er mai 2002, par Jérôme Malhache

La famille Denis de Trobriand de Keredern s’est brillamment illustrée au fil du temps. Sur mer, bien entendu pour ces Bretons, mais aussi sur terre. Jean-Joseph-Sylvestre Denis de Trobriand, participant aux recherches entreprises pour retrouver La Pérouse, laissa le nom de Trobriand à une grande île de la Louisiade tandis que la partie la plus au nord de cette île devenait le cap Denis.

Pour sa part, Philippe-Régis Denis de Trobriand, auteur de « Les gentilshommes de l’ouest », évocation de l’épopée de Madame la Duchesse de Berry, supprima Philippe de ses prénoms à l’avènement de la monarchie de juillet... Il est surtout connu pour son engagement dans la guerre de Sécession du côté de l’Union (choix identique à celui des princes de la maison d’Orléans !). Colonel des Gardes Lafayette, 55e régiment des volontaires de New York, c’est en qualité de chef de brigade qu’il participa à toutes les grandes batailles : Williamsburg, Fredericksburg, Chancellorsville. A Gettysburg il soutint le centre de la ligne du major Pickett. Le jour de la reddition du général Lee à Appomattox il reçut le brevet de major général.

Mais c’est d’un autre membre de cette famille dont il est ici question. Nous approcherons cet insolite marin à travers l’étude du dossier de la plainte qu’il déposa en 1830 contre le lieutenant de vaisseau Dupuy, dossier conservé aux Archives Nationales sous la cote Marine/BB/4/524. A cet égard soulignons la richesse de cette sous-série BB4 (campagnes) qui peut, grâce aux dépêches et autres documents qu’elle rassemble, pallier l’inexistence des journaux de bord. En effet nombreux étaient les officiers qui négligeaient d’en tenir un (A.N. inventaire de la sous-série 4JJ par Georges Bourgin revu et complété par Etienne Taillemite).

Quant à ceux qui nous sont parvenus il faut les rechercher dans les archives des ports à l’exception de l’ensemble figurant dans la sous série 4JJ des Archives Nationales.

Début avril 1829 la corvette L’Orythie, bâtiment du roi de France commandé par le capitaine Dupuy, entrait dans les eaux de Matanzas, port voisin de La Havane. Elle venait y chercher des informations sur les pirates qui à cette époque infestaient encore les côtes de Cuba.

Lorsqu’elle fut à l’ancre un certain capitaine Denis de Trobriand vint à son bord. Il commandait un très grand brick battant pavillon hollandais, Le Martin. On imagine aisément qu’il fut accueilli fort cordialement par les officiers de L’Orythie, divertis par la visite d’un compatriote. La conversation allant son train il leur déclara sans embarras qu’il venait de la traite des Noirs. A ce point du rapport, les membres de la commission qui sera formée l’année suivante pour instruire l’affaire, n’ont pu s’empêcher d’introduire une remarque subjective : « comment est-il possible d’expliquer de telles déclarations ? ». Le capitaine au long cours ne s’arrêta pas là dans son récit et expliqua que mouillé à Boni (Bonny, dans le delta du Niger, important marché d’esclaves), il rencontra une corvette anglaise qu’il prit pour un bâtiment négrier comme lui. Il délégua son second à son bord mais les anglais le retinrent et envoyèrent à leur tour une chaloupe montée par deux officiers et douze marins. Ils déclarèrent à Trobriand qu’il était leur prisonnier. Le réaction de l’aventurier ne se fit pas attendre et il appareilla aussitôt en enlevant les anglais. Il les débarqua plus tard dans le golfe du Bénin, sur l’île du Prince. Cette équipée sera confirmée ultérieurement par le capitaine Owen, commandant la corvette L’Eden, venu alors à Bonny sur renseignements à la recherche d’un bâtiment faisant la traite.

Poursuivant ses confidences Trobriand affirma avoir renoncé à la traite mais que son équipage, fort de quatre-vingts hommes de toutes les nationalités, avait voulu le contraindre à la piraterie !

Pour mesurer l’inconséquence des propos tenus par ce capitaine à des officiers de la marine du Roi il faut se replacer dans le contexte de la législation en vigueur. Si, au siècle précédent, la traite avait fondé la fortune de certains armateurs et assuré la prospérité de nombreux marins, à cette époque elle était devenue illégale. Abolie par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis en 1807, elle l’avait été pendant les Cent-Jours par Napoléon. Le Congrès de Vienne officialisa son interdiction.

En 1817 Louis XVIII promulgua une ordonnance menaçant de confiscation tout navire tentant d’introduire des Noirs dans une colonie française.

Dés 1820 des croisières de répression furent envoyées aux côtes occidentales de l’Afrique pour ne pas laisser sans effet ces dispositions. A partir de 1825, par des primes, on intéressa même les marins à la capture des bâtiments négriers.

Dans ces conditions on conçoit que le discours du capitaine Denis de Trobriand fut jugé assez malsonnant par le capitaine Dupuy pour que ce dernier entreprenne sa propre enquête. Il apprit que le bâtiment avait été armé à Pointe à Pitre. Parti en juillet 1828 il s’était rendu à Saint Thomas (San Tomé ?) sous pavillon portugais. Il y avait pris du consul de Hollande une expédition pour Cuba. En se rendant à destination il était passé par les côtes de l’Afrique. Enfin courant mars 1829 il avait débarqué à l’est de Cuba une cargaison de Noirs.

Le capitaine Dupuy ne tarda pas à apprendre que Trobriand armait encore pour la traite. Par ailleurs il avait acquis la certitude que le bâtiment était français. Mais il ne pouvait en aucun cas le saisir, battant pavillon hollandais et ancré de surcroît dans un port espagnol. Trobriand continua son armement, déclarant publiquement que si L’Orythie tentait de le visiter à la mer il saurait l’en faire repentir. Et les dix-huit sabords ménagés dans la coque du Martin pour du gros calibre accordaient un certain poids à ses paroles.

Une nouvelle information parvint à la connaissance du capitaine Dupuy. On disait que le sieur Maillard, capitaine du Martin, avait été assassiné par son second, Denis de Trobriand. L’officier se décida donc à engager une démarche auprès du gouverneur de Matanzas. Devant ce haut personnage il invoqua les instructions données par le Roi lesquelles lui enjoignaient d’arrêter dans les ports étrangers les bâtiments français, quelles que soient les couleurs dont ils se couvrent, lorsqu’il aura la conviction qu’ils se sont livrés au commerce de la traite et à bien plus forte raison ceux qui ont exercé la piraterie. Sans enthousiasme le gouverneur se vit dans l’obligation d’ordonner une inspection afin de rechercher les éléments pouvant étayer les assertions du capitaine Dupuy. Dans l’intervalle, sous l’œil indifférent des douaniers, la goélette Protectora effectua un va et vient entre Le Martin et la côte, évacuant les armes, dont les sabres et poignards que Trobriand avait fait aiguiser à terre aux vues et aux sus de tout le monde, y compris la pièce de 24 montée sur châssis à pivot. Dans de telles conditions le résultat de l’inspection qui suivit était prévisible.

Dans le même temps un certain Auguste Rideau, jeune marin de La Rochelle de l’équipage de Trobriand, se présenta à bord de L’Orythie en déclarant qu’il ne voulait pas « faire le métier de pirate ». Le Martin, non saisissable, resta néanmoins immobilisé.

C’est alors que le supérieur du capitaine Dupuy, le capitaine de vaisseau Lecoupé, vint reprendre le commandement de la station de La Havane. Sur ses instances la patente produite par Denis de Trobriand, adressée au gouverneur de l’île de Cuba, fut soumise à l’examen du consul général de Hollande. Le document, établi le 7 mars 1828, avait été dressé en faveur de Paul Marcial et accordé pour douze mois. La seule restriction de navigation portait sur les côtes de Guinée. En conclusion, bien qu’échue et destinée à une autre personne, elle était en règle ! D’ailleurs Denis de Trobriand pouvait fort bien expliquer les détails peu concordants. Marcial étant disparu, il lui avait bien fallu prendre le commandement du navire et le conduire à bon port quitte à dépasser les délais.

Le consul de Hollande s’était exprimé sur l’unique question que lui avait posé le gouverneur espagnol : la patente était-elle légitime. Avec les français il se montra plus explicite. Si on lui avait demandé si le bâtiment mouillé à Matanzas était bien le brick Le Martin pour lequel la patente avait été expédiée, sa réponse aurait été qu’il avait de fortes raisons d’en douter. En effet le vrai Martin jaugeait 252 tonneaux alors que le navire suspect en accusait 421. Par ailleurs Denis de Trobriand avait affirmé que le bateau avait un propriétaire français tandis que le document établissait qu’il était la propriété d’un certain Antoine Benjamin d’Almeyda, sujet des Pays Bas.

Fort de ces éléments Lecoupé décida de monter d’un ton auprès du gouverneur de Cuba et parla d’offense au pavillon du Roi de France. Une fois encore l’Espagnol eut recours à une manœuvre dilatoire, il estima que l’affaire était de nature à être examinée par l’assesseur auditeur de la Guerre à Santiago. Le 10 juin 1829 jugement fut rendu, prononçant qu’il n’y avait pas lieu de poursuites à l’encontre du capitaine du brick et de son équipage et levant la détention du bâtiment. Ulcéré le commandant Lecoupé n’avait plus qu’à transmettre le dossier à son ministre de tutelle.

Rentré en France, le sieur Denis de Trobriand déposa une plainte contre le capitaine de frégate Dupuy le 8 avril 1830. Il était question à la fois d’un préjudice matériel, conséquence de l’immobilisation prolongée à Matanzas, et d’une atteinte à sa réputation. Le premier bureau de la 2e direction du ministère de la Marine et des Colonies fut chargé de former une commission pour examiner les faits. Le contre amiral baron des Rotours, ancien gouverneur de la Guadeloupe, fut d’abord pressenti comme président. Il déclina cette charge arguant de son état de santé... Elle fut finalement présidée par le contre amiral baron Lemarant assisté de Monsieur Cahier, avocat général à la Cour de cassation, et de Monsieur Jacques, commissaire de marine.

Cette fois Trobriand prétendit que Le Martin était un brick de guerre brésilien, le Correo de Maragnan, pris par un corsaire de Buenos Aires qui vint à Saint Eustache (Statia) pour le vendre. C’est là qu’il fut confisqué par le gouverneur de Hollande puis acheté par la maison Bourrinet et Beauclair. On voit que le plaignant n’était pas à cours d’imagination pour trouver un sens à cette accumulation de détails contradictoires. Les membres de la commission qualifièrent de « pure fable » cette tentative d’explication.

Bien entendu elle considéra que le capitaine de frégate Dupuy, alors spécialement chargé de surveiller les mouvements de tous les navires soupçonnés de piraterie ou de traite, avait agi à bon droit. Elle releva que si Trobriand avait éprouvé des dommages il ne devait les imputer qu’à lui seul, ceux-ci étant la conséquence de ses contraventions à la loi. Elle conclut en estimant qu’il n’y avait pas lieu de prendre sa plainte en considération. Elle suggéra même que des mesures pourraient être prises à son encontre « pour que soient exécutées les lois du Royaume ». On peut encore noter cet attendu « faut-il ajouter que dans sa lettre du 22 novembre 1830 le sieur de Trobriand déclarant que depuis la loi d’avril 1829 il a renoncé à la traite des nègres reconnaît bien explicitement que avant cette loi (...) il se livrait à cet infâme trafic ».

Une page d’une histoire sombre devait être tournée et une pratique, qui quelques années plus tôt n’avait rien de répréhensible si ce n’est de honteux (ne dit-on pas que le propre père de Chateaubriand se livra au commerce triangulaire) devait être éradiquée.

Restait l’esclavage. On connaît les étapes de son abolition en occident. En 1848 dans les colonies de la France, en 1865 aux Etats-Unis, en 1886 à Cuba et en 1888 au Brésil. Le général de Trobriand, comme nous l’avons vu, contribua brillamment au succès de la cause abolitionniste même si, comme il l’affirma lui-même (ne se différenciant pas en cela de nombreux américains de souche combattant dans les rangs nordistes), ce n’était qu’un motif accessoire, secondaire (David Delpech : « Régis de Trobriand, de l’aristocrate français au citoyen américain » in « courrier de la guerre d’Amérique » n°50). La raison essentielle du combat en était le maintien de l’intégrité nationale, la sauvegarde de l’Union, la survie de ses institutions.

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