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Divagations généalogiques : « Dis, c’était quoi le prénom de Maman Cocard ? »

Première divagation : Maman Cocard

Le vendredi 25 novembre 2022, par Michel Baumgarth

Première divagation : Maman Cocard

Mon énième réveil intempestif d’une de mes banales nuits de dys-somniaque me laissa en tête à tête avec une vieille dame de mon enfance.
Étonnamment, rien dans les péripéties de ma journée n’expliquait la réapparition nocturne de «  Maman Cocard  » dans ma mémoire, d’autant que notre dernière rencontre remontait au milieu des années cinquante et que je n’étais alors qu’un minot.
À vrai dire cette résurgence ex nihilo était la bienvenue car elle me permit de meubler les pauses insomniaques qui encombrèrent encore ma fin de nuit : je pus ainsi rassembler tous mes souvenirs à son propos.
Ou plutôt presque tous car ma mémoire restait inexorablement rétive sur un point : le prénom de Maman Cocard se refusait obstinément à ma souvenance.

Pour remédier à ma défaillance, j’ai consulté la mémoire prodigieuse de Christian, mon frère aîné : « dis, c’était quoi le prénom de Maman Cocard ? »

Sa réponse fut rapide, péremptoire et étonnante : « je l’ignore car je ne l’ai jamais entendu prononcé ; pour nous, les enfants, elle était Maman Cocard  ; pour les adultes, elle était aussi Maman Cocard  et même Émile, son mari, l’appelait familièrement Maman Cocard  ! ».

Mon historiette se serait arrêtée là si je n’avais pas été féru de généalogie et même, disons-le, quasiment généalopathe dépendant : comment aurais-je pu résister face à une si belle énigme ; il était inimaginable que je reste sur cet échec sans au moins tenter de la résoudre.

Je vous entraine donc dans mon enquête à la recherche du prénom de celle qui portait l‘affectueux sobriquet de Maman Cocard .

Maman Cocard et son Émile…

Ni elle ni lui n’appartiennent à ma parentèle, mais ils ont joué un rôle essentiel dans ma présence en ce bas monde.
L’existence des mythes familiaux est bien connue des généalogistes : les mémoires collectives sont encombrées de bien des affirmations péremptoires de provenance indéterminée, invérifiables et pourtant admises par tous comme fondées. Concernant le couple Cocard, mon frère et moi avions en commune mémoire deux de ces allégations :

1- Maman Cocard aurait été à l’origine de la rencontre de mon grand-père Adrien Baumgarth et de son épouse Victorine Viot, ma grand-mère. Cela explique ma curiosité et ma motivation à combler mon ignorance de son prénom car, sans Maman Cocard, il n’y aurait pas eu cette rencontre, donc pas eu mon père et a fortiori pas eu de moi pour écrire ces lignes…

2- Maman Cocard aurait épousé Émile qui était son cousin pour … ne pas changer de nom !

En fait, si la confrontation des souvenirs de notre duo fraternel se révéla riche en détails et anecdotes, elle ne nous livra que bien peu de données concrètes pour initier ma recherche :

• Maman Cocard était la grande copine de Victorine.
• Elle était la cousine d’Émile et s’appelait Cocard avant leur mariage.
• Émile était le grand copain d’Adrien.
• Dans les années cinquante le couple Cocard habitait Créteil, au 6 de l’impasse du paradis, apparemment sans descendance.
• Leurs amitiés croisées étaient fort anciennes puisque mes grands-parents se sont mariés le 28 août 1920.

Qui es-tu Émile ?

Muni de ce seul pauvre viatique la stratégie à mener n’avait rien d’évident et mon affaire semblait bien mal engagée.
D’aucuns se seraient précipités vers Généanet à la recherche de l’existence d’un couple Cocard/Cocard ; la réussite de cette démarche me parut bien trop improbable et surtout castratrice du plaisir escompté de mes vagabondages généalogiques à venir : la connaissance du prénom était certes mon but, mais le voyage par l’autoroute m’aurait été bien insipide…

J’optais donc pour un parcours par les voies de traverse et Émile me parut être le fil conducteur le plus solide puisque, a contrario de son épouse, son pedigree (nom et prénom) était complet.

Adrien, mon grand père est décédé en 1974 ; Émile, son grand copain, lui a-t-il survécu ?
Si oui, le registre INSEE des décès en France depuis 1970 mentionnera le sien.
Ma requête Cocard Émile me livra une seule réponse :

Mais était-ce bien l’Émile Cocard de mon grand-père ?
Deux données plaident en faveur de cette hypothèse : sa naissance en 1891 (comme Adrien ) et son décès à Créteil, la ville où vivaient nos Émile et Maman Cocard dans les années cinquante.
C’était certes encourageant, mais bien insuffisant pour conclure formellement. Un document pourrait nous permettre de progresser : la fiche militaire du candidat que j’avais déniché.

En voici la synthèse :

Registres matricules Seine / bureau 4 / 1911 / Émile Cocard : fiche N°3186 :

• Incorporé le 9 octobre 1912
• Disparu le 20/8/1914 à Morhange et présumé prisonnier.
• Prisonnier interné à Stuttgart
• Rapatrié d’Allemagne le 11/11/1918.
• Réincorporé dans divers régiments ; pour le dernier, l’entrée est notée le 19/3/1919, mais pas la date de démobilisation et aucune mention de l’adresse de retour à la vie civile.
• une seule adresse ultérieure mentionnée à la date du 13/1/1931 : 58 rue de la tombe Issoire à Paris 14.

Cet Émile a été prisonnier interné à Stuttgart comme le fut Grand-père Adrien !!! Voilà qui mérite une petite visite à la valise renfermant les photos héritées de mon aïeul …
J’en sélectionnais deux portant au dos la mention Stuttgart, mais non datées : il était bien là, l’Émile Cocard de mon enfance et meilleur copain de Grand-père Adrien !!!

Un scrupule me retenait toutefois de crier victoire : mes yeux, vieux de 78 ans, prétendant reconnaître, sur deux photos plus que centenaires, deux jeunes soldats d’environ 25 ans que je n’ai connu que lorsqu’ils étaient quasi-sexagénaires … était-ce la réalité ou une illusion créée par mon inconscient désir d’avancer dans ma recherche ? Persuadé que ce possible biais n’affecterait pas le jugement de mon frère Christian, je soumis donc les clichés à son expertise : sans réserve, il conforta ma conviction : sûr de sûr, c’était bien notre Émile !
Émile dûment identifié, nous avions fait la moitié du chemin ; il nous restait à trouver son acte de mariage.

Le mariage d’Émile…

L’option stratégique la plus prometteuse était évidemment l’existence d’une hypothétique mention marginale portée sur son acte de naissance. L’idée était bonne :

Mais mon euphorie fut de courte durée : le nom de la mariée n’était pas Cocard et le mariage était postérieur de 18 ans à celui d’Adrien et Victorine !!!
À l’évidence les deux mythes qui avaient guidé ma recherche avaient du plomb dans l’aile !
La conjecture qu’il s’agisse d’un autre mariage d’Émile manquait singulièrement de consistance car il s’intercalerait bizarrement entre les années vingt où Maman Cocard aurait servi d’entremetteuse à mes grands-parents et les années cinquante où je l’ai connue épouse d’Émile. Toutefois plus de 30 ans de pratique généalogique m’ont vacciné contre le rejet a priori des situations qui paraissent farfelues, extravagantes, invraisemblables, voire insensées.

Allons plutôt voir ce que contient ce perturbant acte de mariage :

• Émile n’y est pas mentionné comme veuf ou divorcé ; il s’agit donc pour lui d’un premier mariage.
• Il demeure 58 rue de la tombe Issoire Paris 14 ème - (comme sur sa fiche militaire en date du 3/1/1931).
• L’épouse, Marie-Catherine Lépy est née le 14/8/1879 (soit 11 ½ ans avant Émile à Magny Cours dans la Nièvre et elle demeure à la même adresse que lui.
• Et surtout elle est veuve… veuve de… Maximilien Alexandre Cocard !!!
Cocard ! Cocard comme Émile !

Maximilien Alexandre Cocard 

Une mention additionnelle en marge de l’acte de naissance de Marie Catherine Lépy livre la date et le lieu du premier mariage : 12/8/1905 à Paris 10.
L’acte de ce mariage nous apprend que Maximilien est né le 11/2/1882 à Créteil.
En marge de cet acte de naissance figure son décès le 30/7/1910 à Créteil ; la cause du décès est certainement la tuberculose pulmonaire puisque sa fiche matricule le note réformé définitif pour ce motif le 14/10/1905. 
La probabilité que la morvandelle Marie-Catherine Lépy soit la cousine d’Émile le cristolien est infime ; mais quid du duo Émile/ Maximilien ?
Les registres de Créteil nous donnent la réponse : ils étaient cousins germains.

Le mythe n’en était donc pas tout à fait un :

• Par son second mariage, Marie Catherine est passée du statut de veuve Cocard à celui d’épouse Cocard et n’a donc pas changé de nom.
• Émile était bien son cousin, mais seulement par alliance puisque cousin germain de son premier mari.

Mais de là à faire de la conservation du nom la motivation du mariage… Cette allégation relève à coup sûr du mythe.

L’énigme du prénom de Maman Cocard est donc résolue : elle se prénommait Marie Catherine !

J’ai donc réussi la gageure que je m’étais fixée ; mais cette victoire me laissait un arrière-goût d’incomplétude car, si j’avais redonné son prénom à Maman Cocard, mes recherches avaient fait apparaître bien des lacunes sur ce que fut sa vie. Mon insatiable curiosité ne pouvait s’en satisfaire.
Nous allons donc essayer de compléter sa biographie à partir des actes d’état-civil, des divers recensements disponibles et des fiches matricules des hommes de son entourage.

Qui étais-tu Marie-Catherine dite Maman Cocard ?

• Marie Catherine Lépy est née le 14/8/1879 à Magny Cours dans la Nièvre.

• À 19 ans, nous la retrouvons domestique à Paris 10 où elle accouche le 5/11/1898 d’un garçon né de père inconnu (= Charles Lépy).

• À 26 ans, elle se marie le 12/8/1905 à Paris 10 avec Maximilien Alexandre Cocard, fumiste, né le 11/2/1882 à Créteil ; il reconnaît le petit Charles dont manifestement il n’est pas le géniteur puisqu’alors il l’aurait conçu à moins de 16 ans ; Charles Lépy se mue donc en Charles Cocard. L’acte de mariage la donne toujours domestique et habitant avec sa sœur Louise qui est son témoin.

• À 28 ans, nous la retrouvons, sans profession, à Créteil où elle accouche le 31/5/1907
d’un garçon (= André Cocard).

• À 31 ans, notée journalière, elle devient veuve : Maximilien meurt le 30/7/1910 à Créteil certainement de tuberculose pulmonaire.

• Aucune autre trace n’est retrouvée jusqu’au 16/4/1917 où la fiche matricule de son fils Charles le note domicilié au 58 rue de la tombe Issoire à son incorporation ; cette adresse est celle où demeura Maman Cocard pendant au moins deux décennies et c’est aussi celle qui figure sur la fiche matricule d’Émile en 1931. Son départ de Créteil se situe donc entre août 1910 et avril 1917 sans que nous puissions préciser.

• À 52 ans, le recensement 1931 de Paris 14, au 58 de la rue de la tombe Issoire la note chef de famille et sans profession, avec son fils André, mais sans mention de notre Émile.

• À 54 ans, elle marie successivement ses deux fils à Paris 14 : André le 18/1/1933 (X Marcelle Augustine Cambien) et Charles le 16/3/1933 (X Angèle Louise Rappeneau) ; notre Émile est à chaque fois le témoin des mariés et tous les 6 sont notés habitants au 58 rue de la tombe Issoire.

• Un arbre Généanet nous apprend que Maman Cocard a été 3 fois grand-mère par André (2 filles et 1 garçon).

• À 57 ans, le recensement de 1936 à Paris 14, au 58 de la rue de la tombe Issoire, la note journalière, mais avec Émile qui est dit son cousin et plombier.

• À 59 ans, femme de ménage, elle épouse Émile, manœuvre, le 17/12/1938 à Paris 14 ; tous deux sont domiciliés 58 rue de la tombe Issoire.

• Dans les années cinquante le couple habitait à Créteil au 6 impasse du paradis dans un grand terrain ; l’installation y était spartiate avec une partie jour dans une petite bâtisse en pause très prolongée de construction et un refuge nocturne dans une autre au fond du jardin.

• Elle meurt le 16/3/1967 à Créteil ; Émile lui a survécu 13 ans ½.

Une biographie sans photographie m’aurait semblée trop incomplète ; je me devais de pallier cette insuffisance ; la valise aux trésors de Grand-père Adrien me permit de résoudre le problème : j’y dénichais une boite en bois remplie de boitiers en carton renfermant des plaques photos en verre comportant chacune deux clichés négatifs juxtaposés presqu’identiques et un drôle d’appareil permettant leur vision en relief.

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La visionneuse Photo-Plait

Sur trois des plaques figurait le trio Émile /Maman Cocard /Victorine ; Adrien en était évidemment absent puisqu’il était le photographe.

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Sur l’une des plaques figuraient les deux couples d’amis : Adrien et Victorine sont à gauche et au centre ; Maman Cocard et Émile sont à droite.

Mais quid du second mythe familial ?

Maman Cocard fut-elle l’entremetteuse de mes grands-parents ? Il m’était impossible de laisser cette question en suspens ; mais patience, ô mon lecteur, faisons une petite pause et la réponse ne tardera pas…

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