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D’Orléans à Alger, l’itinéraire d’une vie, (1877-1951) (1re Partie)

Le vendredi 7 avril 2023, par Claude Thoret

C’est l’itinéraire de la vie d’Eugène THORET né à Orléans le 5 septembre 1877 et décédé à Alger le 5 février 1951. Né d’une très vieille famille de jardiniers orléanais, rien ne présageait d’un tel parcours. Comme ses ascendants, petits propriétaires, il était destiné à faire fructifier le petit héritage familial dans son lieu natal. Mais son destin en a décidé autrement. Aussi allons nous lui laisser le soin de nous raconter tout cela.

" Je m’appelle Eugène THORET , aujourd’hui, en 1950, je suis dans ma 73e année, je suis veuf depuis un an et en retraite définitive depuis quatorze ans. J’ai travaillé dès l’âge de 14 ans. J’ai fait différents métiers ; jardinier à Orléans, Cheminot à Paris-Pantin, Jardinier au palais du gouverneur à Alger, ’gardien de la colonie publique’ (agent pénitentiaire) dans l’intérieur algérien et enfin gardien de jardin public au ’Jardin d’essai’ à Alger.

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Eugène vers 1950.

J’habite à Hussein-dey, une commune limitrophe d’Alger. Je suis en location dans un petit appartement du N°2 de la rue Lamoricière, au premier étage.

Je me plais bien dans ce petit appartement. Nous l’avons emménagé avec Marie-Joséphine, mon épouse, il y a 12 ans. C’est un petit deux pièces cuisine, aménagé de façon modeste mais confortable, je ne suis qu’un petit fonctionnaire à la retraite.

La pièce principale qui sert de salle à manger est meublée d’un buffet deux corps de style Henri II, d’une table à rallonges du même style ainsi que de six chaises cannées et de deux fauteuils type barbier. La table est surmontée d’un lustre en fer forgé années 30. La décoration de cette pièce reste simple, les murs sont tendus de deux tapisseries, l’une représentant un chasseur en position de tir et l’autre l’Angélus inspiré de celui de Millet. Sur l’entre-deux-corps du buffet nous y avons placé une lampe de Gien qui vient de mes parents et une pendule dite de Paris ainsi qu’un service à liqueur style années 30 avec sa carafe à bec d’argent.

La chambre aussi est toute simple. Elle est meublée d’une armoire à deux pans, d’un lit à rouleaux , d’un chevet et, enfin, d’une chaise cannée, le tout en noyer. La décoration ici aussi est simple, les murs sont garnis de petits tableaux représentant des paysages algériens. Le chevet, lui, est garni d’une lampe et d’un réveil.

Depuis le décès de Marie-Joséphine je souffre de la solitude. La fille de mes voisins de palier, les BENCHETRIT, vient régulièrement faire mon ménage. C’est une jeune femme agréable et serviable. J’ai des liens amicaux avec ses parents.

Les après-midi, l’été, quand il ne fait pas trop chaud, après ma sieste, je vais me promener dans le quartier où je retrouve sur la place de la mairie quelques amis, retraités comme moi, pour bavarder assis à l’ombre des arbres et des palmiers.

Les après-midi d’hiver nous nous retrouvons dans un des cafés de la rue Constantine (rue principale d’Hussein-Dey) pour jouer aux cartes et boire l’anisette avec la kémia ( olives, lupins, moules ou sardines à la sauce escabèche, cacahuètes, etc... ).

Mais j’ai aussi des visites. Ma belle fille, la femme de mon second fils, Georgeot (Georges), qui habite à Alger, vient me voir régulièrement avec son petit garçon. J’ai aussi des amis comme les GALIERO ou les SALVA qui viennent souvent me rendre visite.

Tous les dimanche Georgeot vient me chercher pour aller manger chez chez lui à Alger. Il habite sur les hauteurs de la ville au 8e étage d’un immeuble des années 30. De sa terrasse on a une vue magnifique sur toute la baie d’Alger. Après manger je passe l’après midi avec eux et ensuite il me ramène chez moi par le tram.

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Eugène avec sa famille et des amis, chez Georges. Vue sur le port, de l’appartement de Georges.

Je n’ai pas beaucoup de visites de mon premier fils, Pierrot (pierre), ce dernier étant installé à Tunis avec sa famille.

Arrivant au crépuscule de ma vie, je me surprends, souvent quand je suis seul, à essayer de la retracer. Des souvenirs les plus lointains aux plus récents ; Mon enfance et adolescence orléanaises, ma vie parisienne, mon arrivée et ma vie en Algérie, pays pour lequel j’ai tout de suite éprouvé un véritable coup de foudre. Mais avant d’en égrainer les plus marquants, j’aimerai vous parler tout d’abord de ma famille.

Ma famille

A ma naissance, le 5 septembre 1877 , mon père, Pierre THORET, est âgé de 23 ans. Il est ouvrier charpentier sur la rive droite d’Orléans. Originaire de Sully-sur-Loire, à 20 ans il s’est rendu à Orléans au N°8 de la rue de la Binoche, sur la rive gauche dans le faubourg St Marceau, où habitait sa sœur Solange, mariée à un jardinier (maraîcher), pour y trouver du travail comme ouvrier charpentier. Métier qu’il a appris auprès d’un de ses oncles qui était maître charpentier à Sully-sur-Loire. Chose qu’il a fait sans tarder.

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Faubourg St Marceau, La Binoche.

C’est durant son séjour chez sa sœur qu’il a fait la connaissance de ma mère, Rose VAUXION, qui habitait chez ses parents au N°1 de la rue de la Binoche.

Ma mère, âgée de 20 ans à ma naissance, est issue, par sa mère, d’une très vieille famille de jardiniers, les PROUST, installée rue de la Binoche, au moins depuis le début du 17e siècle. Son grand-père maternel, Barthélémy PROUST, possédait une bonne partie de cette rue. Son patrimoine se composait de 4 maisons et de nombreux terrains de culture maraîchères.

Antoine VAUXION, mon grand-père maternel, lui, originaire de Darvoy, un petit village situé au bord de la Loire à une dizaine de kilomètres en amont d’Orléans, était ouvrier chez Barthélémy PROUST. C’est comme ça qu’il a connu ma grand-mère, la fille de son patron qu’il a épousé.

Ce faubourg St-Marceau est réputé depuis des siècles pour ses pépinières (arbres à fruits et d’agrément ) et ses cultures maraîchères. La rue de la Binoche a pu être ainsi nommée, car située au centre de la culture maraîchère, les terres étaient binochées, c’est à dire, entretenues par une petite culture, au lieu d’être traitées à la charrue. Déjà, en 1396, le clos de la Binoche est mentionné sur le plan cadastral. En 1432, il y est indiqué un lieu-dit ‘ La Binoche’.

Je suis le premier enfant de mes parents car ils se sont mariés en novembre 1876. Viendront ensuite Jules, mon cadet de 18 mois, et mes sœurs Marie, Blanche et Madeleine nées respectivement en 1882, 1884 et 1891.

Mon enfance et mon adolescence

De ma petite enfance je n’ai que quelques souvenirs flous. Je me souviens vaguement du démé­nagement de notre logement de la rue du Charriot, au centre d’Orléans, où nous sommes nés mon frère et moi, pour la rue de l’Écrevisse. C’est là qu’est née ma sœur Marie. C’est après cette naissance que nous nous sommes installés au N° 4 de la rue de la Binoche dans une maison appartenant à mes grand-parents VAUXION. J’avais alors 5 ans.
Cette maison, je m’en rappelle bien, vu que j’y ai vécu avec ma famille jusqu’à l’âge de 14 ans. C’est ma sœur Madeleine qui y habite actuellement avec sa famille. C’est une maison à un étage avec combles au dessus, couverte de tuiles. Elle possède une petite cour qui contient une chambre avec un four à cuir le pain (chambre à four).

Le rez-de-chaussée est composé d’une pièce avec cheminée, c’était notre pièce de vie, et d’une antichambre qui servait de chambre à coucher. L’étage, lui, comprend une chambre carrelée avec cheminée, la chambre des parents, et un cabinet froid à côté, autre chambre à coucher. le tout surmonté de combles servant de grenier.

Le mobilier, d’époque, restait simple. Il était de chêne pour ce qui était de la table et des bancs qui l’entouraient, le buffet deux corps, les armoires et les chevets eux n’étaient qu’en plaquage de noyer. La décoration, elle, était tout à fait rudimentaire et se limitait en une pendule de Paris, trois lampes à pétrole, trois chandeliers et deux assiettes de décoration en faïence de Gien que mon père avait hérité de ses parents.

J’avais donc 5 ans quand nous sommes arrivés rue de la Binoche. A partir de là mes souvenirs sont plus précis. Je me rappelle des jeux avec mon frère, des petites corvées de la maison pour aider ma mère qui s’occupait de mes sœurs, encore toutes petites, et qui allait, quand elle avait le temps, travailler chez ses parents pour mettre un peu de beurre dans les épinards.

Mon père à cette époque travaillait dur, souvent 10 à 12 heures par jour. Malgré ça, comme scieur­de-long, son salaire restait modeste. Plus tard, avec l’ancienneté, sa situation s’améliora et il put mieux subvenir à nos besoins et ma mère pu plus s’occuper des tâches ménagères et n’allait aider ses parents qu’exceptionnellement.

Vers 6, 7 ans, ce fut l’époque du catéchisme et de l’école. Pour ce qui est de cette dernière j’y allais volontiers car j’aimais ça. Par contre pour le catéchisme, ce n’était pas la même chose. Ma famille était croyante mais peu pratiquante. Mes parents m’envoyèrent au catéchisme parce que c’était comme ça. Aussi j’y suis allé en dilettante jusqu’à la communion. C’est le curé BRAGUES qui me conduisit jusqu’à la communion. Après cette dernière je n’ai fréquenté l’église qu’occasion­nellement.

Par contre pour l’école, comme je l’ai déjà dit, j’aimais ça. J’étais curieux de nature et m’intéressait à beaucoup de choses. Je suis donc allé à l’école laïque des garçons de la rue St Marceau. Cela me faisait une trotte, il fallait descendre la longue rue de la Mouillère, mais, même par mauvais temps cela ne me gênait guère.

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Faubourg St Marceau 1885.

J’eus la chance d’avoir de bons instituteurs. Celui qui m’a le plus marqué c’est monsieur SEGOLS, il n’avait pas la trentaine mais semblait avoir l’expérience d’un instituteur en fin de carrière. Il était très pédagogue. Avec son accent du sud-Ouest il avait l’art de nous faire comprendre l’incompréhensible. Et surtout il nous donnait envie d’apprendre.

Quand il nous parlait de la France et de son empire colonial cela me faisait rêver. Mais à l’époque je ne m’imaginais pas qu’un jour j’aurais l’occasion de m’installer dans un de ces territoires. J’avais une bonne mémoire je connaissais la liste complète des départements avec leurs préfectures et sous préfectures. D’ailleurs cela interloquait mes deux garçons, à l’âge d’aller à l’école, quand je leur récitais cette liste.

Durant les vacances scolaires je travaillais aux champs pour mon grand-père VAUXION. Il m’apprit toutes les bases du maraîchage. Pendant les vacances d’été je faisais quand même mes 8 heures par jour. Lors des rares moments de loisirs je baguenaudais avec mon frère Jules et notre cousin Eugène PROUST. Nous nous entendions bien tous les trois.

Eugène, en fait, était un cousin assez éloigné. Nos deux mères étaient cousines issues de germains, elles s’entendaient bien. Il habitait dans une rue voisine de la notre, la rue des Montées, avec sa mère et ses grands-parents. Il était né de père inconnu, un bel hussard en garnison à Orléans qui, après son service militaire, est rentré chez lui et n’a jamais donné de nouvelles. Eugène avait le même âge que Jules, avec lui nous le considérions comme notre meilleur ami.

L’école terminée, mon père, sur les conseils de monsieur SEGOLS qui devinait en moi du potentiel, me trouva une place d’apprenti à la pharmacie de la rue Dauphine (l’avenue qui va de l’église St-Marceau au pont sur la Loire). Quand il m’a dit ça, j’étais un peu dans l’expectative. Ensuite je me suis dit que cela pouvait être intéressant de faire l’apothicaire.
Les pharmaciens, monsieur et madame ASSELINEAU, étaient des gens très sympathiques.

Leurs conditions d’embauche étaient simples, j’étais nourri et logé et si mon travail était satisfaisant j’avais droit à une petite pièce de temps en temps. Les premiers jours c’est leur fille Louise, elle aussi pharmacienne, qui me montrait ce que j’avais à faire. Il fallait que je range au fur et à mesure les produits qui servaient à faire les préparations et que je nettoie la réserve où Henri HAUTIN, l’élève pharmacien, travaillait.

Henri était gentil avec moi, il devait aussi me montrer à peser les produits pour pouvoir l’aider le cas échéant. Je ne peux pas dire que ce travail me déplaisait, mais j’avais du mal à faire dix heures par jour enfermé dans ce réduit mal éclairé. J’étais plus habitué au grand air dans les champs de mon grand-père.

Au bout d’un an à peu près, je me décidais à dire ce qu’il en était à mon père. Il fut déçu car il me voyait déjà apothicaire... Comme je travaillais bien à l’école il avait fondé de grands espoirs à mon sujet. Il ne voulait pas que j’aie un métier dur comme le sien et pas très bien payé.

Je lui expliquais que je voulais un métier où l’on bouge un peu et au grand air. J’aurais aimé faire comme Eugène, mon cousin, pépiniériste et avancer dans cette branche car je sentais que cela m’intéressait. Je voulais aller plus loin que ce que j’avais appris avec mon grand-père VAUXION. Il me trouva alors une place dans l’entreprise DESFOSSE-THUILIER, route d’Olivet, pas très loin de chez nous.

Monsieur DESFOSSE était à l’époque l’un des meilleurs horticulteurs d’’Orléans, si ce n’était le meilleur. Il était souvent sollicité dans toute la France pour participer aux jurys de concours
horticoles. C’était un spécialiste dans la culture de la rose. Quand je suis arrivé il venait de faire construire une serre dans laquelle il faisait des essais sur des roses.

C’était un quinquagénaire avec un certain embonpoint à la mine joviale et la casquette enfoncée sur le crâne. C’était un bon patron, il était respecté par ses ouvriers qui étaient au nombre de 7. Dés le départ j’ai eu l’impression qu’il m’avait à la bonne. Comme il savait que que j’avais fait du maraîchage avec mon grand-père, qu’il connaissait bien, il m’a dit que pour l’horticulture il fallait que je mette de côté ce qu’il m’avait appris. "Surtout pour l’horticulture ’scientifique’ que je pratique", précisait-il.

Comme chez le pharmacien, au début, j’étais nourri, logé. Je faisais équipe avec deux ouvriers ; Eugène DREUX (Gégène) et Augustin PICARD (Tintin). C’étaient des quadras à l’expérience sûre. Ce sont eux, sous le contrôle du patron, qui m’initièrent à toutes les techniques horticoles (types de greffages, taillage, marcottage, entretien et traitement des plantes, etc...).

Ce travail me plaisait bien et monsieur DEFFOSSE était satisfait de moi. Mais, arrivé à 17 ans, la bougeotte me prit, il fallait que je change d’air. Il fallait que je voie autre chose. Je fis part de mon sentiment à mon père et lui dis que je voulais m’engager dans l’armée. C’était le seul moyen pour moi de changer de vie afin de m’aguerrir.

Mon père n’était pas très chaud au début. Lui, n’avait pas fait son service militaire car il avait tiré un bon numéro. Mais devant mon insistance il finit par me donner son autorisation.
Monsieur DESFOSSE, lui, ne comprenait pas trop. Il trouvait que j’avais trouvé ma place comme pépiniériste. Aussi m’a-t-il assuré de retrouver un emploi dans son entreprise au sortir de l’armée.

Ma jeunesse

Mon service militaire

Au début de l’année 1894 je me suis rendu à la mairie d’Orléans pour m’engager dans l’armée. Je fus alors inscrit dans la quatrième partie de la liste de recrutement de cette même année, car je n’avais pas encore 20 ans et étais volontaire.

Je passais donc le conseil de révision en septembre dans une grande salle de la mairie. Conseil qui se limitait à une visite médicale pour voir si j’étais apte. Je m’en rappelle encore bien. Je me suis retrouvé tout nu devant un aréopage installé autour d’une grande table, sous le buste de Marianne entouré de deux drapeaux français.

Il y avait le préfet du Loiret, le maire, le général commandant la place, un médecin militaire et d’autres personnalités dont j’ignorais le rôle. Le médecin militaire me mit sous une toise pour me mesurer. Il clama d’une voix forte afin que tout le monde entende :" un mètre soixante et un centimètres !". Le préfet et le maire acquiescèrent, ma mensuration était supérieure au minimum requis : 1 mètre 53 centimètres.

Le médecin m’examina sous toutes les coutures pour finalement crier la phrase fatidique :"Bon pour le service !!". Le préfet se tourna vers le maire pour savoir si celui-ci avait un commentaire à exprimer. L’édile rétorqua qu’il ne voyait aucun inconvénient pour que j’intègre la force armée. Je n’ai signé mon acte d’engagement qu’en septembre 1895, c’est à dire un an après le conseil de révision. Durant cette année j’ai continué à travailler chez monsieur DESFOSSE. Jules, mon frère, ne vivait pas trop bien mon départ prochain pour l’armée. C’était la même chose pour mon cousin Eugène. Mais tous les deux comprenaient mon envie de changer d’air.

Un autre qui n’appréciait pas mon départ prochain, c’est mon grand-père maternel, Antoine VAUXION, qui m’en voulait toujours de ne pas avoir travaillé avec lui au sortir de l’école. Il s’était mis dans la tête de nous laisser, plus tard, à mon frère et moi son entreprise de maraîchage.

Le 30 septembre 1895 je me suis donc rendu à l’Hôtel de Ville d’Orléans, en compagnie de deux voisins de la route d’Olivet avec lesquels j’avais sympathisé, pour signer mon acte d’engagement pour quatre années. Acte qui signifiait mon affectation au 101e régiment d’infanterie stationné à Laval, en Mayenne.

Le 2 octobre je me présentais à la caserne CORBINEAU, à Laval, où séjournait le 101e RI, sous le commandement du colonel DOSSE.

Je n’ai pas de grands souvenirs de mon service militaire. Le premier jour de mon incorporation sous le matricule 5686 s’est passé entre la visite médicale, le coiffeur, l’habillement et l’installation dans une chambrée de 20 couchages.

Les premières semaines se sont passées avec les ’classes’ (enseignement militaire pour être soldat

de 1re Classe). Ensuite j’ai suivi le peloton pour être caporal. Grade obtenu le 26 septembre 1896. A partir de ce moment ce fut la vie monotone de garnison sans évènements notables.
Laval, petite ville de province traversée par la Mayenne avait à l’époque un aspect médiéval, surtout en son centre avec son château et son vieux pont. Le soir, lors des quartiers libres, j’allais en ville avec des camarades pour fréquenter les bistrots et parfois, je dois l’avouer, les lupanars. Ces derniers étaient assez nombreux, comme dans toutes les villes de garnison. De temps en temps j’allais en permission auprès de ma famille.

Le 19 mars 1898 j’appris l’affreuse nouvelle, mon père venait de décéder à l’hôpital d’Orléans, rue Porte Madeleine. La veille il avait été victime d’un accident du travail dans la scierie où il travaillait. Le ruban de la scie mécanique, qu’il avait en charge, s’est rompu et l’a atteint en pleine figure. Il a tout de suite été emmené à l’hôpital mais y est décédé le lendemain des suites de ses blessures.

Cette nouvelle m’a sidéré, j’estimais beaucoup mon père. Il n’avait que 44 ans. J’eus tout de suite une permission exceptionnelle pour me rendre à l’inhumation. Je retrouvais ma famille toute éplorée. Ma mère se retrouvait seule avec mes trois sœurs à charge. La plus âgée, Marie, avait 16 ans, Blanche, la cadette était âgée de 14 ans et Madeleine, la petite dernière n’avait, elle, que 7 ans. Mon frère Jules, lui, avait 19 ans et gagnait déjà sa vie comme jardinier.

La mort brutale de mon père en pleine force de l’âge m’a complètement bouleversé. Nous avions tous les deux une certaine complicité. J’étais son aîné, il avait plein d’espoirs pour mon avenir et me comprenait. Moi de mon côté je lui enviais son bon caractère et son éternel optimisme même dans les moments les plus durs. Pour mes moindres petits problèmes il avait toujours une solution. Je savais que je pouvais compter sur lui.

Le 7 avril suivant je fus libéré de manière anticipée de l’armée comme fils aîné de veuve. A mon arrivée à Orléans, ma mère et mes sœurs avaient déménagé pour s’installer rue des Gobelets, en ville, près de la rue de Bourgogne où elle avait trouvé un emploi comme blanchisseuse.

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Rose, la mère d’Eugène, peu après le décès de son mari.

Mon séjour en banlieue parisienne

Arrivé à Orléans ma première préoccupation fut de trouver du travail. J’aspirais à un emploi dans une administration quelconque. Je décidais d’aller voir monsieur DEFOSSE que je savais avoir de nombreuses relations.

Ce dernier, tout content d’avoir ma visite me recommanda à monsieur BELTOISE, maire de Fay­aux-Loges, village situé à une vingtaine de kilomètres à l’Est d’Orléans. Ce monsieur était un grand ami du ministre de l’agriculture de l’époque, Albert VIGIER, ancien député du Loiret et membre de la gauche radicale. Monsieur BELTOISE me reçut fort bien et m’assura de sa recommandation au ministre.

En attendant une réponse je fis quand même plusieurs demandes dans différentes administrations ; PTT, Mairie d’Orléans, Chemins de Fer de L’Est, etc... Ce sont ces derniers qui m’ont répondu les premiers. Ils recrutaient des hommes d’équipes pour la gare de Pantin, en banlieue parisienne.

Cette réponse me ravit, la banlieue parisienne je ne pouvais espérer mieux comme dépaysement. Surtout être employé dans une compagnie de chemins de fer assurait un emploi pérenne grâce à un statut avantageux ; une paie plus que correcte, la garantie de l’emploi, une caisse de secours en cas d’accident du travail, une caisse de retraite et des avantages corporatistes comme un voyage gratuit tous les ans.

Bien sûr je répondis positivement à cette proposition, en retour je reçus une convocation pour me présenter le 6 juin 1898 à la gare de Pantin pour embaucher.

Entre-temps le maire de Fay-aux-Loges me fit parvenir la réponse du secrétariat du ministre de l’Agriculture l’informant que ce dernier m’avait recommandé particulièrement au préfet de la Seine pour un emploi de jardinier et qu’il est en attente d’une réponse de ce dernier.

Je remerciais vivement monsieur BELTOISE pour son intervention auprès du ministre, mais lui signifiais aussi mon embauche aux Chemins de Fer de l’Est à Pantin. Cependant je conservais précieusement cette missive dans le portefeuille en cuir vert qui me venait de mon père pour le cas où elle me serait utile un jour...

Ma mère, à mon grand étonnement, m’encourageait à partir en région parisienne. Elle ne voyait qu’une chose, j’avais un emploi sûr, bien rémunéré et des possibilités d’avancement. Je lui promettais de lui envoyer de l’argent régulièrement, mais elle ne demandait rien.

J’embauchais donc le 6 juin 1898 en gare de Pantin comme homme d’équipe. Ce travail consistait en tâches assez diverses comme la manutention et l’entretien des voies. La gare de Pantin était située sur la ligne Paris-Strasbourg.

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Gare de Pantin au début du 20e siècle. Eugène et son équipe.

A l’époque Pantin était une ville d’une trentaine de milliers d’habitants. Traversée par le canal de l’Ourq et la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg, cela lui a permis de se développer commercialement et industriellement.

C’était une ville très active où se mêlaient monde ouvrier, commerçants et grands industriels. Parmi les nombreuses industries on pouvait citer la Grande Distillerie, les fils de coton CARTIER­BRESSON, la parfumerie BOURGEOIS, la blanchisserie LEDUC, les moulins Abel LEBLANC, la grande épicerie Félix POTIN, la manufacture d’allumettes, la manufacture de tabac et enfin, Félix LOUIS qui regroupait les métiers du meuble et de la miroiterie.

J’ai trouvé un logement au n°16 de la route d’Aubervillers. C’était un petit meublé comprenant une grande pièce avec coin cuisine et toilettes au 2e étage d’un immeuble qui en comprenait trois. Je m’y plaisais bien.

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Route d’Aubervilliers à Pantin.

Je m’étais bien adapté à ma nouvelle vie. Au travail tout allait bien, nous faisions nos dix heures par jour, parfois douze, mais la paie et le statut de cheminot compensaient. Avec les collègues cela se passait bien, j’avais particulièrement sympathisé avec un breton qui travaillait à la compagnie depuis une petite dizaine d’années, Loïc LEHENAF.

Loïc adhérait au jeune Syndicat National des Cheminots de France de tendance politique radicale de gauche. C’est lui qui fut à l’origine de ma sensibilité politique pour la gauche. Mais je n’ai jamais adhéré à un parti politique, j’avais mon opinion de gauche que j’exprimais dans les urnes et cela n’allait pas plus loin.

Les dimanches je sortais souvent avec lui, sa femme Ernestine et une amie de celle-ci, Julienne DUCLOS. Avec cette dernière nous avons tout de suite sympathisé. C’était une jeune femme de 22 ans qui, comme Ernestine, travaillait à la manufacture d’allumettes. Elle habitait chez son père au N°6 de la route d’Aubervilliers à proximité de l’usine d’allumettes. De temps en temps, avec Julienne, nous délaissions Loïc et Ernestine pour ne sortir que tous les deux. L’hiver nous allions souvent à Paris où nous faisions les Grands Magasins et déambulions dans la capitale.

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Eugène et Julienne DUCLOS en 1900.

L’été nous allions dans les guinguettes du bord de Marne, souvent avec Loïc et Ernestine, pour danser les danses de l’époque comme la Polka, la Mazurka, etc... Nous allions aussi à Paris dans les bals musettes où nous dansions la Valse, Musette, bien sûr...

Autrement je correspondais régulièrement avec ma famille d’Orléans. C’est ainsi que j’appris que mon frère Jules fut incorporé en novembre 1899 au 5e Hussards à Nancy.

En 1900, toujours avec notre couple d’amis, nous sommes allés visiter l’Exposition Universelle à Paris. j’avais trouvé cela fantastique, le Petit Palais, le Grand Palais, tout cela était extraordinaire.

Il y avait aussi les grandes attractions comme le trottoir roulant long de 3 Km, la grande Roue haute de 70 mètres, ainsi que le cinéma des frères Lumière qui projetait sur un écran géant de 21 m sur 16 m des films courts avec projection de l’image et son enregistré, cela pour la première fois. Il y avait aussi les différents pavillons des nations étrangères, le village nègre, etc.. J’en garde encore un souvenir émerveillé.

C’est au début de l’hiver 1900-1901 que Julienne tomba malade. Elle était faible, sans appétit et perdait du poids de jour en jour. Au bout de quelques semaines la fièvre et une toux prolongée s’installèrent et elle commença à cracher du sang. Alerté, le docteur diagnostiqua la tuberculose, mais c’était malheureusement trop tard. Elle s’éteignit deux semaines plus tard dans d’atroces douleurs.

Le décès de Julienne me bouleversa, avant sa maladie nous avions décidé de nous fiancer, son père était d’accord. Nous projetions de nous marier dans un an. Je me retrouvais seul, désarçonné. Mes amis Loïc et Ernestine tentaient bien de me consoler en s’occupant de moi, mais en vain... Je me réfugiais dans le travail.

C’est à cette époque que j’appris que Jules avait déserté de l’Armée. Cette nouvelle m’étonna car mon frère était un bon garçon et n’avait pas du tout l’esprit rebelle. D’après ma mère il vivait mal le fait que son régiment participait à la répression contre les grévistes des usines de l’est. Un jour il aurait reçu, avec ses camarades, l’ordre de tirer sur la foule et cela l’aurait bouleversé.

C’est aussi quelques temps après le décès de Julienne que je reçus une lettre de mon cousin Eugène PROUST qui faisait son service militaire en Algérie depuis le mois de novembre 1900. Il était en garnison à Alger et ne manquait pas d’éloges sur ce pays. Nous entamèrent une correspondance.

Dans une de ses lettres il me dit que je devais profiter du voyage gratuit accordé tous les ans par ma compagnie de chemins de fer pour aller passer quelques temps auprès de lui afin de me changer les idées.

J’ai réfléchi longuement à sa proposition pour enfin me décider. En janvier 1902 je posais mes congés et en mars suivant j’avais mon billet gratuit de 3e classe d’aller retour Paris-Marseille, Marseille-Paris.

Je partis de Paris le vendredi 4 Avril 1902 pour arriver à Marseille le lendemain. Sitôt arrivé j’embarquais sur le ’Eugène PEREIRE’, bateau de la Compagnie Générale Transatlantique qui appareillait pour Alger.

Mon voyage pour l’Algérie et mes deux premiers jours à Alger

Le voyage à bord du ’Eugène PEREIRE’

Une fois sur le bateau j’avais l’impression de partir pour l’aventure. C’était une ambiance spéciale, les marins s’affairaient sur le pont pour les préparatifs de départ, les passagers s’empressaient sur la passerelle, j’étais tout excité. Un matelot nous conduisit, nous les passagers de 3e classe, au deuxième sous-pont.

C’était une vaste cale éclairée par la rangée de hublots des parois du navire. Au fond de cet espace étaient entassées de nombreuses chaises longues qui nous étaient destinées. Chacun prit la sienne et s’installa à sa convenance. Moi je pris place sous un hublot, ma valise au pied de ma chaise longue.

La cale se remplissait peu à peu, la plupart des passagers étaient des familles modestes, car les plus riches allaient en cabines. Il y en avait qui rentraient chez eux après un séjour en métropole et d’autres qui partaient pour s’installer en Algérie.

C’était le cas de mes voisins de chaise longue, un père, veuf, et ses cinq enfants de 7 à 22 ans qui quittaient un petit village près de Barcelonnette dans les Alpes maritimes pour s’installer à Champlain dans l’intérieur algérien où ils avaient acheté une concession. Ils vivotaient dans leur village, alors le père décida de vendre son peu de biens et d’aller vivre en Algérie dans l’espoir d’améliorer leur situation.

Une fois installé, je montais sur le pont, le bateau quittait le port au son de sa sirène. Je voyais Marseille, surplombée par Notre Dame de la Garde, s’éloigner peu à peu. Puis nous croisâmes le fameux château d’If d’Alexandre DUMAS dans le ’Comte de Monte Cristo’. Livre que j’avais reçu comme prix pour le certificat d’études.

Arrivés en pleine mer, je descendis auprès de ma chaise longue dans laquelle je m’installais pour lire un dépliant touristique sur Alger et sa région.

Après une nuit chaotique entre les mouvements du bateau et le bruit des machines, je remontais sur le pont. Le jour commençait à se lever, nous étions le dimanche 6 avril. La température était beaucoup plus douce que la veille avant d’avoir croiser les Baléares. Il se chuchotait autour de moi que c’était l’effet du Sirocco, ce vent du sud venant du Sahara.
On apercevait au loin, vaguement, les premiers monts de la terre d’Afrique. Plus on avançait plus le paysage devenait précis. On pouvait voir le massif d’Alger, derrière la ville, l’Atlas et à droite le massif du Jurjura encore couvert de neige. Successivement sortirent de la mer la pointe Pescade et le le cap Matifou, les deux extrémité de la baie d’ Alger.

Passé la pointe Pescade, le bateau vira à tribord et entra réellement dans la baie. On put alors voir défiler devant nous sur sa hauteur la basilique de Notre Dame D’Afrique, pendant de Notre Dame de la Garde à Marseille, puis le village de Saint-Eugène et enfin Alger, avec sa Casbah, frappée par les premiers rayons du soleil apparaissant au premier moment comme une immense carrière de marbre blanc.

Mon arrivée à Alger

En entrant dans le port l’aspect de la ville changeait de plus en plus ; les parties hautes occupées par les indigènes disparaissaient, seul l’élément européen, les quais et les boulevards de front-de­-mer soutenus par de puissantes arcades, avec leurs bâtiments Haussmanniens, eux aussi à arcades, baignant dans le soleil, se détachait de l’arrière plan et semblait s’avancer vers la mer.

Le spectacle était magnifique, je m’imprégnais de ces images et de cette atmosphère presque féerique. J’avais l’impression qu’un monde nouveau s’ouvrait à moi.

Juste avant l’accostage du bateau j’aperçus, dans la petite foule qui attendait le débarquement des passagers, mon cousin Eugène, en uniforme, qui me faisait de grands signes. Il avait pris une permission de 48 heures pour me recevoir. Le bateau accosté, nous pûmes descendre la passerelle pour atteindre le quai.

Mon premier contact avec les indigènes, les biskris

Là, Eugène se précipita dans mes bras, mais nous fumes tout de suite ’assaillis’ par une petite troupe de yaouleds, ces gamins indigènes simplement vêtus d’un sarouel blanc (pantalon traditionnel d’Afrique du nord à jambes bouffantes et à entrejambe basse), d’une chemise et d’une chéchia (calotte rouge), chacun voulait porter ma valise.

Sous leur pression bienveillante je dus céder et en désigner un au hasard. J’étais un peu surpris par cet accueil. Je m’étonnais des conditions de vie de ces gamins. Eugène me rétorqua :" Crois tu qu’ils sont plus malheureux que nos gamins métropolitains qui, au même âge, font douze ou treize heures par jour dans les usines ou dans les mines pour gagner trois fois rien ? moi, je ne le pense pas." Je lui répondis tout de même que je ne voyais pas de petits porteurs européens...

Il m’expliqua qu’on les appelait les ’Biskris’, car pour la plupart originaires de Biskra, la capitale du Zab. Ils quittaient leur pays pour Alger afin de gagner quelque argent, comme porteur ou cireur de chaussures, qui puisse leur permettre de rentrer chez eux plus-tard et vivre à l’abri du besoin.

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Yaouled porteur

Suivis par notre porteur, nous entamâmes de grands escaliers qui nous conduisirent au niveau des boulevards où, contre les balustrades desquels, des centaines d’arabes enveloppés de leur djellaba (longue robe ample à capuchon) contemplaient immobiles les mouvements du quai et du port. Nous débouchâmes alors sur la place du Gouvernement, le centre de la ville.

Mes premières impressions ; la cohabitation de deux cultures différentes)

dans les styles architecturaux

C’était un endroit étonnant où cohabitaient sur et autour de cette place deux styles architecturaux, la mosquée El-Djedid, la cathédrale Saint-Philippe et l’ancien palais d’hiver du Dey d’Alger, de style mauresque ou néo-mauresque, et les immeubles Haussmanniens, avec arcades, du second Empire. Au centre trônait la statue du duc d’Orléans, symbole de la conquête de l’Algérie par la France.

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La place du gouvernement, la cathédrale St Philippe et le Palais du Dey vers 1900.

Autour de la place, sous les arcades des immeubles, se succédaient de nombreux magasins et cafés restaurants. Cafés ou se dressaient des tables en marbre où l’on consommait les boissons habituelles de la métropole en lisant et commentant les journaux achetés dans les kiosques.

Nous ressentions de plus en plus les bienfaits des rayons du soleil. Il commençait à faire chaud. Cela me changeait de la froideur et de la grisaille parisienne quittées trois jours plus tôt. Comme tous les dimanches, me dit Eugène, la place commençait à grouiller de monde.
A une centaine de mètres, à peine, derrière la place du Gouvernement vers la basse Casbah, place Malakoff, dominaient le palais du Dey et la cathédrale Saint-Philippe. Cette église a été construite vers 1832 en place de la mosquée Ketchaoua, après la destruction de cette dernière, dans un style néo-mauresque. Le palais du Dey, lui, était d’authentique style mauresque, à part quelques modifications de style néo-mauresque. Il servait, après la conquête, de résidence d’hiver des gouverneurs généraux de l’Algérie sous le nom de Palais Bruce.

Dans les ethnies.

Outre le contraste des styles des édifices, j’étais aussi interpelé par la diversité de la population de ce quartier. Je m’en ouvris à Eugène qui me commenta les différents types ethniques qui nous entouraient. Il y avait bien sûr les européens (français, italiens, espagnols, mahonnais et maltais) qui ne se distinguaient pas beaucoup entre eux. Cependant l’uniformité du costume et des manières n’arrivait pas à dissimuler complètement les différence d’origine, de race, de langue et d’éducation. c’était pareil pour les femmes, habillées comme les urbaines de la métropole, toujours élégantes et resplendissantes de soleil.

Par contre chez les indigènes, plus nombreux, la diversité était plus flagrante. Il y avait les arabes encapuchonnés et toujours drapés majestueusement dans leur djellaba, fut-elle en loque ; les maures au teint blanc-mat souvent gros et gras, soignés dans leurs toilette ; les kabyles, parfois blonds, avec leur tablier de cuir et leur petite calotte surmontée d’un immense chapeau de paille et enfin les juifs avec leur costume de marchand et leur chéchia traditionnelle.

Chez les femmes indigènes, moins nombreuses, il y avait les mauresques, souvent petites et mignonnes, voilées et tatouées, avec leurs sarouels tombant sur les chevilles, leurs haïks (pièces d’étoffes rectangulaires de tissu fin, sans coutures, qui recouvrent les autres vêtements féminins) aux nuances claires. Il y avait aussi les juives, plutôt fortes pour la plupart, vêtues d’étoffes souvent riches, la poitrine arborant des ornements dorés, ne cachant ni leurs chevelures brunes ni leurs visages aux traits accentués.

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Sur la place du Gouvernement vers 1900.

En route vers la caserne Pélissier, le casernement d’Eugène, en passant par mon hôtel.

Du fond de cette place du Gouvernement partaient deux belles et larges rues bordées de bâtiments haussmanniens, toujours à arcades, bordant la basse Casbah. A droite la rue Bab-Azzoun qui allait vers le quartier français en pleine construction, à gauche la rue Bab-el-oued qui, elle, se dirigeait vers le quartier du même nom. Nous prîmes cette dernière pour nous rendre à l’hôtel Californie, rue Charles Quint, où Eugène m’avait réservé une chambre.

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Rue Charles Quint à mi distance entre la place du Gouvernement et la place Bab-El-Oued.

C’était un petit hôtel sans prétention tenu par un couple de maltais. Je libérais mon porteur en lui donnant la pièce puis je m’installais dans ma chambre en compagnie d’Eugène. Le logement était simple et propre.

Une fois installé, Eugène m’emmena voir sa caserne, la caserne Pélissier, place Bab-El-Oued. Nous reprîmes la rue du même nom pour nous y rendre. Elle ressemblait à la rue de Rivoli à Paris, mais en plus exotique. C’était une rue commerçante et populeuse. De chaque côté, sous les arcades, se succédaient des boutiques de toutes sortes, marchands de vêtements, de chaussures, etc.., quelques unes tenues par des juifs qui, sur le bas de leur porte attiraient la clientèle, d’autres par des indigènes comme les marchands de beignets ou les épiciers mozabites (berbères du Mzab, groupe d’oasis de la région septentrionale du Sahara).

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La rue Bab-El-Oued au niveau de l’église Notre Dame des Victoires vers 1900. Au fond de la rue on aperçoit la caserne Pélissier.

A une vingtaine de mètres de la rue Charles Quint nous dépassâmes une église un peu particulière, Notre Dame des Victoires. Eugène m’expliqua que c’était une ancienne mosquée dont le minaret avait été réduit par les français. Ce qui rendait cette église encore plus originale c’étaient les petites boutiques accolées au bâtiment tenues pour la plupart par des indigènes.

Au bout d’un petit moment nous débouchâmes sur la place Bab-El-Ooued dominée par deux bâtiments massifs qui se faisaient face, le lycée d’Alger et la caserne Pélissier. Cette dernière tenait lieu d’arsenal d’artillerie.

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Place Bab-El-Oued, à droite la caserne Pélissier, à gauche le lycée d’Alger, vers 1900.

C’était une battisse sans style qui contrastait avec son vis à vis, bâtiment imposant avec sa façade grandiose à arcades et son escalier monumental en haut duquel s’ouvrait la grande porte. Après m’avoir montré la fenêtre de sa chambrée, Eugène salua la sentinelle en faction d’un petit geste amical et m’entraîna en direction du faubourg de Bab-El-Oued, relativement proche, où il voulait n’emmener déjeuner.

Le faubourg de Bab-el-Oued.

Nous y arrivâmes assez rapidement. Nous traversâmes la place Nelson, toujours entourée d’immeubles à arcades, pour nous diriger vers la ’Cantera’ (carrière en espagnol), le cœur du faubourg. Cette appellation était due à la proximité du quartier avec une carrière de pierres adossée à la colline de la Bouzaréah.

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La Cantera et les carrières de la Bouzaréah vers 1900.

Là, les immeubles Haussmanniens laissèrent la place à des maisons ou petits immeubles à deux ou trois étages se succédant de manière inégale. L’aspect de ces habitations restait modeste et témoignait de la relative pauvreté du lieu. Les balcons étaient remplis de linges multicolores qui séchaient au soleil.

L’ambiance était tout à fait différente qu’auparavant. C’était un quartier très populeux, à prédominance espagnole. La plupart des habitants étaient originaires de Valence ou d’Alicante. Les valenciens étaient pour la plupart carriers ou maçons. Les alicantins comptaient parmi eux beaucoup d’artisans et de pêcheurs.

Nous nous dirigeâmes vers la place Lelièvre, haut lieu du quartier, au pied de l’église Saint-Joseph. Des enfants endimanchés, nous étions dimanche, jouaient bruyamment à travers la place par petits groupes. Devant les cafés qui étaient assez nombreux, les hommes, vêtus d’une veste courte et d’un pantalon large retenu par une ceinture de laine, souvent coiffés d’un chapeau noir à larges bords, attablés pour boire l’anisette et manger la Kémia avant d’aller déjeuner chez eux, conversaient d’une façon exubérante dans un langage particulier, un mélange de mots français, espagnols, catalans, italiens et arabes, que l’on appellera plus tard le Pataouète.

La place Lelièvre avec l’église St-Joseph de style néogothique hispanisant vers 1900.
Avec Eugène nous nous attablâmes à la terrasse d’une taverne de la place. Les odeurs d’anisette, de friture et les sons de guitare et d’accordéon ajoutaient à l’ambiance méditerranéenne du lieu. Au bout d’un moment nous entendîmes sonner les cloches de l’église signalant la fin de la messe.

Des groupes de fidèles bruyants et volubiles passèrent devant nous. Il y avait quelques hommes, toujours avec leur chapeau noir aux bords larges, des enfants et surtout des femmes. Les plus âgées étaient souvent vêtues de noir avec leurs foulards sur la tête.
Les plus jeunes étaient vêtues de jupons et de casaquins aux couleurs chatoyantes. Ces derniers, les casaquins, laissaient souvent deviner une gorge généreuse. La plupart de ces jeunes filles avaient les cheveux noirs brillants, souvent relevés en couronne et toujours coiffés d’une mantille. Elles conversaient entre elles en laissant échapper des petits rires joyeux.

En passant devant nous quelques unes nous lancèrent de leurs yeux bruns foncés un regard plein de fierté. Cela ajoutait à leur charme naturel. Je m’en ouvris à Eugène qui me rétorqua ;" Tu sais, méfie toi, ici si tu maries une jeune espagnole tu te maries avec toute la famille". Je lui répondis que j’en étais pas encore là, car Julienne était toujours dans mes pensées. Mais il n’empêche que je n’étais pas du tout insensible à ce mélange de beauté et de charme méditerranéen.

Après avoir bu notre anisette et mangé notre kémia, nous entrâmes à l’intérieur où régnait une ambiance de gargote. La patronne, originaire de Valence, que Eugène semblait connaître, nous proposa une paella arrosée d’un petit vin du sahel algérois. Je me suis régalé, c’était la première fois que je goûtais ce genre de nourriture. Le petit vin du sahel qui titrait à quatorze degrés n’avait rien de petit, bien au contraire. Il n’avait rien à voir avec la piquette de la région orléanaise.

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La place Lelièvre avec l’église St-Joseph de style néogothique hispanisant vers 1900.

Notre-Dame d’Afrique

Après ce bon repas Eugène me proposa comme promenade digestive de monter jusqu’à la basilique de Notre-Dame d’Afrique située au-dessus de la Cantera. Cela nous faisait à peu près un trajet d’un peu moins de 2 kilomètres à pied.

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Notre-Dame d’Afrique vers 1900.

J’acceptais malgré la chaleur. Eugène me dit alors qu’on était en avril et que cela n’était rien par rapport au mois d’août. Sortis du café, je fus étonné du silence qui régnait sur la place qui maintenant était déserte ainsi que les rues alentours. C’est l’heure sacrée de la sieste me répondit Eugène.

Nous empruntâmes, sous le chant des rossignols, un chemin fortement pentu et sinueux bordé de cactus, d’oliviers et de toutes sortes de plantes grimpantes que je ne connaissais pas encore. De-ci delà on pouvait voir de blanches villas européennes ou mauresques entourées de haies de cactus qui laissaient apercevoir des grenadiers avec leur belles fleurs rouges qui brillaient au soleil. Ce dernier était de plus en plus ardent, je finis par me mettre sur la tête mon grand mouchoir, noué aux quatre coins, pour me protéger.

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La baie d’Alger. Pierre FAGET-GERMAIN.

Au bout d’une bonne demi heure d’ascension nous arrivâmes à la basilique nous nous dirigeâmes vers l’esplanade où trônait le monument dédié aux victimes de la mer. De là nous avions une vue magnifique sur la baie d’Alger.

La mer tout autour s’étalait à l’infini pour finir par se confondre avec le ciel. Des bateaux, au loin, avec leur panache de fumée filaient puis disparaissaient comme engloutis par les flots. Au milieu de la baie il y avait une multitude de petites embarcations qui pêchaient à la palangre. En tournant notre regard plus à l’Est il y avait le cap Matifou, l’autre extrémité de la baie, derrière lequel se profilaient les monts du Djurdjura encore neigeux. Ce paysage était magnifique et dégageait une certaine magie, je ne m’en lassais pas.

Le soleil commençant à décliner, nous redescendîmes tout doucement sur la Cantera. Nous nous arrêtâmes au même endroit qu’à midi pour dîner. Après nous avoir servi l’anisette avec sa Kémia, la patronne nous présenta un grand bol de Loubia ( soupe de haricots blancs avec des morceaux de mouton). Cette soupe fut suivie d’une Frita (poivrons et tomates revenus dans de l’huile auxquels on a ajouté des œufs cuits sur le plat). Le tout fut arrosé du même vin du sahel que nous avions bu à midi. Je me suis régalé, je devenais un mordu de cette cuisine espagnole.

Retour à l’hôtel Californie.

Après ce plantureux dîner nous quittâmes la taverne pour nous rendre à la caserne Pélissier où Eugène devait rejoindre ses quartiers. Une fois que ce dernier le fit, je rentrai seul à mon hôtel. Sur le conseil de mon cousin et ami je pris le chemin des écoliers pour m’y rendre.
Il me conseilla de prendre , de la caserne, le boulevard Amiral PIERRE puis celui de la République pour arriver sur la place du Gouvernement et delà rentrer à mon hôtel rue Charles Quint.

Cela me faisait faire un bon détour mais je ne le regrettais pas. La température était douce sous l’effet bienfaisant de la brise de mer, je me sentais bien malgré la fatigue occasionnée par l’ascension jusqu’à la basilique. Le ciel était magnifiquement étoilé. La lune qui était pleine se reflétait sur les eaux de la baie. Le phare du port lançait régulièrement ses jets lumineux dans la profondeur de la nuit.

Les boulevards du front de mer avec leurs longues files de becs à gaz à la lumière particulière semblaient comme de grandes guirlandes qui illuminaient le port et les quais. S’ajoutait à cela les multiples illuminations des différents navires qui étaient à quai et celles des bateaux de croisière ancrés dans la rade. Le spectacle était magnifique.

Au bout d’un moment j’arrivais à la place du gouvernement, elle aussi bien éclairée par les becs à gaz, qui malgré l’heure tardive grouillait de monde. Contrairement au matin, c’était les européens qui étaient les plus nombreux. La plupart des indigènes s’étaient repliés dans la casbah.

Les cafés qui entouraient la place étaient encore ouverts. De nombreux groupes de personnes déambulaient à travers la place et profitaient de la douceur de la nuit tout en discutant, toujours de manière volubile.

Je m’engageais dans la rue Bab-el-Oued où l’agitation du matin avait disparu. Le contraste était saisissant. Le silence était presque pesant, pourtant de temps en temps je pouvais discerner le son assourdi de musiques arabes qui s’échappait de la haute casbah ainsi que le chant lancinant et lointain de l’appel du muezzin à la prière du soir.

Arrivé à ma chambre d’hôtel, fourbu, je m’allongeais sur mon lit, les images ensoleillées de cette journée extraordinaire plein la tête. J’étais subjugué par cette ambiance méditerranéenne. En ce qui concernait les européens, surtout chez les espagnols de la Cantera, familles d’ouvriers modestes, il se dégageait une certaine insouciance mêlée d’une joie de vivre que je n’avais pas connu à Pantin, quartier tout aussi populaire et ouvrier. Le soleil rendait-il les gens plus heureux ?

Il y avait aussi ce mélange de culture et de race qui aurait dû provoquer en moi un réel dépaysement, ce ne fut pas le cas car j’avais l’impression de me retrouver dans un Paris exotique.

Ma deuxième journée à Alger et ma prise de décision

Le lendemain matin Eugène vint me chercher à l’hôtel avec dans la tête tout un programme pour cette nouvelle journée. Le matin il avait décidé de me faire visiter la casbah, le midi il m’emmènerait manger au square Bresson, devant le nouvel Opéra, dans un restaurant à la mode et l’après midi nous irions nous promener dans le nouveau quartier de Mustapha Supérieur où était situé le palais du Gouverneur Général de l’Algérie.

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La casbah.

De mon hôtel nous nous dirigeâmes vers le quartier indigène. Là je me trouvais véritablement en orient, ce n’était plus le Paris exotique de la veille. Les rues ombreuses et étroites s’élevaient en escalades, parfois en degrés irréguliers ou alors en pente lisse.

Les maisons qui les bordaient étaient toutes blanchies à la chaux et couvertes de terrasses. Elles se suivaient de façon inégale, les unes n’avaient qu’un étage, les autres deux ou parfois trois soutenus par des encorbellements en bois de thuya.

En bas du quartier les rues étaient populeuses et bruyantes. Il s’y succédait une multitude d’échoppes aux façades étroites et peu profondes. Là, l’épicier accroupi dans sa petite boutique entouré de ses bougies coloriées, de ses piments , de ses oranges et de ses olives. ici, le cordonnier qui confectionne ses babouches en cuir non tanné. Plus loin le barbier qui rase et bleuit la tête de ses coreligionnaires, le brodeur d’or qui brode de jolies babouches pour les femmes, le tourneur de cornes assis sur un petit tabouret devant son tour archaïque qui façonne des bracelets et plein d’autres objets, l’écrivain public face à son écritoire semblant être rapporté des croisades qui écrit ses textes à l’aide d’un roseau effilé et plein d’autres échoppes comme celle du boucher, du marchand de gâteaux au miel, etc, etc...

Souvent au carrefour de deux rues se tenaient les fameux cafés maures, lieux de rencontres et de détente pour les hommes.

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Un café maure à Alger en 1902.

Ces ruelles étroites bordées d’échoppes grouillaient de monde, il y avait de très nombreux indigènes qui palabraient et marchandaient en arabe avec les commerçants. Les mauresques, toujours voilées, munies de gros couffins faisaient leurs courses mais restaient discrètes. Il y avait aussi des européens, des touristes, souvent des anglais qui flânaient d’échoppes en échoppes.

Avec Eugène nous continuions à monter les ruelles pour arriver à la haute casbah. Là on avait l’impression d’entrer dans un véritable labyrinthe, les rues tortueuses étaient souvent peu fréquentées et silencieuses. De temps en temps au carrefour de deux ou trois ruelles se dressait une magnifique petite fontaine garnie de faïences.

C’était toujours le même défilement anarchique de maisons blanchies à la chaux et toujours couvertes de terrasses. En levant nos têtes nous pouvions apercevoir le mince espace de ciel bleu que nous laissaient voir ces rues étranglées par des étages en pignons supportés par des bois de thuyas.

Les façades blanchies de ces maisons étaient seulement percées d’une petite porte ogivale souvent ornée d’un marteau de cuivre ciselé d’arabesques et d’énormes clous à tête ronde, toujours en cuivre. Il y avait aussi, parfois, quelques rares ouvertures souvent munies de barreaux en fer forgé.

Eugène me disait, pour l’avoir entendu dire, que ces façades sobres voire laides cachaient, parfois, de beaux intérieurs de style mauresque. D’après lui, de la porte ogivale on pouvait entrer dans un vestibule en forme de parallélogramme entouré de bancs supportant toute une colonnade, souvent en pierre parfois en marbre blanc. Suivait une cour toute entourée d’arcades à ogives aux piliers torsadés. Au centre de cette cour un jet d’eau et à proximité un oranger ou un figuier, au fond les logements, petits et couverts d’une terrasse.

Il me précisait que ce genre de maison dans la haute casbah n’étaient quand même pas très nombreuses. Seuls quelques riches propriétaires en possédaient.

Au bout d’un moment nous débouchâmes sur un boulevard qui surplombait la casbah, le boulevard de la Victoire. Là nous avions une très belle vue sur la casbah et ses multiples terrasses.

Nous pouvions apercevoir sur quelques unes de ces dernières de jeunes mauresques qui prenaient l’air. Là, elles ne portaient ni haïk ni voile. Nous avions aussi une très belle vue sur le port.

Après une petite halte nous descendîmes de nouvelles ruelles tortueuses qui nous conduisirent à la place Bresson.

La place Bresson.

Là le contraste fut violent, d’une ruelle semblant sortie du moyen-âge nous débouchions sur une place parisienne de la fin du 19e siècle avec son square, les palmiers et le soleil en plus...

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Place Bresson avec le théâtre et le square en face.

Là aussi, les immeubles qui entourent le square et la place sont de type Haussmanniens avec arcades aux rez de chaussées dans lesquels se trouvent des commerces de haut standing et des cafés restaurants. C’est le quartier chic de la ville. Là où la ’gentry’ algéroise aime à se retrouver.

Il était l’heure de manger, avec Eugène nous nous sommes dirigés vers le ’Tantonville’, le restaurant chic de la ville, à côté du théâtre.

Là le décor et l’ambiance étaient toute à fait différents de ceux de l’estaminet où nous avons été manger la veille à Bab-el-oued. Je me suis cru dans une grande brasserie parisienne, serveurs, sommeliers, chefs de rang étaient en grande tenue. Le décor, lui, n’avait rien à envier à celui, par exemple, du ’Grand café Capucines’ dans le 9e arrondissement à Paris où il m’arrivait d’aller avec Julienne et mes amis.

C’était un lieu cosmopolite, où toutes les races, les cultures se côtoyaient. Le costume et le chapeau européen se mélangeaient au burnous, à la djellaba, à la chéchia et au turban autochtone. Cependant il faut bien avouer que le costume européen se trouvait, lui, en nette majorité.

C’était aussi, d’après Eugène, le lieu incontournable de représentation, le café select de la ville où se retrouvait le ’tout Alger’ et l’endroit où il était bon de se montrer, de se faire connaître, pour se faire une place dans la société. Il y avait peu de femmes mais celles-ci étaient très élégantes et toutes européennes.

Nous n’échappâmes pas à l’anisette avec sa traditionnelle Kémia. Par contre, la carte était très parisienne. Avec Eugène nous avons jeté notre dévolu sur un coq au vin accompagné d’un bon vin de bourgogne.

Le repas terminé, nous nous rendîmes dans le square. On se serait cru dans un square parisien avec son kiosque à musique, mais avec les palmiers en plus.

Les promeneurs étaient tous européens, les seuls indigènes étaient les marchands de cacahuètes, d’oublis (pâte très légère enroulée en cornet en forme de corne d’abondance qui se mangeait seule ou avec une autre friandise qui complétait ce cornet) et les petits cireurs de chaussures qui allaient de banc en banc pour proposer leur service. Il y avait un autre indigène en djellaba qui avait une demi douzaine d’ânes et faisait faire le tour du square aux enfants de bourgeois.

Nous ne restâmes pas longtemps au square car Eugène voulait m’emmener voir le palais du gouverneur ; le Palais d’été.

Le palais du Gouverneur.

Nous montâmes la rue Dumont-d’Urville pour rejoindre la rue d’Isly. Cette dernière était le centre commercial moderne de la ville. Rien à voir avec la rue Bab-el-Oued, populeuse et commerçante. Là les magasins, pour la plupart, étaient chics et s’infiltraient dans les immeubles d’habitation et en occupaient parfois plusieurs étages.

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La rue d’Isly vers 1900.

Cette rue de construction récente était bordée d’arbres qui ombrageaient les trottoirs et, en cela, remplaçaient les arcades des immeubles Haussmanniens du second Empire. La population qui la fréquentait était en grande majorité d’origine européenne.

Avec Eugène nous déambulions tout en regardant les différentes vitrines. Au bout d’un moment nous prîmes, sur notre droite, une rue qui montait sur les hauteurs de la ville pour aboutir sur un grand chemin nommé ’chemin du Télemly’.

Eugène m’expliqua que ce chemin suivait le tracé des conduites turques, restaurées et améliorées, servant à l’adduction des eaux. C’était une fort jolie promenade, ombragée, à flanc de coteau, longue et sinueuse. Nous y croisions de temps en temps des indigènes sur leurs ânes qui se dirigeaient vers la ville. La vue était magnifique sur la baie et les villas avec leurs jardins à la végétation exubérante. De légers stratus s’étiraient lentement dans le ciel rendant ainsi le soleil moins ardent.

Au bout d’une bonne heure, nous arrivâmes à proximité du palais du Gouverneur. Nous nous approchâmes de l’entrée afin de mieux apercevoir ce magnifique bâtiment de style mauresque et néo-mauresque. Malheureusement une bonne partie du palais était cachée par une végétation abondante.

C’est à cet instant que Eugène me lançât sur le ton de la plaisanterie :" Au fait, sur le tableau d’information de la caserne il y a une annonce comme quoi ils cherchent un jardinier. Cela ne t’intéresserait pas, par hasard ? Je répondis par un"Bof" évasif, mais j’avais pris acte de l’information.

Au bout de quelques instants nous prîmes le chemin du retour. Nous empruntâmes la rue Michelet qui descendait assez fortement vers le centre ville. Au début aucune construction ne bordait cette rue, mais plus on avançait plus on voyait, de part et d’autre, des immeubles neufs ou en construction. Cette rue devenait de plus en plus l’axe principal du nouveau quartier européen qui se construisait. Plus on arrivait vers le centre ville plus il y avait de commerces et de cafés.

Au bout d’une petite heure nous arrivâmes à l’embouchure de la rue d’Isly. Là se trouvait une chapelle qui d’après Eugène devrait bientôt être détruite pour faire place à l’hôtel des Postes. Nous empruntâmes alors le boulevard de la République qui surplombait le port pour nous rendre à la place du Gouvernement.

Là nous nous installâmes dans un café, nous étions exténués après cette longue marche. C’était l’heure de l’apéritif. Nous nous jetâmes sur l’anisette et la Kémia, surtout sur cette dernière... Après ce bon moment de repos nous regagnâmes en hâte nos pénates respectives.

Ma décision

Comme vous avez pu le constater, ces deux premières journées à Alger sont restées, après 50 ans, gravées dans ma mémoire. Effectivement, J’eus pour cette ville avec ses deux cultures en cohabitation étroite, son climat, sa végétation et son ambiance méditerranéenne qui pousse à l’optimisme, un véritable coup de cœur.

Aussi, arrivé à mon hôtel je me mis à gamberger. La petite phrase d’Eugène dite devant le Palaisd’Été me trottait sans cesse dans la tête. Et si, comme il le suggérait, je ne retournerais pas à Pantin, je resterais ici ?

C’est vrai, retourner à Pantin c’était raviver le souvenir douloureux de Julienne. Alors qu’ il me semblait plus facile de faire mon deuil en redémarrant à zéro dans ce nouveau monde.

Certes à Pantin j’avais une bonne place aux Chemins de fer de l’Est, mais j’étais à peu près sûr, dans cette ville en pleine expansion, de trouver un bon emploi. Et puis il y avait la piste de jardinier au palais du gouverneur...

Il y avait bien sûr l’éloignement avec ma famille, mais je pouvais avoir une relation épistolière régulière et pourquoi pas aller les voir de temps en temps.

Après un certain temps de tergiversations je pris ma décision ; je resterais. Sur le champ, car je n’aime pas attendre, je fis ma lettre de démission aux Chemins de Fer de L’Est.

Pour lire la suite : Ma nouvelle vie en Algérie.

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