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Coureur de watergang

A mes fils...


dimanche 1er janvier 2006, par Jacques Auguste Colin †

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Souvenirs d’enfance d’un vieux pêcheur dans la ville de « Ces dames aux chapeaux verts »...

I

Aux vacances...

Comme chaque année depuis mon entrée à la "grande école", au lendemain de la fête qui clôturait l’année scolaire, l’express de Calais m’avait déposé, en une heure et quart, à la gare de Saint-Omer...

Ayant grandi, je faisais désormais seul ce voyage qui était le préambule à de fabuleuses aventures de vacances. J’aimais ce parcours qui me transportait de la noire banlieue de Lille aux verts paysages des marais flamands et des collines d’Artois. J’en connaissais et je reconnaissais les lieux de mes leçons de géographie en même temps que s’égrenaient les kilomètres : le passage de la Lys souvent débordante, un peu avant Armentières... l’apparition lointaine des monts de Flandre, Mont Rouge, Mont Noir, Mont des Cats que je n’identifiais qu’après avoir situé le beffroi de Bailleul... puis Hazebrouck... Renescure... et sur la droite, la grande forêt de Clairmarais.

Et puis, tandis que le train ralentissait pour entrer en gare, le passage au-dessus du premier watergang, ce canal vert de lentilles du faubourg de Lysel, qui, pendant ces vacances, m’emmènerait, sur de vieilles barques plates sentant bon le goudron, au Moulin rouge ou à la Grande Mer...

La sortie sur la place de la gare inondée de soleil était chaque fois un ravissement dans cette sorte de vapeur qui montait du canal de Neufossé, transportant des odeurs insaisissables, mélanges de choux-fleurs, de barriques de vin, de fleurs de marronniers et d’eau stagnante...

Pour le petit garçon malingre qui grandissait dans les fumées des cheminées d’usines, entre les ateliers du chemin de fer, la filature des Anglais, et la fonderie de l’usine de Fives, cette arrivée dans la ville endormie des "Dames aux chapeaux verts" c’était chaque fois une sorte d’arrivée au paradis...

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où je grandissais dans les fumées d’usines...

Sur le chemin menant à la place du Haut-Pont par le large quai du Commerce où s’entassaient barriques, conteneurs et toutes sortes de matériaux pondéreux en vrac : sable de construction ou boulets d’anthracite, je revivais les jeux insensés de l’année précédente avec des camarades, aussi fous, qu’il me tardait de retrouver.

Sur la Aa, qui alors n’était pas couverte, et traversait la ville par le quai des Salines, il y avait ce curieux bâtiment édifié sur une arche enjambant la rivière qui avait donné son nom au quartier. Sur son toit à quatre pans, un élégant petit clocheton était flanqué d’un personnage en tenue d’échevin du XVI° siècle sous un chapeau noir au fût très long :
c’était "Mathurin", figure emblématique du quartier bas de la ville.

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La Haut-Pont à Mathurin
Dessin plume et lavis par l’auteur. Mais c’était avant la guerre..!

Un peu en aval, la Aa rejoignait le canal de Neufossé, étant à l’aval "canalisée" jusqu’à son embouchure.

On traversait le confluent par un vieux pont-levis tout rouillé sur lequel en permanence se tenaient des pêcheurs d’ables ou cabots qu’ils attrapaient au fouet esché d’une de ces mouches de maison qui pullulaient partout à l’époque : une boîte d’allumettes et quelques dizaines de mouches prises au vol et la friture du soir était vite faite. Les poissons nageaient sous quelques centimètres d’eau face au léger courant de la Aa. Le bas de ligne était simplement équipé d’une demi allumette fixée à quelques centimètres d’un hameçon de 14 très légèrement plombé sur lequel on enfichait la mouche noire. Flottante ou noyée, c’était le départ rapide de la petite allumette qui donnait le signal du ferrage . C’était un jeu passionnant dont je ne me lassais pas...

Le petit pont passé, je remontais alors vers la place du Haut-Pont et le bas de la rue de Dunkerque où se trouvait, à une centaine de mètres, la maison de mes grands-parents. En ouvrant la grande porte vitrée une clochette au tintement joyeux prévenait ma grand-mère de l’entrée d’un éventuel chaland, et les dernières années, quand j’arrivais seul, le premier "c’est moi..." do-la, clamé pour éviter qu’elle ne se dérangeât, retentissait à travers la longue enfilade de pièces et de vestibule qui menait à la petite cuisine parfumée où elle officiait...

II

Apprentissage

Le petit magasin de la rue de Dunkerque, immense à mes yeux de neuf ans, était empli de voitures d’enfant, de vélos assemblés par mon grand-père, de machines à coudre Pfaff, de pneus Hutchinson dont l’affiche publicitaire, représentant un personnage hirsute aiguisant un gros couteau sur un pneu affirmé inusable, me faisait toujours frémir.

C’était un bric-à-brac d’accessoires mécaniques ou ménagers... parmi lequel les écrémeuses centrifuges m’impressionnaient le plus. Ici aussi les odeurs emplissaient l’atmosphère. A celles du caoutchouc et de la moleskine se mêlaient l’odeur de l’huile de ricin, de la peinture à l’acétone des vélos et celle un peu acide du savonnage que ma grand-mère utilisait pour nettoyer le parquet en sapin.

Il y avait parmi cet inventaire un lave-linge "révolutionnaire", cône de tôle galvanisée muni d’un manche de balai... Papa Auguste m’avait appris à en faire la démonstration aux paysannes, les samedis matins, jours de marché. Il fallait le manier verticalement en exerçant une pression sur le linge qui baignait dans l’eau savonneuse contenue dans une cuve que l’on disposait sur le trottoir, devant le magasin. Contre remise d’un "salaire" d’une pièce de 10 sous si je n’avais rien vendu, et 40 sous si mon boniment avait réussi à convaincre un chaland d’emporter la merveille...

Il m’arriva aussi de recevoir une superbe pièce de cent sous (cinq centimes 1999) pour avoir vendu, en même temps, et le lave-linge et la cuve dont il n’existait chaque année que deux exemplaires qui méritent la description qui suit :

Peu après la fin de la grande guerre, mon grand père s’était mis à commander chaque année un fût de 228 litres de vin d’Algérie à la maison Sénéclauze à Oran. Cette pièce de vin arrivait à St Omer après un long voyage en bateau par Gravelines et en péniche par la Aa canalisée. Ce long voyage avait la réputation de bonifier le vin et le fait est que toute la famille appréciait ce breuvage charnu et coloré dont généralement on ne buvait qu’un verre à la fin des repas, la bière étant chacun le sait la boisson des chti’mis.

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Grand-père et le fameux baquet

Le fût arrivait fin octobre, début novembre, et était roulé jusque dans l’atelier où il passait tout l’hiver et le printemps pour se reposer. Je crois sans toutefois pouvoir l’affirmer, que c’est à partir de la naissance du premier petit-fils que j’ai eu le privilège d’être que mon grand père adopta la période de début juillet pour procéder, en ma présence, à la mise en bouteille. Cette semaine d’un travail joyeux, auquel je participais peu ou prou dès l’âge de cinq ans, lampant un peu plus tard quelques gorgées de bouteilles trop remplies, reste un de mes souvenirs d’enfance les plus vivaces . Mais revenons à nos cuves.

Par la force des choses la vente du vin s’entendait "emballage perdu". Il n’était pas question pour papa Auguste de mettre au feu la magnifique barrique de chêne. Après l’avoir abondamment ondoyée pour conserver le serrage des "douelves" , il procédait à la séparation du tonneau en deux parties égales suivant le plus grand diamètre à l’aide d’une scie égoïne introduite au départ dans la bonde latérale. En suivant le cercle préalablement tracé, il obtenait ainsi deux très beaux baquets d’environ cent dix litres qu’il équipait de larges poignées métalliques. Il forgeait lui même ces poignées dans une barre de fer rond de douze millimètres, sous mon regard émerveillé, tandis que je m’épuisais à actionner le soufflet de la forge...

Les deux baquets, lavés, savonnés, javellisés, puis râpés, planés et polis devenaient les belles cuves de lessivage dans une desquelles il me revenait de faire, chaque samedi matin, la démonstration du fameux lave-linge...

Ainsi ai-je fait mon apprentissage de vendeur d’appareils ménagers !...

III

Mes vieux...

Le magasin se doublait après le passage d’une petite véranda, d’une cour ensoleillée que grand-mère Apolline, ma marraine, savait envahir de géraniums et de fuchsias et de grandes marguerites blanches (puantes disait mon grand-père).

Une petite cuisine, entièrement vitrée sur le sud était flanquée sur le mur aveugle ouest, d’un minuscule poulailler, pourvoyeur d’œufs délicieux qui m’étaient exclusivement réservés. Le seul point d’eau de la maison était dans cette cour, au centre de laquelle un puisard emmenait les eaux usées dans le grand collecteur qui, je ne le sus que plus tard, aboutissait dans la Aa deux cents mètres plus bas. Une vieille table recouverte de zinc voisinait le robinet et servait à la fois pour la toilette, la vaisselle, la lessive... et l’écaillage et l’éviscération du poisson. Car grand-père était un pêcheur invétéré, et il n’avait eu aucun mal à me passer sa maladie...

Au fond de la cour s’élevait un bâtiment de trois étages, au rez-de-chaussée duquel se trouvait son atelier de mécanicien "universel", me disait-il fièrement. C’est là qu’il officiait chaque jour, dès six heures du matin, tantôt battant sur l’enclume quelque ferronnerie rougeoyante, tantôt devant l’établi ajustant avec précision quelque pièce essentielle d’une vieille machine à coudre...

Il m’y voyait accourir vers neuf heures, avec un petit sourire d’agacement, car il savait que je n’aurai de cesse que d’avoir reçu ses conseils et les matériaux nécessaires à la construction de l’aéroplane ou du bateau sorti de mes rêves... Un gros baiser sur sa peau tannée et piquante, qui sentait encore le savon à l’eau de rose de la toilette à l’eau froide du matin, ramenait la gaieté dans ses yeux broussailleux, et nous travaillions ensuite de concert, lui surveillant du coin de l’œil ma prestation, et moi, vite fatigué de manier la plane ou râpe sur un étau trop haut pour ma taille...

Je l’adorais, littéralement...

Né en 1868, il avait grandi avec ses quatre frères au pensionnat des Bleuets et comme eux, placé très jeune chez un maître d’apprentissage. A l’époque de mon histoire, tous étaient devenus leur propre maître, et la nombreuse famille des Colin jouissait d’une renommée enviable dans la petite cité audomaroise.

Papa Auguste, lui, s’était retrouvé chez un maître armurier, et après avoir acquis les bases de son métier de mécanicien de précision, il avait entrepris un long tour de France des ateliers de locomotives.

Puis il était revenu dans la ville berceau de sa famille et, destin curieux, avait rompu sa solitude en retrouvant Apolline, sa cousine germaine, compagne de la tendre enfance... Ils s’étaient mariés et avec son petit pécule avaient acquis ce magasin et plus tard la totalité de l’immeuble où il exerçait son artisanat depuis mille huit cent quatre vingt quinze... Bien que propriétaires de l’immeuble, et jouissant d’un renom flatteur, ils n’étaient pas très riches et ma grand-mère, qui était également ma marraine, passait chaque jour malgré son âge, de nombreuses heures à coudre des tabliers et des robes d’enfant pour négociant en confection. La retraite n’existait pas à cette époque et rares étaient les artisans qui pouvaient "capitaliser" suffisamment pour pouvoir se "retirer des affaires". Lors de l’exode de 1940, j’appris qu’ils possédaient quand même quelques bons du Trésor et obligations, mais tout fondit dans la tourmente, et c’est dans le plus grand dénuement qu’ils moururent presque ensemble dans les années 50.

Il se trouve que j’étais l’aîné mâle de leurs petits-enfants et c’est sans doute à ce fait que je devais l’énorme privilège d’être le seul d’entre eux accueilli chaque année pour les vacances scolaires, ainsi qu’à Noël et à Pâques.

Papa Auguste occupait chaque instant libre, entre la réparation d’un fusil de chasse aux percuteurs érodés que lui avait confié Monsieur Roussel l’armurier de la rue de Dunkerque, ou la recharge d’un engrenage d’écrémeuse centrifuge qu’il ramenait parfois de ses tournées à vélo dans les campagnes environnantes, à de mystérieuses préparations auxquelles il me conviait toujours, pourvu que je continsse la litanie de mes "pourquoi ? et mes "comment ?"... et que j’acceptasse de manier le lourd levier du soufflet de forge...

IV

Colin l’péqueux...

Or donc, ce matin là, j’avais trouvé mon grand-père occupé à la fabrication d’un curieux objet, qu’il se refusa à me décrire avant son achèvement. Il me rappela gentiment que le prochain dimanche de juillet était celui du concours de pêche annuel de la ville et qu’il était temps pour moi de me précipiter chez monsieur Favier pour compléter mon équipement.

J’avais cependant eu le temps de me rendre compte que le matériau qu’il sciait, limait, grattait, ponçait, était un gros os de bœuf dont, la veille, j’avais eu le droit de déguster avec lui la substantifique moelle...

Sans vouloir en savoir davantage je me précipitai sur mon attirail personnel qu’il rangeait précieusement chaque année en septembre, et j’inventoriai le trésor : une gaule en roseau légère de quatre mètres en trois brins et, dans une musette de soldat de la grande guerre, plusieurs lignes aux flotteurs de poids différents pour faire face à tout type de pêche. Une vieille boite de pastilles Valda qui contenait de la cendrée de taille variée et quelques hameçon de n° 16 à 20 qu’il m’avait appris à monter sur l’ empile en soie fragile (le nylon n’existait pas).

J’arrivais toujours à soutirer une pièce de dix sous à ma marraine, petite pièce jaune qu’elle prenait discrètement dans le bocal qui était le coffre-fort de ses propres économies, caché au fond du grand placard, derrière ses bocaux à cornichons et ses pots de délicieuse gelée de groseille...

Dix sous, un demi franc ancien, c’était alors le prix du paquet de tabac gris que fumait mon grand-père. Une fortune qu’il me fallait faire durer une semaine en réservant les deux sous pour la quête et la chaisière de la grand-messe du dimanche à l’église du Saint Sépulcre. Inutile de dire que si je partais à la bonne heure, bien endimanché, je passais souvent devant l’église pour rejoindre par le boulevard de Strasbourg et l’esplanade, le grand jardin public où m’attendaient des jeux plus amusants. Il n’y a pas de petites économies et quand même, les caramels à deux pour un sou se mâchonnent plus facilement que les pater et les ave !...

Jacques Favier était mon inséparable compagnon de vacances et c’est vers lui que je courais à ma première sortie. Ses parents tenaient un minuscule magasin d’articles de pêche quelques cinquante mètres plus bas dans la rue de Dunkerque.

Je me revois encore passer de nombreuses heures à contempler avec envie les alignements de « canifs », moulinets, lignes montées, et cannes en bambou aux anneaux de porcelaine qui encombraient la petite vitrine.

Bien que j’eusse droit d’accéder à la petite cuisine qui jouxtait le magasin et où le père Favier jouait au coiffeur, j’aimais surtout m’attarder dans ce dernier, où je me gavais des parfums mélangés ( eh oui ! des parfums encore.. ), inconnus de ma ville ouvrière. : ceux du tonnelet de son qui ondulait avec le fourmillement des asticots, des bassines de chènevis, de blé cuit, de terreau dans lequel remuaient quelques vers rouges, ceux de la colle de poisson et de l’acétone des vernis, auquel s’ajoutait parfois l’odeur indéfinissable de l’oxyde de cuivre des viroles polies au "miror".

Mes dix sous, déjà bien entamés par les caramels, ne me permettaient pas d’assouvir mon rêve : la grosse canne en bambou munie d’un moulinet tournant pour pêcher le brochet qui abondait dans les eaux vertes de Clairmarais sur lesquelles je passais le plus clair de mon temps, dans l’odeur acide des fanes de choux-fleurs en décomposition...

Je me rabattais donc sur le choix de quelques nouveaux flotteurs brillamment colorés, ou sur des lignes toutes montées à l’aspect engageant, qui me faisaient supputer une brillante réussite au concours de pêche.

Ce fut la veille de ce concours que je découvris la nature de l’objet que fabriquait quelques jours auparavant mon grand père. Le gros os de bœuf qu’il sciait, grattait, perçait, polissait était devenu entre ses mains habiles un magnifique petit objet poli à l’apparence ivoirienne.

C’était une sorte de boîte à sel murale, de dimension réduite à sept ou huit centimètres, prise dans la partie légèrement conique du fémur bovin. Il avait gratté, limé, usé la paroi intérieure de l’os à la limite du possible et obturé la partie inférieure du cylindre creux avec un parcelle d’os parfaitement ajustée.

Quant à la partie supérieure, taillée en une sorte de bec de clarinette, elle était munie d’un petit couvercle abattant, découpé dans une feuille de zinc également polie dont le bord supérieur était minutieusement enroulé sur une corde à piano 10x10èmes. Les extrémités de cette monture flexible s’inséraient par simple pression dans de minuscules logements percés dans les paroi du "bec", et ce couvercle basculant fermait parfaitement la partie supérieur du petit récipient. On devinait que le petit objet était destiné à être porté en sautoir car un fin cordonnet de lin s’échappait de la partie supérieure plate du bec, ses deux extrémités nouées formant un anneau d’une cinquantaine de centimètres...

Il m’entretint enfin de l’usage du remarquable bijou : En raison des qualités isolantes du matériau utilisé, cette petite tabatière était idéale pour conserver, éventuellement pendant plusieurs jours, humidité, fraîcheur et consistance à la petite boule de pâte secrète qu’il utiliserait pendant le concours. Je trouvai cela génial et je fus pétri d’admiration...

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Mon grand père était un fin pêcheur à la ligne. Il partait le matin à l’aube et revenait dès que le soleil avait pris de la hauteur, pour entreprendre le travail de la journée. Il m’emmenait chaque fois qu’il avait réussi à me réveiller...

Son poste de prédilection était un petit emplacement parmi les joncs qui bordaient la cuvette du déversoir de la Aa à l’aval de l’écluse du canal, à l’entrée de St Omer. Il y pêchait exclusivement à la petite graine de chènevis, qu’il savait cuire juste à point pour qu’apparaisse le petit germe blanc, sans que la coque noire ne se décolle ou que l’intérieur de la graine ne se délite...

Cette pêche était tout un art de patience et de dextérité et la touche rapide était imperceptible par mes yeux d’enfant. J’étais toujours émerveillé par les bourriches pleines de "roches" frétillantes qu’il rapportait fièrement...avec les quelques goujons que j’avais réussi à prendre près de lui, avec de petits vers rouges...

Mais la pêche à la pâte était celle qu’il préférait employer dans les concours, où le temps de préparation du poste est réduit.

Avec une poignée de mie de ce bon pain d’avant guerre, riche en gluten, qu’il pétrissait longuement dans la paume d’une main avec le pouce de l’autre, avec quelques gouttes de lait, voire de salive ou d’eau de cuisson du chènevis, il obtenait une boulette de pâte molle mais compacte et bien liée qu’un peu de beurre rendait souple et luisante. Il croyait, sans doute par mimétisme, que la goutte d’absinthe ou de "pernod" qu’il ajoutait parfois rendait plus appétante les minuscules perles de pâte dont il garnirait le petit hameçon n° 16 de ses bas de ligne.

Lui fier de sa production et moi enfouissant au fond de ma mémoire d’enfant cet instant de bonheur, nous pûmes enfin nous consacrer à la préparation du concours...

V

Ah ! le concours de pêche d’avant guerre...

En ces temps lointains, l’année était parsemée de nombreuses fêtes, carnavals ou ducasses et fêtes patronales ou corporatives. Personne dans la famille n’aurait voulu manquer les orfèvres des "Saint-Eloi" pantagruéliques de mon grand-père..! ou la grande cavalcade du 15 août dont il était un des animateurs...

Le concours de pêche de la ville était une de ces fêtes incontournables.

La pêche à la ligne était encore une occupation que pouvait pratiquer n’importe quel citoyen et avait encore un peu une fonction d’appoint de nourriture non négligeable pour les foyers modestes. La bredouille était rare et pour autant que je m’en souvienne, la carte de pêche payante n’existait pas encore, et le domaine public était accessible à tous...

Le moulinet à tambour fixe n’était pas encore mis au point et pour lancer une ligne à brochet à une dizaine de mètres on délovait une soie tressée enroulée sur un tambour tournant plus ou moins rudimentaire, voire une simple planchette. Posséder une canne de trois mètres en bambou refendu pour lancer la mouche était un luxe inouï, et on pêchait l’able, l’alose ou le chevesne à la surprise, au fouet dont une fine lanière était aboutée d’un bas de ligne en soie, eschée d’une des mouches noires qui, à l’époque, étaient nombreuses dans toutes les maisons.

Dans des eaux claires où le vert profond des myriophylles tranchait agréablement avec les potamots sous lesquels se cachaient des myriades d’alevins, on pouvait voir de belles tanches au dos vert fouiller la vase à la recherche de petits vers...Et le retour d’une journée de pêche à Clairmarais avec une bourriche pleine de "percots" et de gardons brillants aux nageoires rouges, qu’on appelle chez nous les "roches", était chose courante.

Pour autant, le concours de pêche annuel était une fête importante, organisé par le Comité des Fêtes de la ville. Selon un rituel auquel chaque société participait et avait son rôle.

Il faut vous dire que c’était peu après la Grande Guerre, et que dans ma région ravagée, chaque occasion festive se devait de posséder un petit caractère patriotique qui ferait sourire aujourd’hui nos générations nourries par la publicité et l’appât du gain.

L’inscription des concurrents et le tirage au sort des emplacements avaient lieu dès sept heures le matin sur la place de la Mairie et chaque participant après avoir reçu son macaron et un anneau marqué pour les prises, devait obligatoirement prendre sa place dans le cortège qui s’ébranlerait à neuf heures.

Pendant ce temps la clique de la société de musique, puis les gymnastes de l’Espoir sportif local, drapeau en tête, s’étaient mis en place pour le défilé. Suivaient les commissaires du concours, avec brassard et planchettes à noter, précédant la centaine de pêcheurs à qui ils avaient distribué des calots en papier et des petits drapeaux "bleu blanc rouge " que l’on piquait dans l’âme d’un des brins de bambou des cannes que l’on portait en bandoulière.

Quand ce joli cortège s’ébranlait pour descendre la rue de Dunkerque au son de la "Casquette du père Bugeaud" reprise après quelque batterie napoléonienne, c’était dans un brouhaha joyeux, flanqué ou suivi des épouses, des mères, des bambins criards ou des filles qui, elles, admiraient surtout les beaux gymnastes en pantalon blancs...

On obliquait ensuite par le pittoresque quai des Salines pour aller déposer une gerbe au Monument aux Morts, tandis que dans le silence résonnait l’émouvante sonnerie.

A quelques centaines de mètres, le canal sur les berges duquel se déroulait le concours commençait à ruisseler de soleil, et à la rupture des rangs, chacun se dirigeait vers l’emplacement que lui avait réservé le sort, pour attendre en vérifiant ses esches secrètes, le coup de canon qui lançait pour une heure, le concours de pêche.

J’entends encore les appels réguliers des concurrents qui avait ferré une prise, ablette ou anguille : Commissai.ai..aire !... déclinés sur toutes les notes et les nuances de la tessiture.

Ces commissaires avaient en charge le contrôle de la régularité des prises d’une quinzaine de pêcheurs au plus. Ce rôle était important car le classement final tenait compte non seulement du poids mais aussi du nombre de poissons pêchés, ce qui équilibrait les chances, entre pêcheurs de "gros" ou de "friture"... : un point par gramme, vingt points par poisson.

La longue séance de pesée qui suivait le coup de canon marquant la fin du concours était l’occasion de boire un coup à la buvette en plein air, tandis que les familles s’installaient pour le pique-nique aux abords mêmes du poste de pêche qui servirait jusqu’à la nuit tombée...

Tous les concurrents étaient assurés d’un prix, et le cochon de lait qui était souvent le premier, était suivi d’objets symboliques allant du filet d’épuisette au couteau de poche ou à la minuscule lampe torche qui faisait tant plaisir aux enfants...

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Concours de pêche à TOURNUS

Ô nostalgie ..!

Je sais bien qu’ils existent toujours ces concours ! Mais que les choses et les comportements ont donc changé.
Sous le poids de l’inéluctable progrès technique, ce qui était une fête collective, joyeuse, fraternelle, est devenue généralement une compétition sévère, pour un nombre réduit de participants aux équipements sophistiqués que la pollution et la raréfaction du poisson ont rendu nécessaires.

Les enfants d’aujourd’hui ont mille autres manières coûteuses de dépenser leur énergie et les familles attendent devant la télévision le retour du pêcheur, bien avant le feuilleton du soir. Les filles n’accompagnent plus de leurs rêves les beaux gymnastes blancs. Il leur faut la "techno" ...

Les fêtes d’antan sont devenus des " festivals" à la rentabilité obligatoire...

Les berges du canal sont aujourd’hui désertes..

La rivière a vu fuir nombre de ses amants.

Je rêve encor parfois de mes bonheurs d’enfant

qu’un défilé joyeux menait vers les eaux vertes...

Ce n’est que bien des années plus tard que je pus faire de maître Esox le gibier principal de ma chasse piscicole... Entre temps la guerre avait sévi, le nylon, le moulinet à tambour fixe et les cannes à lancer léger étaient apparus ...

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ce n’est que bien des années plus tard...

Aujourd’hui les barques en plastique, le moteur hors bords et la "navigation de plaisance" sur des eaux sans vie, ont relégué la bonne odeur du goudron de calfat et la lente progression des "plates" parmi lentilles et nénuphars, au rang de souvenir lointain...

C’est la vie !...

Tournus - réécrit en 2005

15-12-2005 : L’Article proposé sous le même titre est extrait d’un recueil auto-edité intitulé "Récits et Nouvelles" déposé légalement à la B.N.F sous le numéro ISBN : 2-9512567-9-5 en mai 2005. Notice sur Gallica

Voir en ligne : Le site de l’auteur

P.-S.

14-12-2005 : Emotion !

Lors d’un voyage de recherches généalogiques en octobre dernier, je n’ai pas reconnu le magasin transformé en Karaoké, la place du Haut-Pont défigurée par les bombardements de 1944...le vide laissé par Mathurin..
Par contre, sur le pont qui a remplacé l’ancien pont-levis
les pêcheurs d’ablettes officient toujours et, divine surprise, le minuscule magasin du père Favier est toujours présent, inchangé, empli des parfums qui chatouillaient mes narines en 1930...Jacques, mon copain et son père ont rejoint les étoiles, mais tout à mes yeux respire leur présence et le souvenir des jours enfuis...

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