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Tu es mon soldat et je veux que tu marches !

Le vendredi 23 mars 2001, par Olivier Point

Cette page expose un procès relevé dans la série B/2B des Archives Départementales de la Dordogne. Outre son intérêt immédiat pour l’aspect cocasse des situations et la truculence des propos cités dans ce procès, le généalogiste et l’historien y trouvera aussi d’autres raisons de le lire attentivement. C’est en effet la vie de nos ancêtres, petits journaliers comme notables « agriculteurs », qui s’y trouve exposée jusque dans les plus petits détails !

On sait que sous l’Ancien Régime, les régiments avaient l’habitude d’« embaucher » à l’auberge les personnes un peu trop confiantes et surtout aptes à lever le coude pourvu qu’on leur offrît à boire.

La plainte qui suit fait partie d’un procès relevé dans les audiences de Montaud (années 1765-1775), juridiction s’étendant sur les paroisse de Saint-Julien-de-Crempse et Montagnac-la-Crempse, notamment. Elle témoigne de ce genre de pratique, en relatant précisément la manière dont le lieutenant du Terme s’y prend pour « recruter » à l’auberge.

François BOUSSENOT [1] préside, en tant que juge, la séance. Jean AUDET dit Bounetou, le plaignant, est marchand de la paroisse de Saint-Julien-de-Crempse. La plainte commence ainsi :
 
« Le premier avril mil sept cent soixante quatorze environ les sept heures du soir a comparu et s’est presanté pardevant nous m(aîtr)e François Boussenot juge de la jurisd(icti) on de Montaud Jean Audet d(i)t Bounetou marchand habitant du lieu de Lafon de Tourou paroisse de S(aint)-Julien lequel en se plaignant a justice nous a dit et representé qu’il peut y avoir trois mois qu’étant au village de la Bitarelle a l’oberge ou etoient aussi le sieur de Terme lieutenant au regiment de Berri cavallerie le sieur Rey l’un de ses cavaliers le nommé garde homme suspec s’il en fut jamais lesquels invitairent le plaignant a boire ou il y survient le sieur Courtoix beau frere dud(it) sieur du Terme le nommé Mazierre ces derniers proposerent un parti de carrasson de vendre au plaignant celluy cy acceptat d’acheter et le sieur Courtoix lui dit en avoir cinquante miliers et convinrent a quarante cinq sous le milier pris sur la plasse en consequence le sieur Courtoix lui proposa de polisser ce que le plaignant lui accorda… »

Le décor est planté. Bien que sachant lire et écrire, Jean AUDET n’a pas senti le piège se refermer. Croyant faire une affaire (il est marchand) en achetant à bon prix un gros lot de caraçons (piquets de châtaigners pour les vignes), il signe sans hésiter (et sans les lire !!!) les contrats qui vont le mettre dans un sale pétrin. On voit que le parti d’en face est composé de diverses personnes, militaires et civils, plus ou moins proches mais tous de connivence dans cette affaire. Les dés sont jetés, Jean AUDET, probablement bien éméché, signe :

« … et les deux doubles etant faits et signés du plaignants le sieur Courtoix les prits tous deux et en donna une aud(i)t sieur du Terme son beau frere qui tout de suite d’un air imperial dit au plaignant tu es mon soldat et je veux que tu marche et lui ajouta tant de choses a faire que le plaignant se voyant hors d’état de pouvoir faire, cella le mit dans une epouvente affreuse ce que voyant le sieur du Terme et ses aderans inviterent le plaignant a se racheter cellui cy que ne demandoit pas mieux promit vingt et sept pistolles et comme il n’avoit pas d’argeant il fit aud(i)t sieur du Terme deux letres d’échange l’une de deux cent cinquante livres et l’autre de vingt livres la premiere payable dans un an et l’autre aux paques prochaines aprés quoy le plaignant demanda au sieur du Terme son pretendu engagement mais celluy cy lui dit ne te praisse pas tant et fit semblant de le jeter au feu tout cella a causé un chagrin etange (étrange ?) au plaignant qui ne sut a qui s’adresser pour lui faire rendre justice … »

Le sieur du Terme, lieutenant du régiment de cavalerie du Berry a le sens des affaires ! L’entreprise semble essentiellement destinée à soutirer de l’argent au malheureux qui aura eu l’imprudence de se laisser saoûler. La présence de ses alliés (ses « adhérants ») en nombre suffit ensuite à effrayer la proie, qui ne demande rien de mieux que signer des lettres de créance. Mais alors gare ! Il s’agit de les honorer … ou bien de ne pas trop traîner sur les lieux du forfait … Or Jean AUDET semble avoir pris l’habitude de fréquenter cette auberge, pour régler ses affaires devant une bonne chopine :

« … ce jourdhui environ les cinq heures de ce soir le plaignant etant aud(i)t vilage de la Bitarelle de cette paroisse a l’oberge en compagnie du nommé Blaize Faure de Loberte (la Berthe ?) et comme ils etoient occupés a parler de leurs affaires et a boire leur chopine il y seroit survenu led(i)t sieur du Terme qui auroit dit au plaignant les paques s’aprochent auras tu d’argeant a me donner le plaignant lui ayant repondu qu’il n’en avoit pas mais qu’il tacheroit de le conter ensuite led(i)t sieur du Terme lui a dit j’ai apris que tu aviez ecrit a monsieur le ministre de la guerre contre moy le plaignant lui a repondu que cella etoit vrai sur cella led(i)t sieur du Terme lui a repliqué qu’il ne craignoit pas le ministre et d’un air furieux lui auroit donné plusieurs souflets et des coups de point par la teste … »

Le sieur du Terme, sûr de sa force et du prestige de sa condition, use de violence. D’une part, malgré le subterfuge, ce dernier ne semble pas décidé à payer, mais qui plus est, il a porté plainte auprès du ministre de la guerre. Bien que probablement sans conséquence, cette plainte a échauffé les sangs de notre lieutenant peu recommandable. C’en est trop, Jean AUDET décide de porter l’affaire en justice :

« … le plaignant voyant qu’il etoit inferieur de force et autrement il auroit pris le parti de s’excuser et led(i)t sieur du Terme lui a fait beaucoup de menaces en lui disant remercie que nous sommes icy chez monsieur de Leygonnie [2] mais je te trouverois bien un autre fois le plaignant lui a representé monsieur je ne vous ai fait pas un tort ny pas une insulte vous ne devriez pas ainsi me maltraiter et je m’en vais en porter ma plainte et le plaignant est venu pour reclamer l’autorité de la justice et donne plainte contre led(i)t sieur du Terme de tous les susdits faits… ». Signé : Audet, Boussénot juge, Lambert procureur.

Orthographe, grammaire et ponctuation respectées. Seules la casse et les apostrophes sont modifiées.

Sources : IIB243 - Audiences de Montaud (1765-1775).


Ce texte a été initialement publié par Olivier Point sur son site, aujourd’hui fermé. Il est publié ici dans l’attente d’une réouverture prochaine de son site personnel.


[1François BOUSSENOT, sieur de Lafon, notaire au hameau de la Levade à Montagnac-la-Crempse, juge des juridictions de Montaud et Montréal, est fils de Bertrand, sieur de Lafon, notaire royal au hameau de la FontFranque, même paroisse, et de Jeanne FAURE. Il est né vers 1717 et décède le 30 juin 1767.

[2« Monsieur de Leygonie » est probablement Elie CHAZOT, Sr de Leygonie.

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4 Messages

  • Tu es mon soldat et je veux que tu marches ! 24 septembre 2007 16:34, par Xavier Prévôt-Leygonie

    « Monsieur de Leygonie » n’est pas Elie CHAZOT, mais Jacques PREVOST, sieur de Leygonie, fils de Jean Prévost, marchand bourgeaois de Bergerac et de Judith Chazot de Leygonie, laquelle était l’unique héritière de Jacques CHAZOT, sieur de Leygonie, et, en outre, fille de Suzanne de Bonmartin.
    Bien cordialement.
    Xavier Prévôt-Leygonie

    Répondre à ce message

  • Tu es mon soldat et je veux que tu marches ! 30 mai 2008 16:02, par gdup49

    Bonjour,
    A moins que ce ne soit un feuilleton, on aurait bien aimé avoir connaissance de la décision finale du juge. Le suspense est insupportable !
    Cordialement

    Répondre à ce message

  • Tu es mon soldat et je veux que tu marches ! 30 août 2016 17:12, par Balthazar

    Dans les notes, vous dites que François Boussenot est décédé le 30 juin 1767, mais la plainte est datée du 01 avril 1774. Etes-vous sur qu’il s’agit du même personnage ?

    Répondre à ce message

  • Tu es mon soldat et je veux que tu marches ! 3 septembre 2016 15:41, par Daniel PANIER

    Il y a les officiers recruteurs qui usaient parfois de violence.
    Il y a un film en référence« Les Révoltés du Bounty ». Il faut toutefois le voir ; ça se passe pendant la période 1799 1800, les matelots vivaient dans des conditions déplorables, sous la férule d’un commandant despotique.

    Répondre à ce message

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