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Le « grand hyver » 1709 à Vougy (Loire)

Le mardi 1er mai 2001, par Thierry Sabot

« Le soir du six janvier, il commença à faire froid, et ce froid fut si extraordinaire et si violent pendant cinq à six jours qu’on disait n’en avoir jamais vu un semblable. Le temps se radoucit et il fit quelques pluies et neiges, qui rétablirent en apparence tout ce que la rigueur du froid avait beaucoup mortifié. Mais il survint un second froid vers le vingt janvier, qui fut plus violent et plus aigu que le premier qui fit beaucoup de mal, puisqu’il tua et fit mourir beaucoup de pauvres, qui, s’étant couchés se portant assez bien, on les trouvait le lendemain matin morts par la rigueur du froid. Il mourut beaucoup de bétail, boeufs, vaches, chevaux, ânes, beaucoup de brebis et d’ agneaux. On crut que toutes les brebis et agneaux périraient et on fit tout ce qu’on put pour en échapper quelques uns. On les mettait auprès du feu ; on les y faisait manger, et où les étables ne se trouvaient pas assez chaudes pour empêcher le bétail de souffrir extraordinairement, le poil tomba à la plus grande partie des boeufs, des vaches, des chevaux et des ânes, de manière que les pauvres bêtes faisaient horreur. J’ai enterré une douzaine tant d’hommes que de femmes qui sont morts par la violence du froid. J’ai oublié de parler de la quantité en poules, dindes, oies qu’on a trouvées mortes de froid, dans les génissiers, aussi bien que de petits oiseaux de toutes espèces qui se retiraient dans les maisons pour se mettre à couvert et se garantir du froid. On a trouvé beaucoup de perdrix, de lièvres ainsi que beaucoup de petits oiseaux morts par le froid, et jamais on n’a vu moins d’oiseaux dans les campagnes surtout au printemps de 1709 et 1710. Ce n’est pas encore le plus grand mal que nous a fait l’hiver. Voici le fléau violent. Tout ce qu’on avait semé en blé, froment et autres grains qui passent l’hiver en terre gela entièrement et universellement dans tous les meilleurs pays et provinces du royaume ; si bien qu’on ne recueillit aucun blé ni froment, pas même pour semer en 1710. Il y eut quelques particuliers qui semèrent incessament après l’hiver quelques mesures du seigle qu’on appelle tramois et qui en cueillirent assez honnêtement pour le peu qu’ils avaient semé. Enfin la cherté du blé commença au moins de janvier 1709 et alla toujours en augmentant de prix jusqu’au mois de juin, si bien que le seigle se vendait au commencement de mai jusqu’à huit livres dix sols, mesure de Charlieu, et le froment neuf livres dix sols, le pain blanc cinq sols et demi et quatre sols celui de seigle gros pain. Jamais on n’a vu tant de pauvres misérables, tant de larrons ni de fripons. La pauvreté donnait lieu et inspirait à beaucoup de personnes à voler et à dérober. Les personnes qui avaient quelque chose avaient bien de la peine à empêcher d’être dérobées. On volait de nuit et de jour boeufs, vaches, moutons et meubles. On ne laissait rien dans les jardins. Il y avait très peu de personnes qui se trouvassent en état de secourir les pauvres par quelques aumônes. Les années précédentes, les pauvres étaient difficiles à contenter par l’aumône qu’on leur faisait et ils la méprisaient surtout lorsqu’on ne donnait que du pain ; mais ces deux années ils en ont demandé et ils n’en ont pu avoir que dans quelques maisons. Ils étaient bien aise lorsqu’on leur donnait une rave grosse comme un oeuf et ils la prenaient avec plus d’humilité et faisaient plus de remerciements pour cette petite rave qu’ils n’en faisaient pour une livre de pain lorsqu’il était commun. La famine a été si grande qu’on ne peut concevoir la quantité de personnes mortes de faim dans les chemins en allant demander l’aumône. Il y en eut beaucoup de dévorées par les chiens et les loups ; enfin il est mort pour le moins la moitié des habitants de cette paroisse. Il est resté très peu d’enfants. Il est peu resté de monde à Pouilly et à Nandax. De quatre cent dix communiants que j’avais en 1708, il ne m’en est resté que 240. Il se faisait beaucoup de pain de fougère, et en toutes les paroisses voisines, aussi bien qu’en celle-ci, on voyait à l’issue de la messe paroissiale, à la porte des églises, beaucoup de pains de fougères et de gaufres qu’on vendait assez chèrement. On vendait une gaufre un sol et deux sols la livre de pain de fougère. On n’avait jamais tant vu de ravanelles dans les terres qu’il y en eut cette année-là. Il s’en mangea une prodigieuse quantité. On en faisait cuire de grands pleins chaudrons, que l’on mangeait sans pain, sans sel et sans beurre. J’ai vu beaucoup de personnes ramasser des herbes dans les prés qu’elles mangeaient toutes crues. Il se mangea beaucoup de chiens et de chats que l’on écorchait ; on mettait la viande sur le gril, qu’on mangeait à moitié grillée. Il y en a beaucoup qui mangeaient la viande toute crue. Il ne se cueillit presque point de vin en 1709. Il fut extrêmement cher au mois de juillet et d’août de 1710. La botte de vin se vendait cent dix livres et s’est vendue jusqu’à cent cinquante livres. Des marchands de Fleury, au delà de Charlieu, en menèrent quelques pièces du côté d’Orléans qu’ils vendirent jusqu’à soixante escus. En 1710 il se cueillit assez de blé, seigle et froment pour le peu qu’on avait semé, mais beaucoup de menus grains, fèves, bréchères, orges, avoines, ce qui sera d’un grand secours, parce que l’on a semé et l’on sème la plus grande partie de froment et de seigle qu’on a cueillie. Il en est resté si peu, que les trois quarts des gens ne mangèrent que du pain d’orge, buchère et fèves. On n’a jamais vu faire si peu de vin et l’on ne l’à jamais vu si cher qu’en cette année 1710, en vendanges, car il se vend jusqu’à 60 sols la pièce, et c’est à qui des marchands de Paris et d’ailleurs pour en avoir. »

(Registre paroissial de Vougy, A.D. de la Loire).

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