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Le Roi Louis XIV se meurt... ou l’égalité devant la mort

Le jeudi 23 octobre 2008, par Jean-Pierre Bernard, Thierry Sabot

Nous sommes bien peu de chose devant la mort, que l’on soit roi ou manant. C’est la seule justice qui touche tout le monde sur cette terre... Ainsi en est-il dans les registres paroissiaux de Notre-Dame de Versailles avec la transcription du décès du roi Louis XIV, le « Roi Soleil ».

« Pourquoi pleurez-vous ?
Est-ce que vous m’avez cru immortel ?
Pour moi, je ne l’ai jamais cru être. »

Louis XIV

Né le 5 septembre 1638 à Saint-Germain-en-Laye, Louis XIV meurt à Versailles le matin du dimanche 1er septembre 1715, à quatre jours exactement de fêter ses soixante dix-sept ans, après l’un des plus longs règnes de l’histoire : soixante-douze ans, dont cinquante-quatre ans de gouvernement personnel. Selon le marquis de Dangeau, narrateur fidèle « il a rendu l’âme sans aucun effort, comme une chandelle qui s’éteint. Ses dernières paroles furent : « ô mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir. »

Un grand seigneur, un grand roi, le plus grand roi du monde, dira-t-on ! On le surnomme le « Roi Soleil », et sa puissance est immense.

Mais à l’annonce de la mort du Roi Soleil, « tout autorise à penser, au-delà des manifestations religieuses, mondaines et coutumières, que, des grands jusqu’au dernier des manants, la France éprouva un profond sentiment de délivrance. » [1] « Attendue depuis la mi-août, la nouvelle n’a point surpris, ni les proches, ni l’opinion dans la capitale : bien avant la mort du Roi, tous les préparatifs ont été faits par ceux qui vont se disputer un instant le pouvoir. [...] Mais en même temps, lorsque la nouvelle de cette mort se répand dans Paris, s’exprime la joie des petites gens : qui ne connaît le témoignage de Voltaire décrivant sur la route de Paris à Saint-Denis, les réjouissances populaires, hommes et femmes chantant et buvant, dressant des feux de joie et clamant à pleine gorge le contentement que leur procure cette disparition : explosion de joie féroce, qui n’a certainement pas été le fait de la France entière. » [2]. Il est vrai que comme l’écrit Saint-Simon, Louis XIV laissait au Régent une situation bien difficile aggravée par vingt ans de guerres : « Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie [...] le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit grâce à Dieu. »

Le document ci-dessous, tiré du Registre Paroissial de Notre-Dame à Versailles, en porte le curieux témoignage.

Louis XIV rendit l’âme le 1er septembre 1715, et l’inscription de cet événement historique sur le registre mortuaire fut omise... Vous entendez bien, pendant... 47 jours !

C’est en effet seulement le 17 octobre, soit avec six semaines de retard, que le prêtre qui avait peut-être perdu la tête la retrouve, et porte le décès royal sur le « Grand-Livre de la mort » de la paroisse Notre-Dame de Versailles. « Nul ne songe à réserver au souverain une page vierge. » [3].

Voici l’acte de décès de Louis XIV, « roi très bon, très puissant et très excellent » :

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Acte de sépulture de Louis XIV
Extrait du registre des décès de Notre-Dame de Versailles.

L’oubli fut donc réparé, et l’on enregistra le décès du roi sur le registre commun des sépultures de Versailles (page 60)... Comme pour tout le monde :

« Le premier jour de septembre de l’an mil sept cens quinze, est décédé très bon, très puissant et très excellent Roy de France, Louis Quatorze, de glorieuse mémoire, âgé de soixante et dix sept ans, dans son château, et transporté à St Denys, le neufvième dudit mois, en présence de Messire Jean Dubois, chanoine de St Quentin, Chapellain ordinaire de la musique du Roy, et messire Pierre Mannoury, prêtre de la congrégation de la Mission, qui ont signé avec nous. Huchon, Dubois, Mannoury. »

Mais... le hasard est bien malicieux !

Le même jour, 17 octobre, mourait « Elizabeth Prudence », âgée de cinq ans, fille de Charles Berger et de Magdelaine Moyeu, son épouse, d’illustres inconnus du village de Versailles, qui avaient dû voir souvent passer le roi, qui, pour eux, était sans doute inaccessible. La transcription de l’acte de sépulture de la petite fille est faite juste après celle du roi, soulignant ainsi que la fortune, les titres, les couronnes s’estompent et disparaissent aux portes du tombeau : l’égalité devant la mort [4].

« L’an mil sept cens quinze, le dix-septième octobre, Élisabeth Prudence, fille de Charles Berger et de Magdelaine Moyeu, son épouse, âgée de cinq ans six mois, décédée hier, a été inhumée dans le Cymetière de cette paroisse en présence du susdit père de la défunte, et de Bernard Mons, lesquels ont signé, Berger, Mons, Gautier, prêtre. »

La richesse, la puissance, la magnificence n’y font rien... la « grande faux » emporte tous les humains, chacun à leur tour. Quelle leçon !

N’est-ce pas là une justice universelle ?

À noter que dans le double du registre paroissial (collection départementale cote 1080415, registre conservé par les Archives départementales des Yvelines), l’annonce du décès du roi est notée seulement dans la marge du registre, à côté de deux actes d’inhumation à la date du 30 août 1715 (acte de Margueritte Colin et acte de Anne Catherine Calvé).

Mépris général et extrême impopularité que souligne, à la fin de l’année 1715, le curé de la paroisse rurale de Saint Sulpice, près de Blois, où l’on relève le commentaire suivant :

« Louis XIV, roi de France et de Navarre, est mort le 1er septembre dudit an, peu regretté de tout son royaume, à cause des sommes exorbitantes et des impôts si considérables qu’il a levés sur tous ses sujets. On dit qu’il est mort endetté de 1 milliard 700 millions de livres. Ses dettes étaient si considérables que le Régent n’a pu ôter les impôts que ledit roi avait promis d’ôter trois mois après la paix, qui étaient la capitation et le dixième du revenu de tous les biens. Il n’est pas permis d’exprimer tous les vers, toutes les chansons et tous les discours désobligeants qu’on a dits et faits contre sa mémoire Il a été, pendant sa vie, si absolu qu’il a passé par-dessus toutes les lois pour faire sa volonté. Les princes et la noblesse ont été opprimés. Les parlements n’avaient plus de pouvoir : ils étaient obligés de recevoir et d’enregistrer tous les édits, quels qu’ils fussent, tant le roi était puissant et absolu. Le clergé était honteusement asservi à faire la volonté du roi : à peine demandait-il quelque secours, qu’on lui en accordait plus qu’il n’en demandait. Le clergé s’est endetté horriblement. Tous les corps ne l’étaient pas moins. Il n’y avait que les partisans et les maltôtiers qui fussent en paix et qui vécussent en joie, ayant en leur possession tout l’argent du royaume. Le roi fut porté à Saint-Denis le 10 ou 12 dudit mois et l’oraison funèbre s’est faite à Saint-Denis vers la fin du mois d’octobre. » [5]

Comme on dit, il faut de tout pour faire un monde !

Sources :

  • « Quelques reliques émouvantes de l’histoire de France », Ed. Maurice Devrès (Editions M.D.), Paris 7e (date inconnue).
  • Contexte, de Thierry Sabot, 2012.
  • Recherches et documents personnels.

[1Pierre Goubert, Louis XIV et vingt millions de Français, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1966.

[2Robert Mandrou, Louis XIV en son temps, Paris, PUF, 1973.

[3François Bluche, Louis XIV, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1986.

[4« Les registres de catholicité de nos pères supposent et soulignent l’égalité de tous devant la mort. » François Bluche, Louis XIV, Librairie Arthème Fayard, 1986.

[5Inventaire-Sommaire des archives communales antérieures à 1790, département du Loir-et-Cher, Blois, 1887, p. 72.).

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4 Messages

  • Le Roi meurt... 25 octobre 2008 18:53, par H. LACROIX

    J’ai trouvé dans les bms de Ramburelles (Somme) après un baptème daté du 1er septembre 1715 le texte que je retranscris ci-dessous (je peux envoyer une photo) :
    "Le même jour Louis quatorze Roy de france et de navarre de très méchante
    mémoire est décédé dans son chasteau de Versailles - Resquiescat in pace -"

    L’acte suivant est du 13 octobre. On ne peut donc dater avec précision l’épitaphe formulée par le curé de Ramburelles, qui a quand même ajouté la formule latine pour adoucir (?) son jugement.

    Répondre à ce message

    • Le Roi meurt... 26 octobre 2008 22:31, par Jean-Pierre BERNARD

      Bonsoir.
      Vraiment, le curé de Ramburelles et celui de St. Sulpice avaient la même opinion au sujet du roi « Soleil » !
      Ce qui est assez étonnant, c’est qu’ils aient consigné leurs pensées sur des registres paroissiaux, très probablement pour la postérité...!
      Effectivement, le « Requiescat in pace » ajoute un peu de baume à l’affaire !
      Leurs avis rejoint celui de l’ensemble des sujets du royaume. Peut-être Louis XIV a-t-il régné trop longtemps.
      Comme il est dit dans « Le Cid » : « pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes.... »
      Merçi beaucoup pour ce commentaire pertinent.
      Cordialement.

      Répondre à ce message

  • Le Roi meurt... 30 octobre 2008 16:33, par ROMAN gerard pierre

    extrait du registre paroiss(sic)ial de la ville de Cordes(alias Cordes sur Ciel, in the Tarn) :le vint deuxieme jour du mois doctobre mille sept cens quinse dans lesglise st michel de la ville de Cordes par moy archipre de la ville de Cordes assisté de ms le prebendiers obituaires de la dite esglise feut fait un service pour le repos de lame de Louis quatorse Roy de france et de navarre descede le premier jour du mois de septembre auquel service ont asisté mr mtreJean Littré lieutenant au siège Royal de la dite ville et consul , sieur Jacques Hyche consul mtre Jacques mazars asseseur et mtre Raymond Salvy avocat qui ont signé en foy de quoy
    martin archiptre JYeche Consul Littré Consul Salvy Mazars assr

    en marge:service pour le repos de lame de LouisRoy de france et de navarre

    comme quoi des paroisses(ici non inféodée à un seigneur, car franchisée depuis 1222, et gouvernée par des consuls) n’ont de compte à rendre qu’au roi

    Répondre à ce message

  • Le Roi Louis XIV se meurt... ou l’égalité devant la mort 14 mars 2014 21:54, par Babeth PARMENTIER

    Bonsoir,
    Merci pour cet article (et les autres aussi)
    Juste une petite remarque :
    Avant la Révolution, on tient des registres de « Sépultures » et non de « décès ».
    Le roi étant transporté à St Denis , c’est dans le registre du lieu de sépulture, que l’acte doit être inscrit.
    Il est transporté le 9 octobre,après 8 jours d’exposition au château, mais l’oraison funèbre est faite à la fin du mois ,quand a eu lieu la mise au tombeau ?

    Le curé de Versailles a écrit « Nota » pour relater un fait qui lui semblait important ,comme l’ont fait d’autres curés de France et de Navarre (...mais lui, vivant tout près de la Cour,était mal placé pour dire du mal : « le Roi est mort, vive le Roi » , « très bon, très puissant et très excellent Roy ».) Rien ne l’y obligeait, mais il rédige cette note , au retour des deux prêtres qui ont accompagné le cortège funéraire à St Denis ,et qui lui ont raconté l’évènement, et ces derniers signent avec lui.
    Plutôt qu’un oubli,je dirais que c’est une mention particulière ..pour le Roy !(mortel de toute façon)

    Répondre à ce message

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