J’ai tourné [1] environ une verge [2] de parcelle, quand la voix de Gilles me tire de mes rêveries.
— Jan… Jan… Rose est là, avec son cabas…
— Je t’entends, j’arrive… Augustin… Gilles nous appelle…
— J’arrive m’sieur Jan.
Nous-nous retrouvons tous les trois au pied de la charrette.
La petite est déjà partie, sans se poser un instant, car Marie attend son retour à la ferme au plus tôt.
Assis sur de grosses pierres, nous dévorons les galettes [3] que Rose vient d’apporter.
Soudain, deux cavaliers surgissent au galop à travers champs, franchissant les fossés, sautant les basses haies et les murets, venant à nous sans hésitations, ni intentions paisibles.
Ils portent les tuniques de damas [4] cramoisi [5] des seigneurs de Chevillé [6]. Leurs écussons d’argent aux gueules de lions sable et lampassées [7] d’or, bordés de franges bleues et jaunes, étincellent sous le soleil montant.
— Homme Gilles Morinays… Nous sommes chargés de te mettre en garde contre la tentation de sédition. Rien ne pourra excuser que les hommes s’échauffent encore comme ils l’ont montré hier au général…
— Nul ne pourra m’empêcher de répondre à l’attente de notre bon Roi Louis.
— Tu sembles ne pas comprendre le message dont nous sommes les porteurs… Il appartient au syndic de calmer les esprits et de tempérer les doléances. Nous te tiendrons personnellement responsable de tout débordement. Il n’y aura pas d’autre avertissement, tiens-toi le pour dit, Morinays.
Sans attendre de réponse, les deux émissaires des propriétaires féodaux font demi-tour et disparaissent comme ils sont apparus, filant à brides abattues vers la route de Rennes.
Gilles, livide, se lève. Il ne prononce pas un mot.
Il se dirige à pas pressés vers la farougère.
Il en fait le tour et revient vers nous.
— C’est bien, Augustin ! Tu peux continuer pareillement. Allez, remettons-nous à l’ouvrage, nous avons trop perdu de temps.
°°°
Nous reprendrons le travail toute la matinée, sans échanger la moindre parole.
À une heure avant midi, nous rentrerons au manoir pour déjeuner.
Marie avait préparé une bouillie de pois, servie bouillante dans le vaisseau [8] de la cuisson, posé à même la table.
Toujours sans parler ni croiser les regards, chacun prendra sa part avec sa cuillère de bois et la trempera dans son écuellée de lait doux et froid pour tempérer la chaleur, avant de la porter à la bouche.
Il appartient au maître de rompre le silence.
Un œuf cuit [9] sur une tranche de pain beurré complètera ce repas de carême accompagné de lait aigre.
Nous repartirons au champ, tout l’après-midi, chacun à sa tâche, changeant d’attelage une fois pour reposer les bœufs.
Même les tartines de miel de quatre heures seront englouties sous des lampées de vin noyé d’eau, sans les discours habituels à ce moment de fatigue grandissante.
Nous achèverons notre journal.
Nous ferons le chemin du retour, fourbus, les animaux aussi, toujours silencieux, mais là, il faut bien avouer que c’est ainsi tous les soirs, quand nous revenons, épuisés, brisés, d’une journée à avoir tourné et retourné la terre au moins douze heures durant.
Nous rentrerons les bêtes, et Gilles dira.
— Tu reprends demain, Augustin ! Tu trouveras la paille pour la nuit dans l’écurie. Marie t’appellera tout à l’heure à la soupe… Tu ne parles à quiconque de ce que tu as vu et entendu ce matin, et ceci, tant que je ne t’y autoriserai. C’est compris ? À personne…
— Bin sur Maît’Gilles. J’srai comme une tombe.
— J’y compte bien ! Jan, tu me rejoins après souper avec ton Anneton.
Je suis remonté au Petit.
Annette avait fait la soupe aux choux dans laquelle nous avons trempé le pain pour le ramollir.
Puis, sans nous attarder, nous sommes redescendus au manoir pour la veillée.
Conformément aux directives de Gilles, je n’aurai donné aucune explication à ma Duchesse, bien qu’elle s’inquiéta de me voir taciturne.
°°°
Anne et ses frères sont déjà présents dans la salle commune.
Une belle flambée éclaire et égaye la pièce.
La table est levée. Les sièges sont disposés en large carré autour de l’espace libre.
Alors que le père et la fille sont assis face à face, Marie est à l’écart, surveillant Pierre couché sur un coffre. Les regards des deux femmes ne se croisent jamais ; Anne ignorant Marie et Marie fuyant des yeux la véritable "maîtresse" de maison.
Joseph et Simon encadrent leur sœur.
Marie-Françoise joue avec Rose sous l’escalier.
Annette et moi nous asseyons sur un petit banc, le dos à la cheminée, à la droite de Gilles.
— Les hommes des Chevillé sont venus à travers champs, ce matin, me rendre responsable des excès, s’ils devaient être commis. Il est hors de question de faire savoir cet incident, tant que le cahier de Vezin ne sera rédigé. Si la menace venait à être connue de tous, nous exciterions les excités et, surtout, nous donnerions raison à ceux qui ont peur et veulent se taire par crainte. Nous ne devons pas, non plus, donner du grain à moudre à ceux qui entretiennent la rumeur, selon laquelle je serais l’exécuteur des exigences des propriétaires fonciers, fut-ce sous la contrainte. J’entends conduire ma charge à son terme, sans en redouter les conséquences ni braver inutilement nos seigneurs. Lorsque le cahier sera signé, il sera indifférent de connaître cet événement. Chacun pourra juger le contenu des plaintes et doléances des gens de Vezin et constater qu’elles correspondent à ce qui sera dit au général de demain. Pour l’heure, je souhaite connaître votre opinion. Anne, que dis-tu de la situation ?
— Je suis fière, père, de votre exemple courageux, mais, je vous demande de ne pas vous mettre en danger. Cela ne servirait personne, pas même ceux qui souhaiteraient vous voir plus batailleur. Nous devons nous contenter de répondre à la demande du Roi, c’est déjà beaucoup. La critique publique qu’il réclame pour préparer les États, est, en elle-même, une véritable révolution pour les paysans, qui n’ont guère l’habitude qu’on leur demande un avis, et encore moins de décider quoi que ce soit. Cela crée beaucoup d’espoir chez tous ceux qui souffrent, mais, c’est aussi énormément de craintes, de peurs, de désarroi. Il faut apprendre à oser demander. Ce n’est pas simple. De toutes les façons, père, ce que vous déciderez sera bon. Vous pourrez toujours compter sur mon soutien.
— Merci ma fille. Qu’en pensent mes fils, Joseph, qu’as-tu à me dire ?
— J’suis très colère d’savoir ça. J’aurais voulu leur faire rendre gorge à ces aristos qui suent le sang des peuples et tirent encore plus par les pillages qu’ils font, à l’occasion des rôles [10] et des tenues [11] concédés par le Roi ; au point de nous faire envie de désobéir au Roi. Il ne faut pas céder, père. Les aristocrates sont la cause de la plainte de tout ce qui est arrivé de douleurs à notre province.
— Je comprends ta colère Joseph. J’essaierai d’y répondre au mieux, sans céder à la provocation. Et toi, Simon ?
— J’ai la rage, comme Joseph, de tant d’enfants sans pain, de tant de mères éplorées, de tant de familles ruinées, de tant de veuves réduites à la mendicité, de tant de pauvres à coucher sur la paille. J’ai la rage des seigneurs qui ont le pouvoir, à l’insu du Roi, de plumer l’oie sans la laisser crier. Mais l’oie a enfin crié et se fait entendre à présent jusqu’au pied du trône. Peut-être grâce à vous, père ! à ceux qui, comme vous, pourront crier notre révolte, le plus loin possible.
— J’essaierai de parler haut et fort, sans crier Simon, car c’est peut-être la meilleure façon d’être écouté. Mais, tu as raison, c’est bien le cri du peuple qui mérite d’être entendu. Que dis-tu, Jan ?
— Il faut que tu sois prudent, Gilles. Je ne crois pas à l’innocence du Roi. Je ne crois pas que la noblesse agisse seule, contre l’avis de Louis. Je crois que, dire au grand jour ce que nous voulons se retournera contre nous. Je crois que nous devons faire la guerre aux aristocrates, aux gens d’épée, mais aussi de robe. Ils sont le fléau du canton. Mais, je crois aussi, que nous devons changer le pouvoir du Roi. Tu as eu à connaître le libelle de l’abbé [12] qui écrit pour le tiers. Les questions qu’il pose et les réponses sont claires ! "Qu’est-ce que le tiers état ?" demande-t-il. "Tout" répond-il. "Qu’a-t-il été, jusqu’à présent ?", "Rien", qui peut le nier ? "Que demande-t-il ?", "À être quelque chose", tout simplement. Peut-on croire que le Roi ne soit pour rien au fait que nous soyons rien ? Peut-on penser que le Roi ait vraiment envie que nous devenions quelque chose ? Je suis persuadé que le pouvoir royal est la cause première de notre mère, et que la noblesse use, même si elle abuse aussi, du pouvoir royal. Voilà ce que je crois, et c’est pour ça que je te demande d’être prudent, de ne pas tomber dans ce qui est peut-être un piège tendu par le Roi lui-même, pour mieux connaître et éliminer ceux qui ont à se plaindre. Le changement viendra en dehors de la voie tracée par le Roi.
— Tu es bien radical, Jan… Et tu sais que je ne peux te suivre. D’ailleurs, comment pourrait-on imaginer une autre voie que celle tracée par le Roi ? Et quand bien même cette autre voie existerait, ne crois-tu pas qu’elle pourrait s’ouvrir, en suivant, d’abord, le chemin qui nous est proposé ? Il nous faut sans doute demander que le peuple des campagnes soit mieux représenté aux États particuliers de la province et aux autres assemblées, de la même manière qu’il le sera, par la volonté du Roi, aux États généraux de Versailles. Voilà qui permettrait à chacun de continuer à intervenir, à donner son avis, à décider de ce qui est bon pour tous. Je suis certain que cette voie est la seule qui répondra à chacune de vos attentes.












