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Laboureurs d’Espoirs

7e épisode – Avant le labeur du jour

Le vendredi 6 mars 2026, par Alain Morinais
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Je pousse la porte, comme chaque matin depuis près de trente ans déjà, à la seule exception des jours de Pardons.
— Ça ira la compagnie ?
— Ah ! ça ira p’tit Jan, lance Gilles, debout, adossé à la cheminée dont la flambée éclaire la pièce.

Une écuelle à la main, il mange sa bouillie trempée de lait doux fraîchement tiré, à l’aide d’une cuillère de bois.
— Ah ! ça ira, répond Marie, occupée à préparer de la pâte à faire les galettes de blé noir dans une grande bassine posée sur un tabouret.

La salle commune est meublée d’une longue table en planches menuisées sur tréteaux [1], de deux bancs de grosses charpentes, de quelques coffres ferrés avec couvercles formant assises, et d’une armoire à deux battants, presque neuve.

Sous l’escalier de pierres qui mène à l’étage où les enfants dorment encore, Rose, à califourchon, repliée sur un siège en bois à trois pieds, s’applique à écosser les pois sans devoir en perdre un seul.

Les langes de Pierre sèchent dans la cheminée, comme à l’accoutumée. Une forte odeur d’urine imprègne l’atmosphère humide.

— Alors mon Jan, que penses-tu du général d’hier ?
— Je suis bien aise de ton élection et je voudrais être certain qu’elle nous permettra d’être écoutés.
— Douterais-tu de ma capacité à me faire entendre ?
— Là n’est pas la question Gilles. Je m’interroge seulement sur le rôle que l’on acceptera de te confier, à toi et à tous ceux qui représentent les gens des campagnes, lorsque tu seras à Rennes ? Ici, on est entre nous, on peut causer, cela peut ne rien gâter, et après ?…
— Tout ça n’est pas faux. Mais, quand bien même nous n’irions pas plus loin que Rennes, est-ce que cela devrait nous conduire à ne pas tenter ? Doit-on, par avance, laisser la place sans essayer quoi que ce soit ? Le Roi nous demande de parler, nous serions bien sots de nous taire quand plus personne ne peut nous y obliger. Tu te demandes si nous serons écoutés ? Eh bien, encore faut-il que nous ayons quelque chose à dire et qu’on nous laisse le soin de dire. Aujourd’hui, c’est chose faite, nous avons beaucoup à dire et enfin, nous pouvons le dire, avec la bénédiction royale. Alors, parlons !
— Nous sommes d’accord sur tout ça, mais, ne crois-tu pas que le bon Louis nous demande de parler, uniquement quand ça l’arrange de nous retourner contre la noblesse qui en veut à son gouvernement. Et quand il aura fait taire les sieurs de tous les acabits, avec notre aide, il nous musellera de nouveau.
— Je laisse mon frère parler ainsi du Roi, sous mon toit… Tu sais que je ne saurais l’accepter d’autres personnes et, ailleurs qu’ici, tu me verrais contre toi. Mais, quand bien même aurais-tu raison… Aujourd’hui, le danger vient plus des bourgeois de la ville que de la noblesse. S’il faut se méfier, c’est sans doute plus de ces nouveaux riches qui en veulent au pouvoir des aristocrates et risquent de mettre à mal l’ordre établi. Laissons là nos opinions, les labours ne peuvent attendre davantage. Je te propose de poursuivre ce soir. Nous ne veillerons pas tard. J’ai demandé à Anne de se joindre à nous avec Joseph et Simon. Je souhaite entendre la famille avant le général.

Marie, pendant ce temps, a préparé la galettière posée sur un trépied, dans l’âtre, et mis le feu aux brindilles de fagots qu’il faut uniformément répartir pour bien réussir les crêpes. Rose nous les portera aux champs, tout à l’heure, avec deux pots de vin de la vigne du haut, une horrible piquette largement coupée d’eau pour la rendre buvable.

Gilles va ouvrir la porte d’entrée dont le marteau vient de frapper trois coups secs.
— Vous êtes bin Maît’ Morinays ?
— Oui mon brave. Que nous vaut ta visite ?
— I s’dit au village, qu’vous avez p’t-ête b’soin d’bras pour la journée, alors j’vins m’proposer…
— Entre donc ! Tu sais conduire les bœufs et les chevaux ?
— J’conduis les ch’faux quand il faut !
— Mais tu connais mieux les bœufs …
— Oui Maît’. On les attelle d’puis toujours quand les ch’faux sont bin nouveaux …
— Bien. Comment te nomme-t-on ?
— Augustin, Maît’.
— Moi, c’est maître Gilles. Voilà Jan, mon frère, avec qui nous partagerons le labeur. Marie, tu mettras une ration de plus pour Augustin. C’est sept sols [2] la journée et nous verrons ce soir ce que sera demain. Jan, tu attelleras Thazar et Germain quand Augustin conduira Bécar et Tiburce. Moi, je m’occuperai des chevaux, j’attellerai Macaron et Félix à la charrue et Altibo tirera la charrette avec les outils. Pour reposer les bœufs, quand il le faudra, nous conduirons les vaches à la relève : Lise et Millette pour toi, Jan, Rosine et Zoé pour Augustin. Vous les userez juste ce qu’il faut pour permettre aux mâles de souffler un peu, de temps en temps, sans fatiguer les belles au point de leur gâter le lait. Nous ferons chacun une pièce ; Augustin la farougère [3] à l’araire [4] , Jan et moi, nous ferons plus profond, à la charrue pour le sarrasin. Quant à toi Marie, tu profiteras de la sortie des chevaux pour rafraîchir l’écurie. Tu engraisseras les cochons et mettras Pierre au clou pour aller tailler la vigne pendant que Rose sarmentera [5] derrière toi.

J’ai montré à Marie la taille à la serpette, l’hiver dernier. Elle fait bien les choses, même si c’est un travail très pénible, à cause des doigts gourds par temps froid.
Elle devra suspendre le bébé, langé, sanglé au crochet du mur de la salle commune. Pierre attendra là son retour, comme à chaque fois que le climat ne permet pas de le faire suivre sur les lieux de l’ouvrage.

Prenant la porte, je tire Augustin par la manche déchirée de ses hardes encrassées.
— Viens-t-en… Nous allons à l’étable préparer les bœufs et sortir les vaches.
— Si not’ Maît’ le veut, j’m’en vins à toi.
— Allez… Je vous rejoins de suite. Je vous laisse choisir d’atteler au joug ou au collier si vous le préférez… Mais, attention ! Il vous faudra suivre le train tout le jour.

Les bœufs s’attellent de front, par paires, toujours les mêmes, et se maîtrisent plus fermement au double joug. Avec les colliers, les mouvements sont plus libres, ils peuvent marcher plus vite, mais le bras doit être plus fort plus longtemps.

L’étable abrite les vaches et les bœufs, la soue aux porcs est à la suite avec une sortie sur le pignon opposé à l’entrée.
Le vantail ouvert, il nous faut un instant avant d’habituer l’œil à voir dans la pénombre.

Alignées devant la mangeoire, efflanquées, les hanches en saillies, les laitières blanches à grandes taches noires tournent la tête, en un mouvement d’ensemble parfait, vers la raie du jour naissant, dessinée dans l’embrasure.

Thazar, le chef, beugle dans le noir.
Le sol glisse, fait de roches disjointes affleurant la terre, polies par les ans sous les sabots, il écoule les urines des animaux en une pente savamment dirigée vers la porte de sortie.

— Augustin, tu sors les quatre premières… ce sont les nôtres, moi je m’occupe des mâles… J’t’attelle à quoi ?
— J’préfère le joug, pour faire connaissance, m’sieur Jan.


Voir en ligne : Blog de l’auteur


[1Les tables étaient le plus souvent faites d’une planche de bois posée sur des tréteaux. D’où les expressions : « mettre la table », poser la planche sur les tréteaux et « lever la table », ôter la planche, la ranger le long du mur et plier les tréteaux pour faire de la place.

[2Sol : (un), monnaie. Le prix du pain d’une journée varie de 3 à 7 sols.

[3Farougère : lieu de culture du farou.

[4Araire : Instrument rudimentaire de labour qui rejette la terre de part et d’autre du sillon, à la différence de la charrue qui la retourne. L’araire n’a pas de roue.

[5Sarmenter : ramasser les sarments de vigne coupés et les lier en bottes ; ils seront utilisés comme bois de chauffage.

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