Attablé devant ma jatte de bouillie de fèves [1]déjà figée, tout en me remémorant les événements de la veille, je profite de ce qui est pour moi le meilleur instant de la journée.
Je savoure la tranquillité apaisante du petit matin, et ceci malgré la froidure du moment.
Le coq d’en haut n’a pas encore chanté, le jour n’est pas levé.
Un tison claque sous les cendres restées chaudes sans pouvoir rien réchauffer, répandant dans la maison l’odeur âcre et humide du fagot brûlé à la veillée, consacrée hier à trier les osiers.
La flamme de la bougie, posée sur un petit coffre de bois, dessine au mur d’alcôve les ombres immenses du corps recroquevillé de mon Anneton. Encore endormie, elle cherche à se protéger du froid, repliée sur elle-même, blottie dans ces vêtements de jour que nous ne pouvons jamais ôter en cette saison. Annette se retourne sur le châlit de balle d’avoine, s’enroulant dans le grand couvre-pied de laine crue.
J’aime ce moment où tout va basculer de la nuit vers la vie ; ce sentiment éphémère d’une renaissance journalière. La sensation que les fatigues d’avant sont effacées, les difficultés balayées par des idées neuves et claires comme le jour à refaire.
C’est aujourd’hui, enfin, la première vraie journée d’embauche de l’année.
Par temps ordinaire, de la saint Martin [2] jusqu’en février, les jours sont toujours difficiles à travailler. Mais, à cette heure, c’est jusque début avril qu’il aura fallu s’occuper.
Tous les charriages [3]de tous les bois qu’on a coupés sont terminés depuis longtemps.
On a réparé les banches [4] , et déjà préparé le pisé [5] des restaurations maçonnées du printemps.
On a raccommodé tous les outils, les instruments de labours, aiguisé les échalas [6].
On a battu les grains de garde, et réparé les aires des granges qui étaient en mauvais état.
Comme on avait du temps, plus qu’à l’accoutumée, pour refaire le sol de la grange du haut, on a fouillé l’espace à la pioche jusqu’à six pouces [7] de profondeur. On a ajouté de la terre grasse et l’on a pétri les deux terres ensemble avec un peu d’eau. On a affermi le tout, pour le rendre bien uni, en battant l’aire à la batte de jardinier. Et l’on a recommencé comme ça, tous les jours, jusqu’à ce qu’elle soit sèche et empêcher ainsi qu’elle ne se gerce.
Ensuite, on a couvert de paille, qu’on y laisse jusqu’à ce que l’on batte les grains de la prochaine récolte. Il est bon, à mesure qu’elle sèche, de l’arroser d’eau dans laquelle on délaye de la bouse de vache. Il faut surtout veiller à ne pas faire des trous où les batteurs pourraient cacher des gerbes pour mieux voler le grain.
On a aussi préparé la marne [8], pour fertiliser les terres fraîches qui retiennent trop d’eau.
On a détruit les taupinières, en abreuvant les champs du bas par le moyen de quelques écluses, vannes et batardeaux [9] de glaise, de pierres, et de planches, qui coupent le cours de l’eau, la font gonfler et refluer par les fossés et les rigoles qu’on a eu soin de bien ouvrir, dans toute la longueur, la largeur et les traverses des prés, afin que l’eau se répande bien partout.
Ensuite, on a curé les fossés et le "Lagot " [10].
Tout ça c’est très bien, mais on a, à grand peine, tout juste commencé à tourner [11] pour semer les avoines et entamer les blés de mars, l’orge, le farou [12] et la luzerne, quand on aurait déjà dû terminer les troisièmes labours de l’année !
Alors, en cette dernière semaine du carême, il est grand temps de s’y mettre vraiment, quand bien même Saint Yves imploré ne nous aurait exaucé.
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Gilles m’a recueilli à Caradeuc à la mort de ma mère, j’avais juste quinze ans. Notre père, Joseph Morinays, nous avait quitté dix années plus tôt.
Nous étions donc, Gilles et moi, deux frères orphelins, mais pas de la même mère.
Guillemette, la première femme de Joseph, était décédée quelques mois après la naissance de Gilles, le laissant encore bébé et fils unique. Le père se vit donc contraint à se remarier au plus vite. Il fallait disposer à la maison des bras jeunes et vigoureux de Magdelaine, la fille du père Limeul, pour s’occuper du ménage et vaquer aux travaux qu’une domestique aurait monnayés.
Des six enfants que ma mère mettra au monde, je suis le seul survivant.
Gilles, mon demi-frère, mon aîné de douze ans, gère donc les affaires familiales.
Je n’en serais que le manouvrier [13] s’il ne m’avait hébergé au Petit Caradeuc. Il me permit ainsi, grâce au logis et au lopin attenant, d’épouser mon Anneton. Il est possible de prendre femme que sous un toit, et d’éviter l’impôt par les avantages en nature que la situation particulière de la famille nous procure [14].
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— Tu me parais bien rêveur ce matin !
— Le temps du repos est bien trop rare pour ne pas s’y laisser transporter !
— Ce jour, tu descends au "Grand" ?
— Bien sûr ! Nous avons tant à faire de retard. Soixante journaux [15] de labours en saison, ça fait comme quatre-vingt-dix avec une terre pareillement gercée et caillassée. À deux, il nous faudra jusqu’à la saint Brieuc [16], du lever au coucher, sauf à prendre un brassier trente jours durant.
Annette, à peine tombée du lit, s’affaire à réparer les désordres de toutes sortes, accumulés la veille sur le sol de terre battue, dans l’unique pièce à vivre de la maison, tout en poursuivant la conversation.
— Il n’y a pas quelques prés usés à laisser reposer pour cette année ? Ce serait ça de moins !
— En ces temps difficiles, il n’est pas de terre jamais si usée qu’elle doive demeurer inutile, pourvu qu’on lui donne la herse à dents longues ! Mais il faudra y attacher des pierres plus lourdes qu’au printemps d’avant.
— Vous êtes bien seuls à la ronde à ne plus laisser de jachères [17] ! Je dois, pour ma part, préparer le sol d’ici pour les pois et les fèves.
— Il te faudra aussi défricher tout ce qui peut l’être pour l’avoine. Cette année, elle ne sera pas que pour les chevaux et les cochons d’en bas. Nous en serons peut-être contents si les grains continuent à manquer. Il faudrait aussi faire de la pomme de terre !
— Tu y crois toi, à ces nouveautés ? Les plus anciens disent bien qu’il ne faut rien changer, qu’il faut cultiver selon les usages du pays, qu’il est mauvais pour la terre de ne pas garder les uzements [18].
— Je sais tout ça. Mais je ne vois pas le danger à réaliser ce que d’autres contrées ont déjà essayé. On fait bien le cidre depuis trois saisons [19] . On s’en porte bien ! Alors qu’il n’était pas dans nos usages d’en faire et que d’aucuns hésitent encore. C’est comme pour la jachère, plutôt que de laisser dormir une pièce sur trois, nous préférons planter des fourragères [20], ce que personne n’ose encore faire et qui pourtant rapporte tant.
— Te voilà toujours à vouloir refaire le monde !
— Tu ne penses pas qu’il le mérite ?… À ce soir mon Annette, je rentrerai pour souper.
— Je t’embrasse, mon Jan.












