Alors que le brouhaha ne cessait de s’amplifier avec l’arrivée continuelle de nouveaux inscrits à la capitation [1], les hommes se figent sur place, dans un silence qui s’établit d’un groupe à l’autre avant de s’imposer à tous, sauf à laisser le vent mugir dans le lointain.
Tous les regards se tournent vers ma nièce, Anne, qui apparaît au détour du chemin d’en bas, une femme, la seule, la Morinays de Pontchâteau, tolérée à partager le privilège masculin.
J’en suis fier, tout en admettant que cela reste délicat à accepter ; en témoigne le silence qui accueille celle dont chaque homme fait le rêve secret d’être l’époux de sa beauté courageuse, tout en craignant que sa liberté naturelle relève d’un pacte avec le diable.
Le curé Ruault se présente dans l’embrasure du portail d’accès au vaisseau central [2]de l’église, suivi de Gilles, mon frère, le père d’Anne, syndic de la paroisse [3]. Le bailli [4] n’est pas présent.
L’église Saint-Pierre est un très vieil édifice, une ancienne chapelle romane antérieure au XIe siècle, qui mériterait d’être rebâtie tant elle a souffert des ans [5].
C’est une grande et haute bâtisse de pierres grises, à quatre pignons, faite comme deux maisons qui se croiseraient par le centre sous des toits pentus d’ardoises du pays. L’un des corps du bâtiment forme le transept, l’autre est prolongé par l’ancienne chapelle qui constitue le chœur sous un clocher carré finissant en pointe aux arêtes tranchantes, effilées comme la mort.
Elle est entourée des tombes de nos ancêtres, formant un cimetière, dont chacune des croix semble vouloir rester blottie au plus près de la maison de Dieu.
Les tombes, autour de l’église, nous permettent de vivre au milieu de nos morts avec lesquels nous n’avons pas eu le temps de profiter de la vie, qui, en ce siècle des "sombres lumières", vaut parfois moins que la mort.
Il meurt autant d’enfants, entre le jour de la naissance et la fin du premier mois, qu’entre un mois et l’âge d’un an. Une femme sur deux meurt en couches à trente ans à peine, après avoir donné, le plus souvent, six à huit naissances dont deux voire trois seulement survivront.
Chacun de nous pénètre, franchissant la grande porte de chêne rouge, en la seule maison commune. Elle est l’unique témoin de tous les précédents ancestraux, et la gardienne des actes qui consacrent notre identité.
En dehors d’elle, il n’y a pas d’existence sociale possible.
Et surtout, elle est le lieu de toutes les prières, pour implorer l’intercession de Saint Yves, pour un temps plus favorable aux récoltes ; ou de Saint Ivy, contre les coliques ; ou de Sainte Marguerite, qui aide à résoudre parfois les difficultés de grossesse. Il y a aussi Saint Méen, dont la statue est présente, au cœur de Saint-Pierre, pour vaincre la gale. Et puis Saint Guy, contre les peurs nocturnes des enfants, Saint Blaise, contre la coqueluche, Saint Cloud, soignant les furoncles, et tous les autres Saints qui nous aident, tellement nous sommes seuls et démunis face aux difficultés dont nous ne comprenons pas pourquoi elles nous accablent tant.
La lumière froide d’un soleil matinal encore hésitant tombe mollement des hautes fenêtres latérales, laissant dans l’ombre les bas-côtés, dont les bancs de bois vermoulu s’emplissent de fidèles, dans le vacarme des sabots, heurtant, traînant, frappant et claquant les dalles granitées.
— Ô Hommes de Bretagne, venez apprendre ce que c’est que l’Homme breton.
Le curé Ruault prend la parole, placé au centre du chœur, debout devant l’autel.
Sa voix est encore couverte par les conversations qui se prolongent en prenant place côte à côte dans les travées, les bruits de bancs tirés, raclant la pierre, les interpellations d’un bas-côté à l’autre, et les sabots, toujours les sabots, martelant le sol de battements de pieds excités.
— Ô Hommes bretons, venez apprendre ce que c’est que la Bretagne.
Le silence emplit l’espace quand la voix du recteur résonne à nouveau de sous la grande arcade :
— "Se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres qui tremblent devant vous ; qui sont honteux de leur misère, accoutumés à la surmonter par un travail assidu. C’est pourquoi ils meurent de faim, oui messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels, nul ne court à leur aide. Hélas, ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère".
Le curé marque un temps de pause, et reprend.
— Cent ans après ce sermon de Jacques-Bénigne Bossuet, [6] permettez-moi, Ô gens de Gwezin, de vous rappeler que le Roi écoute au mieux et fait son métier de Roi, en vous appelant à élire ce jour des Députés et à rédiger un cahier de doléances. Au prône [7] de la messe du dimanche dernier, je vous ai lu la lettre du Roi, datée du 24 janvier. Cette lettre appelle à résoudre la crise financière, à restaurer la prospérité du royaume, à réformer les "abus en tous genres" et à "établir un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur des sujets". Tous les hommes, à partir de vingt-cinq ans, inscrits sur le rôle de capitation pour au moins dix livres [8] par an, sont invités à élire un Député pour cent feux, et deux au minimum dans chacune de nos paroisses. Nous vous proposerons donc d’élire deux Députés pris parmi vous, qui seront chargés de vous représenter à l’assemblée de sénéchaussée [9] de Rennes. Sont éligibles, les hommes du même âge qui acquittent plus de trente livres de taxes, et résident à Vezin depuis plus d’un an. Il s’agit d’une forme inédite d’assemblée générale, c’est pourquoi je me permets de vous rappeler les règles habituelles, et ce qui va changer aujourd’hui. Depuis 1691, un arrêt du Parlement de Bretagne a limité la représentation élue de chaque communauté paroissiale à 3, 6 ou 9 personnes, les "fabriciens " [10]. Ils ont voix délibératives autour du bailli, délégué par le seigneur ; et du curé, membres de droit de ce que l’on appelle "la fabrique". Les fabriciens élisent en leur sein, trois marguilliers [11] qui composent le bureau, dont le syndic assure la présidence avec un secrétaire et un trésorier à ses côtés. Les marguilliers, sous l’autorité du syndic, sont chargés de dresser le budget de la fabrique, de préparer les affaires qui doivent être portées au conseil de fabrique, d’exécuter ses délibérations, et de diriger l’administration journalière du temporel de la paroisse : désignation de la sage-femme, des gardes-vignes [12] , des règlements de culture et de pacage [13], de la répartition des eaux d’irrigation, des dates de la moisson, des prêts de bêtes de trait pour le labour ou le transport, des relations avec le seigneur. On y désigne les assesseurs collecteurs des charges seigneuriales en nature au moulin ou au pressoir, des charges en espèces et des impôts [14]. C’est la fabrique qui décide pour vous, et l’Honorable homme Gilles Morinays, ici présent, assume la lourde charge de syndic, investi de la confiance de tous.
Gilles est assis face au curé, au premier rang, sur le "banc d’œuvre" réservé aux marguilliers, avec à sa droite, Mathurin Derniaux, le secrétaire, et à sa gauche, Pierre Delaunay, le trésorier qui lui a succédé à ce poste traditionnellement occupé par un Morinays [15].
Depuis quelques années, Gilles a été promu syndic, car il est le dernier "patriarche" à avoir cumulé, par héritages successifs, la "fortune" des Morinays, ce qui lui confère la position la plus enviable parmi les laboureurs [16] de Vezin.












