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Mon arrière-grand-père, Jean PONS Mouréou, raconte à sa belle-fille, ma grand-mère, sa bataille de Reichshoffen en date du 10 août 1870

Exposé présenté lors de mes 16/17 ans. Retrouvé, révisé, enrichi en mes 70 ans.


jeudi 12 mars 2015, par Henri Parayre

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Jean PONS Mouréou, qui s’était retiré dans le Gers à Sempesserre, avait des affaires à traiter dans le canton de Massat en Ariège. Pour passer ces quelques jours, il s’était rendu chez son fils François dans la demeure familiale à Mouréou, un des quartiers du village du Port. Ce matin même, s’étant rendu à Massat, il en avait profité pour rendre visite à Moussu Léon au sujet d’une cure à Ax.

Devant la porte, les enfants des Milletat et des Bourrou jouaient à la guerre devant l’ancien militaire. Ils chevauchaient des chevaux imaginaires et armés de bouts de branches en guise de sabres s’élançaient en hurlant au devant d’ennemis invisibles, des prussiens disaient-ils. Profitant de la fraîcheur bienfaisante qu’apportait l’eau vive du Courtignou en cette fin du mois de juin, Jean s’assit sur une grosse pierre et son bâton posée sur ses genoux il interpella sa belle-fille, ma grand-mère, qui à l’ombre, raccommodait quelques vêtements : « Écoute-moi Jeanne, tu vois ces maïnaches [1], ils s’amusent à la guerre, ils disent charger comme à Reichshoffen, mais s’ils savaient… Arrête ton ouvrage ma belle-fille et viens prêt de moi ; maintenant que l’on nous honore, nous les anciens, en évoquant cette bataille sous le nom de Reichshoffen, j’ai besoin de raconter ce j’ai vu et vécu là-bas en Alsace à Froeschwiller, Woerth, Reichshoffen, Niederwald et surtout, pour mon régiment, le 9e cuirassier, à Morsbrönn lieu réel de cette bataille.

Tout d’abord il faut que je t’explique un peu ce qu’il se passait là-bas. Vois-tu, depuis plusieurs jours d’une lutte constante mais vaine, notre armée bat en retraite. Les Prussiens se sont regroupés et très vite avancent ; dans quelques heures seule la route de Dieuze sera libre pour évacuer l’armée de Mac Mahon qui compte 45 000 hommes. Pour rassembler, regrouper, préparer la retraite il faut compter un temps considérable que le Prince Héritier Frédéric de Prusse, fort de ses 130 000 hommes mettra à profit pour nous anéantir et de là, envahir la France. Pour gagner du temps et permettre à la 4e division de battre en retraite, il faut aller au devant de l’ennemi, le stopper en l’obligeant d’engager la bataille. Pour cela la cavalerie composée des 1er, 2e, 3e, 4e, 8e et 9e cuirassiers, puis le 3e hussards, les 11e chasseurs à cheval, les 2e et 6e lanciers, auxquelles viennent s’ajouter les troupes pied : les chasseurs, l’infanterie de ligne, les zouaves, les turcos, des batteries de mitrailleuses [2] et d’artillerie sont chargés de faire obstacle aux prussiens.

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Situation des positions à la date du 6 août 1870

Ce samedi 6 août 1870, en Alsace, dans un vallon entre Niederwald et Eberbach près de Woerth, la journée se lève maussade, nuageuse ; déjà vers les 7 heures des tirs d’armes légères et d’artilleries sont perçus. Le Maréchal des Logis transmet les ordres : le temps presse, seuls les cavaliers se préparent, les hommes à pied, chevaux de trait, cantines [3], bagages restent sur place sous la protection d’éléments du 4e peloton.

Les chevaux sont nerveux, rapidement abreuvés et nourris ils sont harnachés ; puis chacun d’entre nous s’affaire pour ne rien oublier et malgré l’estomac noué, tacher de manger un morceau de pain et de boire un peu d’eau. Pendant un long moment les chevaux sont tenus à la bride en attendant la transmission des ordres.

Vers les 13 heures, le trompette, malgré sa blessure aux lèvres et deux dents cassées, causée suite à un écart de son cheval en plein galop alors qu’il jouait pour transmettre les instructions, sonne le rassemblement du 9e, suivi en cela par celles du 8e puis des lanciers.

Assis sur mon cheval, mon casque et ma cuirasse bien ajustés mais quelque peu crispé, je ne peu m’empêcher dire à voix basse :« A Diou que danne que fay aqui ? e de tout aco que tire un maïchant numéro ! » [4].

Notre chef, le colonel Waternaud, prit sa place, présente le 9e au général Michel lequel se dirige ensuite vers le 8e, commandé par le colonel Guiot de la Rochére et enfin vers les deux escadrons du 6e Lanciers aux ordres des capitaines Lefèvre et Pouet. Il reçoit les honneurs puis s’adresse à nous tous ; trop loin, je ne saisi que quelques bribes : « Mes enfants… sans vous l’armée est perdue... nous allons bousculer ces prussiens… la bataille sera rude… le salut de la France... vos familles… sont entre vos mains… Régiment… garde vous… sabre à la main… en avant... »

Ce fut pour moi un moment terrible, dans un piétinement formidable les 1 100 cavaliers en ordre de bataille s’ébranlent, le 8e en tête, nous derrière, puis enfin les deux escadrons du 6e, au pas d’abord, puis rapidement au trot et très vite au galop ; nous sommes presque botte contre botte comme pour mieux nous unir, nous soutenir, nous protéger devant l’inconnu. Nous crions ou plutôt nous hurlons, pour faire fuir l’adversaire ? Je ne le crois pas, peut-être chasser notre peur car lorsque l’on hurle l’on ne pense à plus rien ; j’entends même des : « vive l’empereur ! » et « vive la France ! ». Plus nous avançons, plus nous nous rapprochons de l’ennemi moins nous réfléchissons : oubliés balles, obus percutants, lances acérées, sabres, un seul but bousculer, renverser, anéantir le prussien !

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La charge des cuirassiers de Reichshoffen immortalisée dans Reichshoffen de Aimé Morot (château de Versailles).

Devant nous le flanc de la colline est couvert de houblonnières, de champs de lin, de blé qui n’a pu encore être fauché, de vergers avec leurs pommiers bas, un peu comme chez nous, de quelques vignes mais également de prés avec des souches recouvertes d’herbe qui représentent autant de pièges dangereux pour notre charge. Les dents serrées, cette question me vient à l’esprit : « Macarel, mais pourquoi les officiers n’ont pas fait repérer ce terrain mortel par des patrouilles ? Ah ! Milo Dious, pour nous punir si on ne les salue pas, ça ils savent le faire ! ».

Tout est rapidement dévalé mais à quel prix ! Dans les vignes des fantassins en embuscade nous tirent, sur la terre lourde et grasse nos lourds chevaux glissent entraînant dans leurs chûtes cavaliers et d’autres chevaux ; dans les vergers biens des nôtres sont jetés à terre, désarçonnés par les branches des pommiers, le pire : le premier escadron de mon régiment est mis hors de combat en se précipitant au galop du haut d’un champ dans un petit chemin profond en contrebas ! Malgré les tirs nourris des fantassins et des obus percutants ou à balles qui causent des pertes dans nos rangs, très vite la charge se rapproche de Morsbrönn.

La grosse partie de notre régiment derrière le lieutenant-colonel Archambault de Beaune appuie sur la droite et brusquement se trouve face à plusieurs bataillons de l’infanterie prussienne dont une compagnie de pionniers ; devant notre masse déferlante ils n’ont pas le temps de se former en colonnes d’attaques mais rapidement se regroupent et forment le carré. Il parait solide, impénétrable, le premier rang, arc-bouté, avec ses longues baïonnettes, dresse un mur hérissé, le second rang nous pointe de ses fusils [5], le troisième prêt à son tour à tirer dès la salve du second. Soudain un nuage gris s’élève du carré, aussitôt un crépitement assourdissant suivit de chocs, d’impacts, de ricochés sur nos cuirasses, mais aussi de sang et de cris. La fumée s’élèvent, je distingue un grand nombre de chevaux qui passent comme des ombres sans cavalier, d’autres, leurs malheureux maîtres un pied pris dans un étrier sont traînés et tels des corps désarticulés rebondissent sur tous les obstacles ; le pire, c’est cette douloureuse rumeur faite de cris, de râles, de gémissements, de hennissements qui s’élèvent du sol ou jonchent hommes et chevaux… Nous nous reformons poursuivi par la mitraille et aussitôt, plein de hargne, nous repartons à la charge.

Des camarades, enfonçant les éperons, font sauter leurs chevaux par-dessus ce mur de baïonnettes pour retomber dans les lignes prussiennes ; puis par de larges moulinets de leurs longues lattes creusent des vides chez l’ennemi, créant une certaine désorganisation dans ses rangs avant que ne s’écroulent leurs montures ensanglantées ou éventrées. Profitant de ce relâchement, avec d’autres camarades, couchés sur nos chevaux, sabrant de droite, de gauche nous arrivons à pousser nos chevaux entre les colonnes ennemis et leur causer grand dommage. Par trois fois nous avons enfoncé le carré, par trois fois nous nous sommes retirés, chaque fois hélas moins nombreux. Deux fois j’ai eu un cheval tué sous moi. Comme nous l’avions appris à l’exercice, l’important pour sa survie est de ne pas rester démonté. Grâce à une énergie inconnue, insoupçonnée devant le pire mais aussi par chance, j’ai toujours pu, malgré mes bottes et ma lourde cuirasse [6] qui limite les mouvements, vivement me dégager, courir sous les balles, sauter par-dessus des corps, sans perdre mon sabre grâce à sa dragonne, éviter les autres cavaliers, chercher, saisir par la crinière un cheval affolé, et réussir à me hisser sur son dos puis repartir vers l’enfer.

Je me souviens de nos grands sabres rouges de sang jusqu’à la garde, je revois des camarades avec des balafres, les yeux pleins de sang s’essuyer en riant d’un air féroce ; d’autres rient bruyamment comme s’ils avaient fait une bonne farce ; de mon côté je cherche des visages amis de mon peloton mais hélas, personne, tous sont couchés là-bas, pour eux tout est fini, pour nous tout est à recommencer.
Mais vois-tu, le plus impressionnant c’est le regard des hommes que nous combattons, regard si rapproché lors des contacts que nous y voyons le reflet du nôtre et pouvons y lire nos propres sentiments de peur, de colère, de haine, de méchanceté, d’imploration mais aussi curieusement parfois de compassion (c’est si facile d’appuyer un peu plus ou un peu moins avec le sabre !).

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Charge du 3e régiment de cuirassiers français à Wœrth.

Ces furieux coups de boutoirs ont anéanti les pionniers qui cèdent et battent en retraite pour se réfugier dans les vignes et houblonnières. Le trompette sonne le ralliement, rapidement, mais sous les obus nous reprenons notre chevauchée. Déjà nous voici aux abords de Morsbrönn et y accédons par un chemin encaissé ou la mitraille des fantassins cachés au-dessus se fait plus violente. Plusieurs des nôtres sont arrêtés net dans leur élan, d’autres glissent lentement sur le dos de leurs montures puis soudain roulent et tombent.

Couchés sur l’encolure de nos chevaux, le regard fixe, le sabre en avant nous nous engouffrons dans la grande rue ; de chaque ouvertures, fenêtres, portes, un fusil est pointé et fait feu, la rue se rétrécie, l’on n’y voit plus rien cependant des cris, des hurlements, des crépitements incessants font penser qu’un drame se déroule un peu plus haut mais une courbe nous bloque la vue. Sans ralentir nous la dépassons, puis de suite une seconde et là nous nous écrasons sur nos camarades bloqués par un obstacle, en effet des charrettes et quelques autres objets placés en travers de la rue obstruent la sortie du village.

Le crépitement continu des fusils nous assourdit et nous affole, ils nous fusillent à bout portant, si prés que parfois la tunique brûle autour de la plaie. Les hommes hurlent, les chevaux hennissent, ruent, piétinent les malheureux au sol, d’autres sautent sur le dos d’autres chevaux comme voulant s’échapper de cet enfer mais blessent les cavaliers. Je vois des hommes à terre levant la main comme voulant se protéger des sabots des chevaux, d’autres malgré leurs blessures tentent de se lever. Bloqués par d’autres chevaux dans cette rue et tournant en rond sur place sous la mitraille, l’horreur est d’entendre des craquements et des cris de suppliciés lorsque nous piétinons nos camarades, hélas dans ces instants chacun ne pense qu’à sauver sa peau. Une nouvelle fois mon cheval est tué. Par grande chance je réussi une fois de plus à me dégager et dans la bousculade me saisir d’un autre.

Chacun d’entre nous fait ce qu’il peut, sabre çà et là dans les fenêtres lorsqu’un coup de feu part ou au hasard dans chaque recoin. Dans la bousculade arrivent maintenant les lanciers ajoutant à la confusion. Nous tournons comme au carrousel cherchant une issue pour échapper à cette pluie mortelle mais tout est bloqué. Dans cette bousculade les lanciers sont gênés par leurs lances et en les manœuvrant blessent au visage bon nombre des nôtres par les extrémités des hampes. Cependant ils sont d’une grande efficacité pour débusquer les tireurs à l’étage et peu à peu l’intensité des tirs s’apaise. Enfin des hommes démontés ont réussi courageusement à dégager le passage, aussitôt nous pouvons nous libérer de ce piège.

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Le piège de Morsbrönn pour le 9e Cuirassier et les escadrons du 6e Lancier.

Alors que les coups de feu ont pratiquement cessés à la sortie du village nous faisons halte à l’abri d’un petit bosquet. Nous pouvons nous retrouver, nous reconnaître, nous compter. L’horreur ! Un tout petit nombre de cavaliers, quelques petites dizaines, inférieures aux doigts d’une main tout corps confondus, du 9e il me semble n’en apercevoir que 8 [7].

Les chevaux sont harassés, de leurs gueules une bave mélangée de sang s’écoule, leurs flancs tremblent, nos bras sont lourds, les poignets et les cuisses nous font mal, chacun a des blessures plus ou moins impressionnantes, du sang macule nos tuniques mais curieusement personne n’en souffre vraiment encore. A la vue de ma cuirasse bosselée et percée légèrement à un endroit, bêtement je me dis : « Jean tu vas faire de la salle de police pour avoir abîmé ta cuirasse et ils vont te faire payer la réparation » [8].

Je sursaute car je me rends compte à l’instant que je monte un cheval du 6e lancier, « Oh macaniche, il ne manque plus que cela, ça va barder pour mon matricule » !

Progressivement nous reprenons nos esprits, commençons à parler, à prendre conscience de la situation, que nous sommes vivants, le reste…
Quelques camarades se sont retirés de quelques pas et debout sur les étriers soulagent leur vessie. Soudain deux s’écrient « ils sont là ! Ils arrivent ! » Ces mots nous figent mais aussitôt nous reconditionnent, pas de temps à perdre l’endroit n’est pas propice pour combattre. Un gros capitaine avec de grandes moustaches étant le plus vieux et le plus haut gradé s’octroie le commandement. Il nous fait prendre le galop pour essayer de nous soustraire à l’ennemi, mais nos pauvres chevaux harassés ne peuvent soutenir le train. Le capitaine nous fait arrêter ; de nous-mêmes nous faisons demi-tour et nous plaçons en ligne de bataille, prêt pour l’assaut, le capitaine brièvement nous harangue :« Camarades montrons aux prussiens qui nous sommes… pistolet en main… pointez … feu ! ».

Ceux d’en face, des hussards du 13e, ralentissent et s’arrêtent surpris devant un tel sursaut et du danger encouru. Le tir n’a pas un grand résultat ; le capitaine se retourne vers nous, lève son sabre et d’une voie forte s’écrie : « Vive la France… Sabre en main… Chargeons… ». Voyant cela, les prussiens éperonnent et s’élancent vers nous pour engager le combat.

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Les cuirassiers dans la bataille de Woerth Froeschwiller.

Les sabres crissent sur les cuirasses, les chevaux soufflent, les lances montent ou descendent, nos grands sabres s’allongent, des cris s’élèvent, les hommes se courbent pour piquer en dessous, les chevaux furieux se dressent et se mordent en hennissant d’un ton terrifiant [9], des hommes tombent, des chevaux s’écroulent.
Un choc violent, je suis renversé, j’ai mal, je vacille, ma vue se brouille, c’est fini.

Adiou moun païs, adiou moun ariégo, adiou fraïs, adiou parents.

Stehen... Du bist gefangener… löst sie te… Schnell [10]

Le contact froid de l’acier d’une baïonnette sur ma gorge me fait comprendre que je suis toujours sur terre et même plus précisément allongé sur la terre, le pire à la merci des prussiens…

Une petite pluie commence à tomber. Nous sommes en mi-après midi, en moins de deux heures j’ai beaucoup vécu.

Et de là, pendant une année j’ai voyagé en terre étrangère, j’ai même vu le Danube ! [11].

Tu sais Jeanne, au Port le curé Doumenjou nous parlait de l’apocalypse, je n’y comprenais rien moi à l’apocalypse, mais depuis je sais, je l’ai vu, j’y étais, je l’ai subi.

Maintenant que tu as entendu ce récit, à toi de le transmettre à tes enfants et petits-enfants. »

Jean se lève, s’aidant de son bâton fait quelques pas vers le Courtignou, observe une truite chasser dans l’eau vive, il sait qu’il en mangera ce soir, puis il se retourne, se rapproche de ma grand-mère qui remarque ses yeux humides et d’une voie enrouée lui dit :
« Jeanne, sais-tu les mots que j’ai entendu le plus dans la bataille ? »
« Non père, répond ma grand-mère, peut-être : vive la France ou mort aux prussiens ».
« Non Jeanne, non, voilà les mots que j’ai entendu sur tous les tons : hurlé, crié, ou dans un souffle :
Mutter ! Maman ! »

Jean se retourne puis s’aidant de son bâton s’en va en murmurant : « puto de guerre ».

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Livret militaire de Jean à la suite de sa réaffectation au 9e Régiment de Cuirassiers dès son retour de captivité en juillet 1871.

Pourquoi ce récit ?
il s’agit de l’histoire d’un homme ordinaire, simple, qui déteste la guerre (puto de guerre…) mais subissant la conscription de l’époque il se trouve, là, (Que faye aqui…) assis sur un cheval un sabre à la main. Depuis le matin l’adrénaline monte et maintenant, dans l’immédiat, avec peur, il sait qu’il va être entraîné inéluctablement vers un destin qui lui échappe : Vie ? Blessures corporelles et ou mentales ? Mutilation ? Mort ?
Au cours de sa chevauchée Il connaîtra la haine mais aussi la compassion (… nous y voyons le reflet du nôtre…), sera jeté à terre (…adiou…) puis asservi (…à la merci des prussiens…) .
Ce n’est que plus tard, mais avec une profonde émotion (…les yeux humides et la voie enrouée…) qu’il découvre une nouvelle compréhension, celle de la fraternité des Hommes (Mutter, Maman).
C’était notre aïeul, nous a-t-il transmis et avons-nous su comprendre et garder trace de sa haute analyse sur l’humanité perçue à l’issue de terribles épreuves ?

Toutefois il est bon de rapporté les propos suivants qu’a bien voulu me préciser, après sa lecture de l’exposé, un de mes amis, lui-même arrière petit neveu d’une personne citée dans le texte, ils me semblent fournir la meilleure des conclusions :

« …Même si loin du théâtre des opérations, les massatois furent foncièrement patriotes dès Valmy et les guerres du Premier Empire. Dans l’esprit de nos ancêtres la dimension guerrière de l’éthique nationale, l’emportait sur toute considération politique...
Sans pour autant, comme ton arrière grand père mésestimait l’horreur des combats, on ne parvenait pas à l’époque à en concevoir l’absurdité.
Mais, et c’est un lieu commun, l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie !... »

Notes

[1Maïnaches = enfants.

[2Turcos = tirailleurs algériens. La mitrailleuse de Reffye utilisée par les Français lors de la Guerre de 1870-1871 était actionnée à la main. Ce tout nouveau matériel, lourd et mal utilisé ne donna pas les résultats espérés. Cette arme de 13 mm comportait 25 tubes tirant cinq séries de cinq balles. Elle tirait 130 coups par minute et portait à 1100 m, pesant 800 kg, elle était tirée par 6 chevaux.

[3Cantines = pas le bagage en fer mais le lieu où l’on pouvait se restaurer moyennant quelques monnaies, et à la cantine souvent il y a une cantinière.

[4A Diou que danne… = Juron typiquement ariégeois et particulièrement utilisé dans le massatois. Que fay aqui… = « que fais-je ici ? Et tout cela parce que j’ai tiré un mauvais numéro ! ». A l’époque la conscription fonctionnait par tirage au sort : numéro impair : bon pour le Service, pair dispensé. Il arrivait ainsi que certains malchanceux vendent à quelques malheureux leur infortune. En ce qui concerne mon arrière-grand-père voici ce que rapporte le papier traitant de « la position de l’homme sous le rapport du recrutement » : jeune soldat appelé de la classe 1866 n° 99 de tirage dans le canton de Massat.

[5Fusils Dreys tirant des balles de 13.5m/m, ou d’un calibre de 15.4m/m ! Les français étaient munis de fusils Chassepot modèle 1866, balles de 11,5m/m (actuellement le fusil d’assaut français Fa-mas a un calibre de 5.56m/m – sans commentaire sur la précision et « l’efficacité » qui sont inversement proportionnelles à la grosseur du calibre).

[6Cuirasse composée d’une double cuirasse (devant et dos, ce dernier étant moins épais) et d’un plastron pour un poids total de 7 Kg.

[7Mon arrière grand-père parlait de 8 ou 9 hommes de son régiment, d’autres sources 14 ou17, mieux une cinquantaine à la sortie de Morsbrönn. Toutefois n’oublions pas les lanciers, peut-être que les uns parlent uniquement des cuirassiers et les autres tous corps confondus. Avec prudence, voici retranscrit un état général des pertes du 9e : sur 500 hommes il y aurait eu, en moins de deux heures, 370 tués, blessés, disparus et 340 chevaux tués (pour ces derniers je ne sais pas comment ils ont pu obtenir ce nombre, possible au demeurant) de toute manière il avait raison : « Puto… ».

[8Sur le livret militaire de mon arrière-grand-père, la cuirasse a une durée de vie de 50 ans, compte tenue de ce qui parait sur l’autre page tout est payant : paire de sabot = 0,75 f, un balai = 0,25 f, étamage de gamelle = 0,20 f, un vis en fer trempé = 0,05 f, jusqu’à réparer la bouche mutilée = 0,10 f, un ressemelage = 4,90 f, un pantalon de treillis = 4,60 f, un caleçon : 2,50 f, un carreau (cassé sans doute) = 0,40 f, un étamage de gamelle = 0,20 f, une paire de bottes = 18, 00 f. Toutefois il percevait une solde dont le prix de la journée était de 0,14 f. Ainsi en regardant ce livret, le pauvre homme était toujours en dette vis-à-vis de l’État. Par exemple au 2e trimestre 1873, il devait : 37,12 francs !

[9En fait cette anecdote m’avait été rapportée par mon oncle Edmond Parayre, quand enfant et en vacances l’été à Coutens dans l’Ariège, je l’accompagnais pour garder les bœufs. Ainsi, il m’évoquait ses souvenirs de militaire lorsqu’il était chasseur à cheval ainsi que des combats contre la cavalerie allemande durant la guerre 14-18 (porté disparu alors que fait prisonnier, il avait été envoyé à travailler dans des fermes en Allemagne). Il me racontait qu’au moment de l’incorporation des recrues dans la cavalerie, en principe des jeunes issus des fermes habitués aux animaux, on les informait ainsi : « chez vous, c’est vous qui commandiez aux chevaux, ici ce sont les chevaux qui vous commandent » et me disait-il, c’étaient de sacrés roublards toujours prêts à te jouer un mauvais tour si tu n’étais pas sur tes gardes, le pire c’est toujours à eux que les supérieurs donnaient raison.
Pour revenir à l’anecdote, il me précisait que lors de combats, les chevaux étaient aussi méchants, fous que les hommes, ils se mordaient, bousculaient, ruaient alors que les hommes se sabraient.
C’est également lui qui me décrivait que bon nombre de trompettes avaient les incisives cassées par le choc avec l’embouchure de l’instrument lors de sonneries pendant les exercices (charges ou courses en terrain accidenté).
De même il me racontait que combattre avec les lanciers de son camp n’était pas sans risque car les mouvements des lances et ceux des chevaux faisaient que les hampes causaient bien des blessures au visage des camarades qui étaient à proximité (en 1870 une lance pèse environ 2,2 kg et mesure environ 2,84 m, en bois de frêne avec un sabot en métal servant de garniture à l’extrémité de la hampe et de contrepoids au fer de la lance).
Un jour il me confia : « Celui qui a inventé le couteau ou le sabre n’a dû jamais s’en servir » voulant sans doute faire référence aux affreuses blessures, mutilations et douleurs provoquées par ces armes.

[10Debout… tu es prisonnier… lève-toi… vite.

[11Rapporté par ma grand-mère, je ne me souviens plus des autres endroits hormis « qu’il est allé loin pour l’époque ».
En fait voici ce que rapporte l’état de service du congé de réforme établi à Toulouse le 17 avril 1879 : Incorporé à compter du 5 septembre 1867, comme appelé inscrit sous le n° 240 de la liste du contingent de département de l’Ariège (cl. 1866) arrivé au corps le 7 septembre 1867 – Cuirassier de 2e classe le 7 septembre 1867 – Cuirassier de 1re classe le 26 juillet 1871 – A reçu un certificat de bonne conduite - Classé dans l’armée territoriale en exécution de l’art. 77 de la loi du 27 juillet 1872 – Train d’artillerie.
Campagnes : France du 17 juillet 1870 au 6 août 1870.
Prisonnier de guerre du 6 août 1870 au 10 juillet 1871.
Réformé avec congé n°2 par la commission spéciale de la subdivision de Toulouse le 17 avril 1879.
A déclaré se retirer à Massat, canton du dit, département de l’Ariège.
Pour l’histoire il a été réformé pour varices volumineuses et noueuses à la jambe gauche.

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