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L’homme qui murmurait en patois gascon à l’oreille de son cheval


jeudi 12 mai 2016, par Jacques Dupé

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Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Dans les jours qui suivent, l’armée française réquisitionne tous les chevaux dont le pays dispose. Marcel [1], à regret, doit se défaire de Mignon, un magnifique cheval de trait, haut, puissant et gentil.

Quand est-ce qu’il reviendra ?

Après trois mois d’instruction militaire à Bayonne, Marcel est versé dans le 25e RI. L’offensive débute le 10 mai 1940, et se termine le 22 juin par la signature de l’armistice. Il est alors fait prisonnier à Montmirail (Marne), puis transféré, provisoirement, à Épernay, chez Moët & Chandon, pour donner un coup de main aux vendanges. C’est que l’envahisseur sous la houlette d’Otto Klaebisch [2] apprécie aussi ce noble breuvage !

Un hennissement se fait entendre à l’autre bout du vignoble. Marcel, qui vaque dans la cour, se retourne brusquement dans la direction du cri. Il croit rêver. Ce n’est pas possible ! Il aperçoit au loin une monture que l’on dételle de la charrette à comportes (hottes). Un trouble soudain l’envahit. Il l’interpelle, en gascon :

- Alabéts Beroy, e-m recounéches ? (Hé alors Mignon, tu me reconnais ?)

Le cheval hennit à nouveau. Les oreilles tendues vers l’avant, la queue relevée, il se dirige vers lui à petit trot. Abandonnant ses occupations, Marcel se porte à sa rencontre.

Le contremaître vigneron, qui surveille la récolte, n’en croit pas ses yeux : « mais, qu’est-ce qu’ils font ces deux-là ? » chuchote-t-il à mi-voix. Ébahi, il tire énergiquement sur un pan de la chemise qu’il passe sur sa figure comme s’il doutait de sa vue. Intrigué, il s’approche de Marcel :

- Qu’est-ce que tu lui racontes à cette bête, il ne comprend pas un mot !

Les yeux de Marcel brillent :

- C’est Mignon, mon cheval, il me reconnait. Je suis très ému.
- Ton cheval ? S’étonne le viticulteur, comment ? Mais ce n’est pas possible...
- Si, ça fait presque un an que je ne l’ai pas vu ! L’armée française l’a « mobilisé » sur Tarbes.
- Ça alors ! Et moi qui croyais que c’était un canasson allemand ! Je l’ai découvert dans les parages. Abandonné, il pacageait tranquille dans les prés. Je l’ai capturé facilement, mais il n’entend rien à mes ordres !

Tout en flattant l’encolure de Mignon, Marcel sourit largement :
- C’est normal, il ne comprend que le gascon !
- Le gascon ?

En guise d’explication, Marcel donne quelques injonctions en gascon : avance, recule, arrête, et le cheval s’exécute.

Le vigneron encore tout ému par la démonstration d’affection du cheval pour son maitre lâche :
- Ah oui, en effet ! Écoute, les vendanges finies, si tu retournes dans ton Sud-Ouest, je te rends Mignon.
- Hé non ! Avec cette fichue guerre, je ne suis que de passage. Je préférerai me retrouver au pays avec Mignon. J’ai entendu dire que la prochaine affectation [3] serait l’Allemagne.

Néanmoins, comme s’il s’agissait d’un secret, Marcel révèle au viticulteur quelques ordres en gascon pour se faire obéir :
- Pour avancer, dis « en daban ! » pour l’arrêter « arrè ! ôôh ! », pour reculer « darrè ! », pour aller à droite « à dréte », pour aller à gauche « à gauche ». Tu verras, c’est un bon petit, il t’obéira !

...Ainsi à Épernay, dans les années quarante, on entendait un drôle de patois se murmurer à l’oreille d’un cheval...

En conclusion, si l’amitié appartient à l’homme, et l’attachement aux animaux [4], votre cheval vous ressemble comme votre reflet dans un miroir [5] !

Notes

[1Marcel Goursau, locataire de la résidence « La Pastourelle » à Billère (Pyrénées Atlantique), m’a raconté ce sympathique et authentique récit.

[2En juillet 1940, Otto Klaebisch, officier de réserve allemande, a été nommé à la tête du Bureau de répartition des vins mousseux de la Wehrmacht.

[3Marcel restera prisonnier cinq ans en Allemagne, malgré une évasion manquée.

[4Georges-Louis Leclerc de Buffon, le célèbre naturaliste du XVIIIe siècle.

[5John Lyons, le fameux dresseur de chevaux.

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10 Messages

  • oh la belle histoire, je souhaite qu’ils se soient à nouveau retrouvé et plus jamais séparés, mais ça ...l’histoire ne le dit pas.

    Nicole

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  • L’homme qui murmurait en patois gascon à l’oreille de son cheval 13 mai 2016 21:18, par Jocelyne Cathelineau

    Ah oui, quelle belle histoire, touchante. Comme l’autre personne, j’aimerais savoir si à l’issue de la guerre, le soldat a retrouvé son Mignon-Beroy.
    Il y a quatre ans, j’ai passé deux semaines dans une famille anglaise d’Oxford qui avait une vieille chatte et un chien. Les animaux comprennent le ton mais si je voulais obtenir quelque chose du chien, il fallait que je lui parle en anglais, et la chatte ne réagissait pas à Minou, minou... Puss, Pussy, par contre, ça marchait très bien.

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  • Bonjour Jacques,

    Bravo et merci pour cette belle et émouvante histoire que vous nous faites partager. J’ai adoré.
    Cordialement.

    André Vessot

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  • Très touchant !! Effectivement, on souhaiterait connaître la fin de l’histoire.

    Mon mari a des cousins belges-wallons qui avaient recueilli un chien, mais ils étaient obligés de lui parler en flamand pour se faire comprendre.

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  • Merci pour ces compliments !

    J’ai trouvé cette histoire tellement émouvante que j’ai voulu la partager. Je suis ravi qu’elle vous ait plue.

    Hélas, Marcel n’a pas retrouvé son « Mignon » (béroys en gascon), car il est resté prisonnier pendant cinq ans. La première année il s’est évadé, mais il a été repris à quelques mètres de la frontière suisse. Encore aujourd’hui, à 98 ans, c’est avec émotion qu’il raconte ce récit.

    Répondre à ce message

  • Nous sommes très émue de cette histoire

    Répondre à ce message

  • L’homme qui murmurait en patois gascon à l’oreille de son cheval 18 mai 2016 14:46, par ROUGERON Jean-Claude

    Bien le bonjour à vous,
    Pour un « vieux » comme moi qui a été élevé jusqu’en 1949 (avec beaucoup de retours ensuite) dans la langue occitane, cette belle histoire est particulièrement émouvante !
    Merci de l’avoir publiée.
    Bien cordialement,
    Jean-Claude (74 ans)

    Répondre à ce message

  • Cette jolie histoire me rappelle le souvenir que ma mère m’avait raconté sur son enfance (elle était née en 1906 !). Gasconne du Lot-et-Garonne, elle avait été marquée par le souvenir de la réquisition et du départ en 1914 ou 1915 de l’unique cheval de la petite exploitation sur laquelle vivait sa famille. Elle en a toujours gardé le souvenir comme celui d’une tragédie familiale, tout à fait comparable au départ pour la guerre d’un membre de la famille.

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    • Bonjour !

      Oui, un cheval, ce n’est pas rien, c’est plus qu’un animal de compagnie, c’est un compagnon de route qui a ses humeurs, ces bons ou mauvais jours, c’est un être vivant avec qui l’on échange. À l’époque où les paysans possédaient au moins un cheval, le fait qu’on leur retire pour quelque cause que ce soit est toujours une douleur.

      Répondre à ce message

    • Oui un cheval est un compagnon de route et de travail dans une ferme.
      Cette une très belle histoire qui, hélas, ne se termine pas par des retrouvailles.
      Pourtant, parfois cela arrive. Ce fut ainsi pour mon papa, qui avait été garçon de ferme chez Mr Gresse au Poët Célard.
      Il nous parlait souvent des fermes où il avait travaillé en Isère et en Drôme et de Coco et Margot. Cette dernière avait sa préférence. Il l’avait beaucoup aimé et admiré pour sa gentillesse, sa puissance et sa douceur surtout lorsqu’ils faisaient du débardage. « Elle ne cassait jamais ses traits » disait-il, alors qu’avec Coco qui partait plus brusquement cela arrivait parfois.
      Il en parlait si souvent qu’un jour, nous maman fit monter toute la petite famille dans la 2CV et conduisit pendant 700km. Papa a bien reconnu les lieux et nous a emmenés voir ces fermes où il avait travaillé.
      Au Poët Célard, nous fûmes gentiment reçus et, quand papa a parlé de Coco et surtout de Margot, quelle n’a pas été sa surprise quand Mr Gresse lui a dit : « Mais elle vit encore ! Elle a 28 ans maintenant. Je vous emmène la voir ».
      Margot, fatiguée s’était couchée, chose rare pour un cheval, sur sa litière. Mr Gresse a simplement tapé dans ses mains. En voyant mon papa, elle s’est levée et a posé son museau sur son épaule. Et mon papa tout ému lui a caressé l’encolure et lui a parlé tout doucement.
      Dommage, nous n’avions pas d’appareil photo pour en conserver le souvenir.
      Michèle

      Répondre à ce message

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