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Au bout du long et si rude chemin… l’abîme (2e partie)


jeudi 30 avril 2015, par Jean Magnier

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- Pour lire la première partie

1822
7 avril 1822

Jean a quitté son abri, il assiste à la messe de Pâques, l’église de Mornay est comble.
Comme il convient aux gens qui ne font que passer, il est resté au fond, près de la porte.
Sorti le premier et sans attendre, il a repris la route.

8 avril 1822
A l’écart de la route directe, il emprunte le chemin des montagnes pour aller de La Clayette à Chaufailles, le soleil est encore haut.
Aux claquements de ses sabots se mêlent celui des deux chevaux qu’il tient au licol. L’odeur forte des bêtes agit comme un élixir qui éloigne douleurs et fatigue. La misère ne l’attend plus à son retour.

Soudain : « Le voilà ! Arrêtez le ! »

« Le matin même, la brigade de gendarmerie royale de Charolles avait été informée par Monsieur de Beaumont, fils de Monsieur le Maire de Mornay, que dans la nuit du 7 au 8 avril deux juments pleines avaient été volées à Monsieur son père.
Aussitôt, elle s’était mise à la poursuite du voleur et dans le même temps, avait alerté les brigades voisines. Celle de La Clayette avait à son tour communiqué aux maires de Mussy-sous-Dun et autres communes de sa circonscription, qu’elle avait reçu une ordonnance à effet de poursuivre et arrêter le voleur et que le cas échéant, il conviendra de le mener à Chauffailles, chef-lieu du canton, pour être mis entre les mains de Monsieur le Maire, officier de police. »
Sans ménagement le suspect y est mené.

Monsieur le Maire de Chauffailles procède à un premier interrogatoire dont il dresse procès-verbal.
« Je me nomme Jean Tarrerias, marchand de couteaux, demeurant aux Chelas à Saint-Rémy, arrondissement de Thiers, âgé d’environ soixante-six ans. »
Le prévenu déclare qu’il a pris ce chemin de traverse pour se rendre à la foire de Chénelotte avant de rentrer chez lui.
Il a acheté ces chevaux ce jour même. Il ne fait pas commerce de chevaux habituellement mais celui des couteaux.
Le marchand lui a demandé 324 francs. »

« Le sus-dit maire déclare alors que tout annonce que le dit dénommé Tarrerias est bien suspect et sera conduit ce jour à La Clayette par le piquet de la garde nationale pour être remis au pouvoir de la gendarmerie.
Toutefois sur l’observation du dit piquet qu’il est l’heure tardive de six heures et demie du soir et qu’il y aurait quelques craintes à le conduire aujourd’hui, il est dit que le dit Tarrerias sera gardé à vue ici et que la gendarmerie sera invitée à venir demain pour s’assurer de ce dernier. »

9 avril 1822
Les gendarmes de La Clayette ont conduit le Jean à Charolles.
Au vu du procès-verbal, sur réquisitions du Procureur du Roi, le Juge d’instruction le déclare prévenu d’avoir volé deux chevaux et enjoint le concierge de la maison d’arrêt de le recevoir et retenir en état de mandat de dépôt.

10 avril 1822
Les gendarmes de Charolles se rendent au domaine des Blaises à Morlay pour constater le vol.
Ils entendent le fermier de Monsieur de Beaumont qui leur assure que « la soirée du dimanche sept courant il avait rentré et attaché dans la cour, les deux juments pleines sous poil noir, mais que le matin elles avaient disparu. Il les avait immédiatement recherchées et trouvé leurs traces, qu’alors il n’avait plus douté qu’elles eussent été volées. »
Il a déclaré en outre que « les soupçons sur l’auteur du vol ne planent que sur un marchand de couteaux qu’il croit auvergnat auquel il a donné l’hospitalité la nuit du 6 au 7 avril, âgé d’environ 60 à 65 ans, d’une taille assez élevée, les cheveux et la barbe blancs, vêtu à peu près comme les scieurs de long de l’Auvergne. »
Il ajoute que, ayant eu l’occasion en arrivant de voir les deux juments, il avait dit : « Voilà deux jolies bêtes »

Le juge d’instruction procède à un nouvel interrogatoire.
Jean décline à nouveau ses nom, prénom âge, profession et domicile. Et répond à de nouvelles demandes :
« Il tient les chevaux d’un marchand dont il ignore le nom, qui habite près d’Ambert et qui a pour prénom Pierre.
Ils ont passé ce marché sur la route entre La Clayette et Dompierre, le huit de ce mois vers les huit et neuf heures du matin.
Oui il a couché chez le grangier de Monsieur de Beaumont pendant la nuit du six au sept de ce mois, dans la commune de Mornay. Il en est sorti le jour de Pâques sur les neuf heures du matin.
Le prix des bêtes a été convenu à 300 francs sur quoi il a payé comptant 100 francs. Pour le surplus , le marchand lui a donné terme de six mois, payable au premier lieu où il se rencontreraient.
Il avait bien déclaré au maire de Chauffailles le prix de 324 francs parce que le marchand exigeait en sus 24 francs d’étrennes, mais en délivrant les chevaux, il a été convenu qu’il les donnerait ou qu’il ne les donnerait pas. »
Ce marchand lui a donné un terme de six mois parce qu’il le connaît pour l’avoir vu dans des foires.

« Avez-vous été repris de justice ? »
« Jamais »

« Lecture à lui faite de ses réponses, a dit qu’il persiste, a déclaré ne savoir signer.
Il est ordonné de le maintenir en détention. »

« Monsieur de Beaumont s’est présenté. Il a reconnu pour lui appartenir les deux juments pleines, sous poil noir, dont il s’agit et qui ont été amenées sur la place devant le tribunal. Pour éviter les frais de mise en fourrière, elles lui seront remises, à charge pour lui d’en donner décharge. »
« Les dits chevaux ayant été pareillement présentés au prévenu, il avait déclaré que ce sont bien ceux avec lesquels il a été arrêté. »

mai 1822
Le 6 mai, le juge d’instruction assigne treize témoins à comparaître les 13, 14 et 28 mai pour entendre leurs déclarations relativement à ce vol.
Le 29, Jean est interrogé à nouveau et confronté à ces témoignages.

« N’avez vous pas dit en voyant les juments de Monsieur de Beaumont : Voilà de jolies bêtes ? »
« Je n’ai point vu de chevaux dans la cour et je n’ai rien dit qui y soit relatif. »

« Des témoins assurent que vous n’avez pas quitté Morlay et que vous avez été vu dans cette commune, sur les cinq heures du soir, couché dans la rue, sous un arbre. »
« Ce n’est pas vrai. »

Jean assure au contraire que le dimanche 7 avril, en sortant de la messe, il est monté dans un village proche le Bois, qu’il est entré dans une maison dont il ne connaît pas le propriétaire pour se reposer. Qu’il en est reparti vers trois heures du soir et en passant par Saint-Bonnet, il s’est rendu à Dompierre.
« J’ai couché à Dompierre dans une grange, je ne sais pas à qui elle appartient. »
« Je n’avais ni chevaux, ni juments. »

« N’avez vous pas la nuit du vol demandé la route de Mâcon ? »
« On se trompe ce n’est pas moi. »

« N’avez vous pas déclaré au maire de Mussy lors de votre arrestation, que vous aviez acheté les deux juments à la foire de Bourg en Bresse et que pour y arriver plus vite vous aviez pris la voiture publique de La Clayette à Mâcon, alors qu’il n’y a point de voiture publique de La Clayette à Mâcon ? »
« Je n’ai point dit cela. »

« Ne lui aviez vous pas dit que vous vous rendiez à la foire de Chénelotte alors qu’elle ne se tient pas ce jour là ?
« On m’avait trompé. »

Le 30 mai le procès-verbal est communiqué à Mr le Procureur du Roi.

Le Jean avait cru sortir de l’ornière de la misère. Il a glissé, est tombé. Tout comme sa Françoise, il est happé par la machine et sera broyé.
Tous les rouages sont parfaitement huilés.

Juin 1822
15 juin Charolles
Le Procureur du Roi : « … attendu que ces faits caractérisent un délit qualifié crime … qu’il y a identité parfaite entre le prévenu et le mendiant porteur de sabots et d’une besace arrêté à Mussy nanti de deux juments … »
« … que la prétention élevée contre Tarrerias est suffisamment établie ... »

20 juin Charolles.
Le Tribunal de 1re instance : « …sera pris au corps et conduit dans la Maison de Justice »

26 juin Dijon
Le Procureur général : « … sera renvoyé par devant la Cour d’Assises séant à Chalons ... »

29 juin Dijon
Acte d’accusation : « est accusé d’avoir volé deux juments … dans la nuit … dans la cour de la maison habitée … »

27 juillet 1822
Un grain de sable vite balayé.
Le Maire de Saint-Rémy écrit :
« … l’accusé est père d’une nombreuse famille, il vivait assez paisiblement et honnêtement avec sa femme et un de ses enfants … je ne lui connais pas la réputation de voleur de chevaux … »

Août 1822
19 août
Les témoins sont cités à comparaître par devant la Cour d’Assises de Chalon-sur-Saône.

24 août Chalon-sur-Saône
Le Président de la Cour d’Assises : « … Attendu… attendu … article … article … est condamné à CINQ ans de détention … »

12 septembre 1822
Enchaîné, de brigade en brigade, Jean arrive à pied au bout du voyage. Il franchit le portail de la Maison Centrale de Clairvaux [1].

18 avril 1824
« … le nommé Tarrerias Jean … est décédé aujourd’hui à six heures du matin à l’hôpital de la dite Maison de Clairvaux ... »

Avec les étrennes, le Jean a payé comptant, deux ans.
Pour le surplus, il n’a pas été convenu s’il paierait au premier lieu où il se trouvera...

Sources 2e partie :

Archives départementales de Saône et Loire :
- État-civil : acte de décès.
- Extrait dossier judiciaire (communiqué par Gérard Pierre Roman).
- Autre dossier de procédure judiciaire n° D1502102 (2 U 82).

Gallica BNF :
- Carte Arrondissement de Charolles réduit par C. Berthaux, géomètre.

Notes

[1« Quelques grandes affaires avaient, sous la monarchie de Juillet, fait connaître Clairvaux comme un lieu d’enfermement particulièrement dur. Plus que la lamentable affaire de Claude Gueux, dont Victor Hugo a tiré un des plus beaux livres jamais écrits sur la prison, on rappellera ici le scandale survenu en avril et mai 1847, quand pas moins de 117 détenus sur les 1968 qu’enfermait alors l’établissement décédèrent de froid ou (et) de faim. » Jean-Baptiste Peyrat, Clairvaux et ses colonies agricoles d’enfants.

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6 Messages

  • Au bout du long et si rude chemin… l’abîme (2e partie) 30 avril 2015 16:35, par Martine Hautot

    Bonjour ,Jean
    une bien triste affaire ,mais pouvez-vous m’expliquer les « étrennes » ?
    Bien cordialement,
    Martine

    Répondre à ce message

  • « Août 1822
    19 août
    Les témoins sont cités à comparaître par devant la Cour d’Assises de Chalon-sur-Marne.

    24 août Chalon-sur-Marne »

    Vous êtes sur que ce ne serait pas plutôt Chalon-sur-Saône ? :-/

    Répondre à ce message

  • Au bout du long et si rude chemin… l’abîme (2e partie) 30 avril 2015 19:25, par Jean Magnier

    Bonjour Martine,
    Je partage votre perplexité.
    Le sens habituel correspond à l’usage d’un cadeau offert au jour de l’an.
    Il a été élargi à la pratique de marchands qui offraient ces étrennes à l’occasion d’une vente un peu exceptionnelle : 1re vente de la journée par exemple.
    Les déclarations de Jean vont à l’inverse : le vendeur aurait, sinon exigé, du moins demandé ... sur un mode ambigu, le versement d’un supplément ?
    Telles que rapportées, les conditions générales de cette vente n’étaient pas très orthodoxes !
    Bien cordialement.

    Répondre à ce message

  • Au bout du long et si rude chemin… l’abîme (2e partie) 1er mai 2015 20:12, par Eveline BUADES

    Bonjour,
    Les deux juments volées sont dite « pleines », celles que possédait Jean l’étaient donc aussi. Le vendeur n’a pu être retrouvé ? Donc, il serait le voleur ? les accusations de Monsieur de Beaumont sont laissent perplexe....
    Sait-on ce qu’est devenue sa famille, sa femme a du se remarier pour assurer l’avenir de sa famille ?
    Vous aurez compris que j’aimerais qu’il y ait une suite !!!!
    Mais merci pour cette histoire malgré sa triste fin.
    Cordialement
    Eveline

    Répondre à ce message

  • pir/ex,dura/lex,sed lex—qui casse les verres incassables les paye,mais une nouvelle précédente affaire Seznec se profile et l’on peut compter sur les zavocats actuels pour un retentissement planétaire-
    la famille aura,sans doute,été alertée par le Maire Lalias,qu’un incident de parcours s’était produit en pays morvandiau---àprès,pas de portable,pas de pigeon voyageur entre les murs de Clairvaux,pas de courrier(dit ne sçavoir écrire)-mais la transcription de l’acte de décès à Ville sous la Ferté sur le registre de St Remy,permet d’ouvrir la succession-les archives communales ont été déposées au A.D./P.D.D. ;le notaire du cru aura peut être glosé...
    quant à sa famille,subsistent des descendants.....

    Répondre à ce message

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